Charles Langlois
« Quand vient le Directoire et son besoin de fêtes, de lieux de plaisirs et de réunion, Charles Langlois, qui voit l’Elysée transformé en hôtel garni et ses jardins changés en guinguettes ; Bagatelle devenir aussi un centre de plaisirs et un café, a une idée qu’on doit trouver admirable autour de lui.
À deux pas, un local superbe, le petit Trianon, s’offre à sa spéculation ; les pièces, coquettes et peu abîmées, s’ouvrent sur d’admirables terrasses, et non loin, dans les allées capricieuses du jardin anglo-chinois, toutes les pittoresques constructions du hameau de Marie-Antoinette se prêtent à merveille à de fructueuses opérations.
Il loue le petit Trianon, et, comme il ne veut ou ne peut en assurer seul l’exploitation, il le sous-loue à un nommé Brunet pour cinq mois, du 1er floréal au 30 thermidor an IX, en se réservant certains droits.
Il lui cède, d’après le bail, « dans le château du petit Trianon, l’appartement de la reine, l’appartement du roi, trois chambres au-dessus ; l’appartement dit Bonnefoy et les chambres des femmes, donnant sur l’avenue ; une écurie, une remise, une pièce pour serrer le fourrage, la cuisine qui est sous le château, le garde-manger, l’office, trois caves ; deux salles par en bas et un salon donnant sur le jardin ».
Langlois conserve la jouissance du « Boudoir de la Reine, ses deux cabinets de garde-robe » et celle d’une partie de la cave « qui donne sur le palier de l’escalier ».
Il laisse à Brunet « tous les ustensiles de cuisine qui s’y trouvent, ainsi que la verrerie, la faïence, bouteilles, chantier, tables et autres objets » à lui appartenant ; ce qui prouve que Langlois a commencé l’exploitation du Petit Trianon, ou, tout au moins, l’a meublé à cet effet. Brunet reconnaît que tout était en bon état, « tant par la fermeture que papier de tentures, que le marbre des cheminées », sauf « dans l’appartement du roi où il y a un chambranle de mutilé ».
Le prix du bail et de la location du mobilier n’est point très élevé, « 1.000 livres pour cinq mois, pour faire au dit Petit Trianon l’état de restaurateur, et louer les appartements garnis », — douze ans après que Marie-Antoinette l’a habité pour la dernière fois !
En homme pratique, Langlois se fait garantir par son bail « tous les jours son dîner, savoir : le potage et deux plats, et du vin… Le soir, une demi-bouteille de vin et un petit morceau ». Il a, en outre, le droit d’amener, sans payer, un invité avec lui. De plus, sur chaque personne « venant manger » chez Brunet, et entrant au jardin, il prélève la somme de 12 sous, car il n’a pas aliéné l’usage des jardins. « Il ne pourra entrer aucun individu dans le jardin, est-il dit dans l’acte, que du consentement du citoyen Langlois », et ce consentement c’est un droit d’entrée, le grimoire stipulant que « toutes personnes seront tenues de payer tous les jours » pour pénétrer dans le jardin « ou s’abonneront ».
Durant cette exploitation, Langlois a de nombreux visiteurs. Il en est quelques-uns d’illustres.
L’ambassadeur de Russie y fait un séjour assez prolongé ; puis il a des hôtes officiels. Le 30 messidor an IX, Goulard, « directeur national du domaine national de Versailles et dépendances », avise le « locataire du Petit Trianon » que le ministre de l’Intérieur lui ayant adressé « Son Éminence le cardinal Consalvi et Monsieur le comte Braschi », il lui enjoint de « lui donner tous les moyens de voir en détail l’intérieur des appartements du Petit Trianon et les jardins ». Consalvi et Braschi ne sont pas des clients pour Langlois. D’ailleurs, le temps n’est pas éloigné où tout « le domaine national » redeviendrait le domaine de la couronne impériale.
Les appartements que Langlois s’est réservé, il les loue à son tour, faisant ainsi concurrence à Brunet ; il les loue fort cher et les étrangers qui trouvent ses prix excessifs font quelquefois appel à la justice pour les modérer. C’est ainsi qu’il advient avec un Anglais qui a conté lui-même sa mésaventure.
Il est d’abord émerveillé du logis qu’on lui donne :
« Nous dinâmes, dit-il, dans une petite chambre, qui était le boudoir de la Reine (c’est donc bien de l’appartement demeuré en propre à Langlois qu’il s’agit et c’est bien à lui qu’il eut affaire, bien que son nom ne fut pas prononcé), jouxtant immédiatement sa chambre à coucher. Elle est maintenant tout à fait dépouillée de son splendide ameublement d’autrefois, et n’a plus rien du palais que le nom ; en même temps, elle est extrêmement jolie… Nous dinâmes au Petit-Trianon et nous y couchâmes ; la chambre qui m’échut en partage était celle que l’infortuné Louis XVI occupait jadis, et la clef de la porte avait une étiquette attachée à son anneau sur laquelle on pouvait encore déchiffrer, bien que les lettres fussent à demi effacées, les mots : « appartements du roy. »
Quand vint le moment de régler, on lui fait présenter par la fille de l’hôtelière, « une fort jolie personne » (est-ce Pauline Langlois ?), une note fort élevée qui se décompose ainsi : « trois appartements de maître : 36 fr. ; bougie, 6 fr. ; bois, 9 fr. ; quatre lits de domestique, 12 fr. : total, 63 fr » . L’Anglais pousse les hauts cris ; l’hôte refuse de rien rabattre ; on va devant le juge de paix de Versailles, qui modère l’addition et la réduit à 36 fr. »
Le Cabaretier de Trianon (1911) de Maurice Dumoulin
Très intéressant « reportage » sur ces moments à Trianon ….
Si vous avez d’autres réalisations sur la famille Bonnefoy à Versailles ( parents et grands parents …) je suis preneur …
Merci …… christian Bonnefoi