Louis XVI et Marie-Antoinette par Joseph Hauzinger
Le 23 août 1754
Le futur Louis XVI, d’abord titré duc de Berry, naît de Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767) et du pieux Louis-Ferdinand (1729-1765), seul fils de Louis XV, qui est la figure dominante du parti dévot à la Cour de Versailles. Le duc de Berry est modestement fêté par la Cour, car ses parents portent depuis février 1754 le deuil de leur deuxième fils, le petit duc d’Aquitaine. À l’image de cette naissance effacée, l’enfance du futur Roi se déroule dans l’ombre de son grand frère, le duc de Bourgogne, futur Dauphin brillant, capricieux et autoritaire qui accapare tout l’amour de ses parents. Tout destine, en effet, le duc de Bourgogne à être Roi. Le sort en décide autrement puisqu’il s’éteint à Pâques 1761, à l’âge de dix ans. Louis XV et ses parents ne se consolent pas de cette perte. Le duc de Berry, désormais héritier direct du trône après son père, ne bénéficie pas pour autant d’un regain d’affection familiale ; surtout, il n’est pas éduqué comme il convient pour le préparer au métier de Roi.
Le 2 novembre 1755
Naissance à la Hofburg, à Vienne, de Marie-Antoinette, quinzième des seize enfants qu’auront François Ier (1708-1765), Empereur du Saint-Empire et Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780), Reine de Hongrie et de Bohême. Elle est décrite par le grand maître de Cour comme «fort petite mais tout à fait saine». La petite Archiduchesse fait partie d’une grande famille, où Elle sera aimée, choyée, même. On négligera un peu Son éducation. On sait, cependant, dès Sa naissance qu’Elle est un pion de l’échiquier politique de Sa mère, qui saura La marier pour l’Autriche.
Le 18 août 1765
Décès de l’Empereur François-Etienne, père de Marie-Antoinette.
Le 20 décembre 1765
Mort du Dauphin Louis-Ferdinand, père de Louis-Auguste, à Fontainebleau.
Le 22 janvier 1767
Pour consolider l’alliance franco-autrichienne, le comte de Mercy, ambassadeur d’Autriche en France, négocie le mariage du Dauphin Louis-Auguste (1754-1793) avec l’Archiduchesse Marie-Antoinette (1755-1793). Ne souhaitant que le bonheur de sa pupille et craignant à tout moment que celle-ci le soupçonne d’espionnage, il met tout en œuvre pour l’influencer en faveur de la maison de Habsbourg-Lorraine, au risque de la faire détester des Français.
Image de Marie-Antoinette de Van Dyke : Mercy et l'Impératrice Marie-Thérèse
Mais pour «franciser» davantage l’Archiduchesse, Marie-Thérèse pense aussi à lui donner des cours par des comédiens français alors en tournée à Vienne, Aufresne pour la prononciation et la déclamation et Sainville pour le goût du chant français. L’abbé de Vermond considère aussi qu’il est également de son devoir de former la future Dauphine à l’apparence d’une princesse destinée à régner sur la France. Elle a un physique charmant, il Lui faut l’être davantage. Il demande à Mercy de lui envoyer un coiffeur français. Ce sera Larseneur qui pour cacher son front trop haut et bombé met au point une coiffure dite à la Dauphine. Il demande aussi un dentiste chargé de corriger Sa dentition. La jeune fille apprend aussi à s’habiller à la française. Les résultats sont plus que satisfaisants.
L'Archiduchesse Antonia au clavecin
Le 18 avril 1770
Brevet de la part de Louis XV qui permet à l’abbé de Vermond de suivre et de rester auprès de Marie-Antoinette. Marie-Thérèse y tient particulièrement. D’une part pour le bien-être de sa fille qui a besoin d’une personne qu’elle affectionne auprès d’elle alors qu’elle doit quitter ses proches et son pays, et d’autre part parce que l’impératrice souhaite une personne qui pourra lui rapporter tout les faits et gestes de sa fille.
Mercy en a également besoin : sa qualité d’ambassadeur lui permet d’approcher aussi souvent que désiré son archiduchesse mais il préfère volontairement se restreindre à des visites protocolaires une à deux fois par semaine. De plus, il réside à Paris plutôt qu’à Versailles. De cette manière, la Cour ne pourra jamais l’accuser d’intriguer auprès de Marie-Antoinette. Il lui faut donc quelqu’un de confiance dans la place au quotidien. Et ce quelqu’un est l’abbé de Vermond.
Vermond est Français, il n’a donc pas à repartir en Autriche. Louis XV sait aussi que de par son âge, l’éducation de la jeune fille est loin d’être achevée. Il tient surtout à plaire à l’impératrice et comprend qu’il serait cruel de séparer celle qui n’est encore qu’une enfant de tous ses proches. Vermond devient donc lecteur de la Dauphine, ceci pour continuer Son instruction.
La relation entre Louis XVI (1754-1793) et Marie-Antoinette (1755-1793) est souvent simplifiée à l’extrême et minimisée en stéréotypes ou, au mieux, éclipsée par la théorie romantique du suédois, Axel de Fersen (1755-1810). Il est important de comprendre le type d’amour que’ils partageaient lorsque nous discutons de la dynamique entre Louis XVI et Marie-Antoinette.
Pour citer Angélique de Bombelles dans une lettre écrite à son mari au sujet du mariage potentiel entre Madame Elisabeth et Joseph II :
« Mais, mon ami, on ne se marie pas là-haut pour le bonheur… »
Cela est vrai pour la relation entre Marie-Antoinette et Louis XVI. Ce ne sont pas des amants passionnés qui sont tombés amoureux et se sont précipités à l’église locale pour se marier et commencer une vie commune ; ils ne sont pas tombés amoureux au premier regard, avec le son des harpes et la danse des cupidons en fond sonore.
A cela il faut ajouter, parfois, et même souvent, la mauvaise foi de ceux qui veulent défendre la thèse fersinienne et qui pour ce faire descendent absolument l’image de Louis XVI en se rattachant aux caricatures qui font du Roi un petit gros, lui qui, de son 1,93 mètre, dominait toute sa Cour et en était reconnu comme l’homme le plus fort (le seul pouvant soulever un petit canon sans tomber à la renverse, à l’instar d’un Jean Valjean), afin de mieux le dénigrer dans l’estime de Marie-Antoinette. Parfois, c’est Marie-Antoinette qu’on accuse de tous les maux, quand, à la suite des Girault de Coursac, on veut diviniser la figure de Louis XVI. Cette étude tente d’être objective en considérant les influences politiques qui compliquent les rapports du couple delphinal puis royal.
On a beaucoup glosé sur la question et la bibliographie sur ce thème est considérable, ne serait-ce que le pavé Louis XVI et Marie-Antoinette, vie conjugale, vie politique de Paul et Pierrette Girault de Coursac sorti en 1990 :
Ce livre est fondamental pour la quantité des sources découvertes et exploitées, l’analyse originale qui en fait, mais malheureusement la théorie principale qui en ressort est très fortement sujette à caution. A savoir que Marie-Antoinette se serait refusée à son mari avec des conséquences politiques désastreuses. Les Girault de Coursac ont au moins le mérite de remettre en question les auteurs plus anciens. Ceux-ci en effet se sont contentés de reprendre pour l’essentiel la thèse de Stefan Zweig qui date tout de même de 1933. Celle-ci voudrait que Louis XVI atteint d’un phimosis jusqu’au printemps 1777 était incapable d’honorer sa si charmante épouse qui frustrée ne pouvait qu’aller prendre son plaisir (plus ou moins innocent) ailleurs. De nombreuses personnes restent encore convaincues de cette explication facile mais d’autres, comme Simone Bertière ont repris celle des Girault de Coursac tout en l’allégeant de ses erreurs et exagérations les plus flagrantes. Plus récemment enfin, Jean-Pierre Fiquet (2015) estime qu’au contraire c’est Louis XVI qui aurait refusé d’honorer son épouse qui lui a été imposée en gage du renversement des alliances dont il ne voulait pas, afin de mieux pouvoir la répudier. D’autant qu’elle s’avérerait lesbienne.
Aurore Chéry en 2020 reprend globalement Fiquet tout en allant encore plus loin. Elle pense que le couple royal n’a cessé de comploter l’un contre l’autre tout le long du règne, jusqu’à les entraîner à provoquer la Révolution, fatale tentative de Louis XVI afin d’obtenir ce divorce si ardemment souhaité.
Une chose est sûre nous ne saurons jamais la vérité. Personne ne la détient et ne la détiendra jamais. Et elle doit forcément se trouver quelque part à la croisée entre toutes ces théories. Il est juste presqu’impossible d’établir le curseur dans la bonne zone. Les témoins du temps (qui de fait ne peuvent en être) n’y comprenaient rien, allant chacun de leurs hypothèses ou certitudes, des plus impartiales aux plus cruelles. Les chercheurs et écrivains contemporains plus ou moins sérieux sur la question vont dans tous les sens sans qu’on puisse s’en satisfaire. Louis XVI et Marie-Antoinette, jeunes adolescents poussés dans le même lit sans se connaître et se considérant comme ennemis, ne devaient eux mêmes pas comprendre ce qui leur arrivait.
Il faut aussi être d’accord sur un point : le jeune couple delphinal de quatorze et quinze ans ne va pas vivre sa vie conjugale de la même manière que le couple royal de vingt ans, ni celui de trente ans passés. C’est une évidence qui relève tout simplement de la nature. Evidemment les bases difficiles expliquent des possibles difficultés ultérieures. Nous ne chercherons pas non plus à savoir si malheureux réciproquement dans leur couple ils sont allés ou non voir ailleurs. C’est l’objet d’autres articles.
Avant le mois de mai 1770
La jeune archiduchesse de quatorze ans connaît ses premières règles le 7 février dernier. Elle est très menue et fait douze ans physiquement. Elle est tout à fait charmante mais il s’agit encore d’une enfant, de corps comme d’esprit. Sa maturité psychologique et intellectuelle n’est en effet guère plus avancée. Elle ne sait lire et écrire que depuis moins de deux ans. Autant dire qu’elle n’a rien d’une femme, ni physiquement, ni mentalement. Elle doit quitter sa famille, son pays, tout ce qui faisait sa vie jusqu’alors. Le traumatisme n’en est donc que profond. Elle doit en plus se rendre pour un royaume étranger qui a été durant des siècles l’ennemi de sa famille (depuis la Guerre de Cent ans !). Elle sait que ses soeurs aînées, Marie-Amélie et Marie-Caroline, qui ont épousé les cousins de son futur époux, sont malheureuses en ménage. Pour ne rien arranger à ce traumatisme de la séparation, elle sait pertinemment que sa mère n’hésite pas à sacrifier ses filles au nom de l’Alliance. Tant pis si celles-ci se retrouvent malheureuses dans leur mariage, elle qui a pu choisir l’homme de sa vie et laisser sa fille préférée Marie-Christine épouser l’homme qu’elle aimait, sans avoir à quitter Vienne. Tout ce qui compte c’est cette alliance et si possible que ses cadettes puissent avoir assez d’influence sur leurs époux respectifs pour soutenir au mieux les intérêts de la maison d’Autriche. Un beau programme pour une jeune fille qui n’a reçu aucune éducation politique, à qui on prêche d’un côté de toujours rester au service de la politique de sa famille et de l’autre la soumission à son mari, comme il se doit pour toute bonne épouse !
Et cerise sur le gâteau, la présentation que lui fait son précepteur l’abbé de Vermond de son futur mari n’est guère engageante :
«(…) les jambes grêles et assez en arche (…) les yeux un peu enfoncés sans aucun feu, et un peu clignants (…), ayant assez souvent le sourire, non de la gaieté, mais de la bonté ce qui, joint au caractère des yeux, donne un air niais que l’on soutient encore par un certain air de nonchalance naturelle dans ses attitudes. L’on ne passe pas pour avoir de l’esprit, mais cependant un feu assez commun, ce qui n’est autre chose que l’effet de l’absence des passions dont il résulte la tranquillité nécessaire pour juger. L’on n’aime pas les arts, et surtout l’on déteste la musique (…).»
De quoi tout à fait emballer n’importe quelle fiancée, au tempérament extrêmement sensible, et dont la passion principale est justement la musique ! La jeune archiduchesse se rassure certainement quelque peu, malgré l’angoisse qui ne peut que l’étreindre de son prochain départ, lorsqu’on lui remet les portraits de son futur époux, dont un médaillon à accrocher sur son corset lors de son mariage par procuration le 19 avril 1770, réduction du portrait plus grand qu’on lui offre :
Médaillon à l'effigie du Dauphin Louis-Auguste, 1769, par Hall (Wallace Collection, Londres)
L'Archiduchesse Marie-Antoinette, par Joseph Ducreux, pastel, 1769, château de Versailles
De son côté, le Dauphin Louis-Auguste est élevé par ses parents et son gouverneur le duc de La Vauguyon dans l’idée que le renversement des alliances de 1756 est néfaste à la France. Les Habsbourgs ont toujours été les ennemis de la France depuis que la dernière duchesse de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire a épousé Maximilien futur empereur du Saint-Empire germanique en 1477, entraînant les vastes territoires de la branche bourguignonne des Valois dans le giron germanique. Tous les rois de France à la suite de Louis XI se sont battus contre cette dynastie devenue la plus puissante d’Europe suite à ce mariage. Le point culminant étant la lutte ouverte et personnelle entre François Ier et Charles Quint qui obtient également la couronne d’Espagne par sa mère et les vastes et riches territoires récemment découverts du Nouveau Monde… Louis XIV réussit à réduire fortement cette puissance en séparant les deux branches, l’espagnole et l’impériale par l’accès au trône d’Espagne de son petit-fils. Le XVIIIème siècle est donc prêt à une réunion des puissances catholiques contre les états protestants, notamment l’Angleterre et la Prusse qui ne cachent plus leurs ambitions hégémoniques. C’est le calcul que fait Louis XV en choisissant de s’allier à Marie-Thérèse en 1756. Mais choix politique très mal perçu par beaucoup de Français, son fils en tête. Le plus étonnant est que le Dauphin représente le parti dévot qui n’a cessé au contraire tout le long du XVIIème siècle à s’allier aux très catholiques Habsbourgs et de s’opposer à la monarchie absolue. Or c’est désormais le duc de Choiseul et ses fidèles qui souhaitent cette alliance, alors qu’ils sont aussi les défenseurs entre autres du mouvement des Lumières et d’une monarchie tempérée. Le jeune Louis-Auguste déteste le duc de Choiseul qu’il croit peut-être responsable du décès de ses parents mais qu’il sait au moins avec certitude avoir manqué de respect à son père et financer l’opinion publique afin de donner une image déplorable des membres de la famille royale et de la monarchie. Epouser donc celle que celui qu’il considère comme son ennemi lui a choisie est forcément très difficile à accepter pour lui.
Si son caractère est quelque peu différent de celui dressé par l’abbé de Vermond (qui n’a guère eu l’occasion de le rencontrer avant de partir pour Vienne), il n’en est pas moins un jeune homme secret, mélancolique même s’il aime beaucoup plaisanter. Son développement intellectuel et son goût pour les connaissances et la lecture sont à l’exact opposé de sa fiancée. Il apprécie les arts, les beaux objets, en particulier les porcelaines, maîtrise le dessin à la perfection mais en effet il ne connaît rien en musique et chante vraisemblablement comme une casserole. Marie-Antoinette a reçu des cours de danse par le grand chorégraphe français Noverre mais les éducateurs du Dauphin ont préféré négliger cette nécessité de cour pour le maintien en public, trouvant davantage nécessaire l’étude des sciences qui connaissent alors une avancée sans précédent et indispensable pour tout chef d’état moderne.
Au physique, il a grandi trop vite, atteignant pour ses quinze ans la taille déjà considérable d’1m78 pour atteindre le mètre 93 adulte. Comme tout jeune garçon qui se voit grandir subitement à onze ans, il maîtrise mal ses gestes. Il a de beaux yeux bleus malgré une certaine myopie (que partage Marie-Antoinette) et de très beaux cheveux blonds mousseux. Il a de grandes oreilles que sa chevelure opulente cache la plupart du temps. Il est très maigre au point d’inquiéter son grand-père et certains diplomates qui pensent qu’il ne pourra vivre longtemps. Mais il aime l’exercice, se dépenser et la découverte de l’équitation à onze ans lui permet de pratiquer un sport régulier qui lui donnera par la suite un corps d’athlète rappelant son autre grand-père Auguste III de Saxe, Roi de Pologne et surnommé le Fort. Il ne s’intéresse guère à sa représentation physique, si ce n’est sa chevelure, se laisse faire lorsqu’il doit s’habiller avec recherche. Ce en quoi sa future épouse lui ressemble bien pour l’instant.
Sans le savoir, ils ont en effet pas mal de points communs : ils aiment rire (mais n’ont peut-être pas le même humour), ils aiment les jolies choses précieuses et raffinées, ils ont chacun une sensibilité exacerbée, des deuils qui ont ponctué leur enfance, un sentiment de négligence de la part de leurs parents, la crainte de la vie publique, le désir de vivre retirés. Ils fuient la fausseté et tout ce qui fait de la vie de cour un environnement étouffant. Ils aiment tous deux s’activer, bouger. Et plus que tout, ils aiment faire le bien autour d’eux. Chacun à leur manière, malgré certaines maladresses de l’un comme de l’autre, ils se font rapidement aimer.
Son corps pubère est peut-être prêt pour le mariage, au contraire de sa femme, mais psychologiquement il ne l’est pas. La part politique compte, mais ne peut être l’unique explication. Lui mettre dans son lit, non seulement une ennemie, mais en plus une fillette, n’a pas de quoi engager un adolescent, même le plus avancé sur le plan sexuel (ce qui n’est évidemment pas le cas du Dauphin élevé dans des préceptes catholiques de plus en plus sévères sur la question). Au même âge, Louis XV a épousé une femme de vingt-deux ans. Les choses ont donc été bien plus faciles. Marié au même âge, son fils le Dauphin et futur père de Louis XVI a mis du temps à honorer sa première épouse Marie-Thérèse Raphaëlle d’Espagne, de trois ans son aînée, dont il est pourtant tombé très rapidement profondément amoureux. Il mettra encore du temps avec sa seconde épouse Marie-Josèphe de Saxe, d’une part car son deuil n’est pas fini et on imagine le traumatisme de le forcer à un nouveau mariage si rapidement, mais aussi car comme pour sa première épouse, il se plaint du «passage étroit». Des biographes ont dès lors émis l’hypothèse d’un membre viril plutôt proéminent, qui va s’hériter de père en fils. On imagine donc bien les conséquences sur une jeune fille toute menue.
Malgré tout, et pour lui nous le savons avec certitude, la réception du portrait de sa fiancée sera très bien accueilli de sa part. Il sera certainement soulagé de voir «un morceau friand» tel que l’a vanté l’ambassadeur à Vienne :
Réception du portrait de la Dauphine par la famille royale, 1770, dessin de Jean-Baptiste André Gautier-Dagoty, cabinet des estampes de la bibliothèque nationale
Lettre de Louis XV à son petit-fils le duc de Parme le 3 juillet 1769 :
«Celui d’Antoinette (le portrait) me plaît beaucoup, j’espère en juger mieux au mois de mai prochain. Son futur attend ce temps-là avec une impatience extrême.»
Louis XV se berce certainement d’illusions quant à l’impatience de son héritier mais la réception du portrait de l’archiduchesse a certainement été un grand soulagement pour le fiancé, ravi au moins de ne pas se voir accorder un laideron. Le Dauphin sera si satisfait de ce portrait qu’il figurera encore en 1789 dans son cabinet d’angle d’après les inventaires faits des appartements royaux après leur départ pour Paris. Seulement la déception a sûrement été importante même si les charmes prometteurs de la fiancée apparaissent déjà. En effet, comme l’a si bien démontré Sylvie Le Bras-Chauvot dans son Marie-Antoinette l’affranchie, l’Impératrice Marie-Thérèse faisait peindre sa dernière fille telle une femme bien plus mûre physiquement qu’elle ne l’était dans la réalité :
Or ses premiers portraits en France montre certes une jolie poupée, mais de toute évidence une fillette :
Marie-Antoinette par Joseph Hauzinger
Marie-Antoinette Dauphine, pastel de Joseph Ducreux, 1770
Le 7 février 1770
Marie-Antoinette a Ses premières règles. Dès lors le mariage peut se faire.
Le 3 avril 1770
Marie-Antoinette reçoit solennellement le portrait du Dauphin Louis-Auguste.
Le 16 avril 1770
L’ambassadeur de France à Vienne demande officiellement la main de l’Archiduchesse au nom de Louis XV.
Le 17 avril 1770
L’Archiduchesse Maria-Antonia renonce officiellement à Ses droits sur l’Autriche.
Tous les mariages princiers sont politiques. Celui de Marie-Antyoinette l’est au plus haut degré. Il vise à consolider le fameux renversement des alliances de 1756, qui a transformé en partenaire l’ennemi héréditaire qu’était pour nous (la France) l’Autriche. La France s’est trouvée embarquée dans la guerre de Sept Ans, qu’elle a perdue et qui lui a coûté l’essentiel de ses colonies. L’alliance autrichienne a donc chez nous de nombreux détracteurs et le projet d’unir Marie-Antoinette au dauphin est controversé. Mais l’impératrice, elle, y tient passionnément, parce que la France lui semble le seul rempart contre les ambitions menaçantes de la Prusse. Donc elle précipite les choses.
Simone Bertière
Le 18 avril 1770
Brevet de la part de Louis XV qui permet à l’abbé de Vermond de suivre et de rester auprès de Marie-Antoinette. Marie-Thérèse y tient particulièrement. D’une part pour le bien-être de sa fille qui a besoin d’une personne qu’elle affectionne auprès d’elle alors qu’elle doit quitter ses proches et son pays, et d’autre part parce que l’impératrice souhaite une personne qui pourra lui rapporter tout les faits et gestes de sa fille.
Mercy en a également besoin : sa qualité d’ambassadeur lui permet d’approcher aussi souvent que désiré son archiduchesse mais il préfère volontairement se restreindre à des visites protocolaires une à deux fois par semaine. De plus, il réside à Paris plutôt qu’à Versailles. De cette manière, la Cour ne pourra jamais l’accuser d’intriguer auprès de Marie-Antoinette. Il lui faut donc quelqu’un de confiance dans la place au quotidien. Et ce quelqu’un est l’abbé de Vermond.
Vermond est Français, il n’a donc pas à repartir en Autriche. Louis XV sait aussi que de par son âge, l’éducation de la jeune fille est loin d’être achevée. Il tient surtout à plaire à l’impératrice et comprend qu’il serait cruel de séparer celle qui n’est encore qu’une enfant de tous ses proches. Vermond devient donc lecteur de la Dauphine, ceci pour continuer Son instruction.
Louis XV (1748) par Louis-Michel van Loo
Louis XV ne sait pas qu’il a commis une grave erreur : il vient de nommer auprès de sa petite-belle-fille celui qui sera le meilleur informateur auprès de Mercy et de Marie-Thérèse.
Le 19 avril 1770
Mariage par procuration de Maria-Antonia et du Dauphin à l’église des Augustins de Vienne.
Le 21 avril 1770
Marie-Antoinette part pour la France, au cours d’un voyage qui durera plus de vingt jours et qui comportera un cortège d’une quarantaine de véhicules.
Marianne Faithfull incarne Marie-Thérèse d’Autriche, Steve Coogan est Mercy et Kirsten Dunst Marie-Antoinette pour Sofia Coppola
En outre pour la Marie-Antoinette de quatorze ans seules comptent tout naturellement les paroles de sa mère : elle doit avoir confiance en Vermond, Mercy, Starhemberg qui sont ses yeux et parlent en son nom. Il en va de même pour le duc de Choiseul : l’instigateur de l’alliance et de ce mariage doit être particulièrement bien distingué de la Dauphine.
Le 7 mai 1770
Marie-Antoinette , comme on L’appelle désormais, est «remise» à la France sur un îlot du Rhin, considéré comme une frontière symbolique. Elle prend congé de Sa suite autrichienne ainsi que de Son chien, Mops. L’abbé de Vermond est le seul qui Lui reste. Elle fait la connaissance de Sa nouvelle suite dont la comtesse de Noailles (1729-1794) qui sera Sa dame d’honneur jusque 1775 et qu’Elle surnomme très vite «Madame l’Étiquette».
Images de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Le 7 mai 1770
Soit le Dauphin simule parfaitement devant son grand-père, soit la théorie de Jean-Pierre Fiquet et d’Aurore Chéry ne tient pas la route mais Louis XV décrit encore l’impatience de son petit-fils le jour de l’entrée en France de la Dauphine :
« L’époux compte les jours et le lieu où elle est, et me paraît avoir impatience de la voir et que tout soit fait.»
Ou bien alors Louis XV interprète très mal ce qui serait au contraire les signes d’une vive appréhension. Le même jour, alors qu’elle franchit la frontière, la jeune fille subit de son côté de nouveaux traumatismes. Elle voit avec tristesse une grande partie de sa suite la quitter, se retrouve à la place avec des étrangers dont sa nouvelle dame d’honneur la comtesse de Noailles qui lui inspire tout de suite un sentiment de crainte, elle qui n’a jamais été habituée à une telle sévérité, ni autant de règles d’étiquette et surtout doit abandonner son chien Mops.
Mops le carlin de Marie-Antoinette
Le 13 mai 1770
Ce mariage, que le Dauphin le désire ou non, compte néanmoins suffisamment pour le jeune homme car il décide de changer de cahier pour son journal ce jour où il doit se rendre à Compiègne.
Pendant ce temps, à l’étape de Soissons, Marie-Antoinette rencontre le duc de Choiseul vers les onze heures du matin. Le prince de Stahremberg qui accompagne la princesse relate :
«J’irai avec lui chez Madame la Dauphine et ferai en sorte que nous puissions parler seuls entre nous trois.»
Nous ne pouvons évidemment pas savoir ce qui ressort de cet entretien mais les Girault de Coursac en ont tiré des conclusions qui leur sont propres et peu crédibles. Il est en tout cas certain que ces hommes font tout pour avoir une influence certaine sur la jeune princesse , de plus en plus inquiète du portrait noir qu’ils lui ont dressé de son époux. Si nous ne pouvons rejoindre entièrement les Girault de Coursac sur leur théorie, il est en tout cas évident que ces messieurs, politiques avant tout, ne font rien pour la rassurer mais la conforte dans son angoisse. Et de lui assurer qu’il n’y a qu’eux en qui elle peut avoir confiance afin de contrecarrer les desseins malveillants de son époux.
Rencontre du dauphin Louis-Auguste et de l’Archiduchesse Marie-Antoinette, La Guerre des Trônes, France 5, 2023
Le 14 mai 1770, Compiègne
La rencontre entre les deux jeunes gens a enfin lieu. Louis XV, son petit-fils et une partie de la cour attendent en forêt l’arrivée de la voiture de la nouvelle Dauphine. Stahremberg jusque-là ambassadeur en France de l’Impératrice, remplacé par le comte Florimond de Mercy-Argenteau depuis 1769, suit la nouvelle Dauphine comme envoyé extraordinaire. Il indique ce qui est prévu pour la rencontre :
«On partira pour Compiègne ; le Roi et M. le Dauphin viendront au-devant jusqu’à une heure à peu près ; on mettra pied à terre de part et d’autre ; Madame la Dauphine s’agenouillera devant le Roi, lui baisera la main ; il la relèvera et la prendra dans son carrosse avec M. le Dauphin.»
Louis-Auguste, Dauphin de France par Louis-Michel Van Loo
Ce qui n’a pas été prévu par l’étiquette, c’est que Marie-Antoinette sort de sa voiture en courant et se jette dans les bras de Louis XV en l’appelant «Papa». Geste prémédité par ses conseillers afin d’attendrir le vieux souverain ? Preuve de la nature fraîche et naïve de la jeune princesse ? Louis XV charmé présente ensuite son petit-fils. Or l’un des deux prend l’initiative d’embrasser l’autre. La plupart des biographes s’accordent à dire que c’est Marie-Antoinette qui a ce geste spontané. Les Girault de Coursac affirment que cela revient au Dauphin. et ce point de vue est de plus en plus repris. En tout état de cause nous ne saurons jamais qui l’a voulu en premier mais leur rencontre se passe hors des prescriptions de l’étiquettn ne sait pas ce qui se passe ensuite dans la voiture entre le grand-père et les deux adolescents. Puis arrivée au château de Compiègne, Marie-Antoinette prend connaissance du reste de la famille royale, des princes du sang et de ce qu’est un Grand Couvert. Louis XV semble ravi car il écrit au duc de Parme :
«La Dauphine est entre mes mains depuis quatre heures. J’en suis très content et mon petit-fils aussi, mais il le sera davantage dans quelques jours.»
Louis XV voit donc avec satisfaction que son petit-fils est apparemment ravi et attendrait la suite avec hâte. Ce qui est confirmé par le comte de Fuentès, ambassadeur d’Espagne :
«(…)le Dauphin se montra à Compiègne très empressé, très affectueux et très joyeux à l’arrivée de la Dauphine.»
De son côté, Louis-Auguste se contente simplement d’un laconique :
«Lundi 14. Entrevue avec Mme la Dauphine.»
Mercy, de son côté, rapporte le soir même au chancelier Kaunitz :
«Dans ce premier moment, la contenance de Mme la Dauphine et ses propos ont surpassé mes espérances et lui attirent un applaudissement général. Je crains pour elle seulement le dégoût que pourrait lui causer l’extrême disgrâce de M. le Dauphin.»
Les Girault de Coursac ont vivement dénoncé l’infatigable campagne de dénigrement de Mercy et de toute la sphère pro-autrichienne contre le Dauphin. Ce qui est incontestable tant ces mots sont cruels et dénués de tout fondement (il n’y a qu’à voir d’autres témoignages, sans parler des portraits de cette époque). Pour lui et ses acolytes, Choiseul en tête, le Dauphin se montre empressé envers son épouse seulement dans le dessein de la séduire pour mieux l’entraîner dans les filets du duc de La Vauguyon. Nous y reviendrons. Difficile donc d’établir avec certitude quoi que ce soit entre les deux. Déception, soulagement, manipulation, affection naissante ou rejet ? Ce qui n’empêche nombre de biographes d’en avoir tiré toutes sortes de conclusions.
Le 15 mai 1770,La Muette
La cour fait étape au petit château de la Muette dans le bois de Boulogne avant le mariage prévu le lendemain à Versailles. Au souper plus familier de la famille royale et de dames importantes de la cour, Marie-Antoinette fait la rencontre de la nouvelle favorite du Roi, madame du Barry. Son innocence ne lui permet pas encore de comprendre quel est son véritable rôle. Cette dernière doit de son côté être soulagée de découvrir une si timide jeune fille mal fagotée qui en aucun cas ne pourrait devenir sa rivale sur le plan de la féminité flamboyante et donc de première dame de la cour. En tout cas, tout le monde est enchanté par ses grâces d’adolescente. Madame de Durfort, dame d’atours de Madame Victoire écrit à Mercy extrêmement attentif sur les premiers pas de son archiduchesse dans ce pays-ci (la Cour de France) :
La Muette, ce 15 mai à deux heures après minuit.
«Je pourrai bien n’avoir pas l’honneur de vous voir demain Monsieur ; la foule, le bruit, le monde pourraient aussi m’empêcher de vous parler, et je suis fort pressée de vous dire tout le succès de notre charmante Dauphine ; toute la famille royale en raffole ; le Roi en est enchanté et il m’a fait l’honneur de me dire qu’il la trouvait mieux que ses portraits ; Monseigneur le Dauphin la trouve charmante ; voilà ce qu’on pense et ce qu’on dit.»
Le château de La Muette vers 1738, Van Grevenbroeck
Louis XV est peut-être ravi de la voir mieux que ses portraits, cependant d’une femme prévue, son petit-fils se retrouve avec une fillette. La jeune fille néanmoins est tellement charmante que cela n’est pas bien grave car évidemment son physique de fillette n’est que provisoire. Ce que peut penser un homme de l’âge de Louis XV mais plus difficilement un jeune garçon de quinze ans. Par souci d’étiquette, le Dauphin ne dort pas à La Muette. Il y a cependant peu de chances qu’il se jette sur son épouse avant la cérémonie nuptiale.
Le 16 mai 1770, château de Versailles
Louis-Auguste, Dauphin de France par Louis-Michel Van Loo
Gravure du mariage de Marie-Antoinette avec le Dauphin, le 16 mai 1770
Marie-Antoinette peinte vers 1770 par Joseph Ducreux
Image du film de Sofia Coppola (2006)
Notre propos n’est pas de développer les cérémonies du mariage que l’on peut retrouver dans différents articles, notamment celui-ci :
Ce qui nous intéresse c’est de découvrir parmi certains témoignages l’appréhension des deux. Non pas forcément parce que ce mariage leur ferait horreur à l’un ou à l’autre, mais parce qu’ils savent bien qu’une nouvelle vie commence pour eux. C’est un engagement sacré. Ce n’est donc pas un moment anodin, d’autant que pour la première fois de leur vie, même s’ils avaient chacun déjà l’habitude du public, ils se retrouvent au centre des événements, point d’intérêt de milliers de regards. La duchesse de Northumberland qui assiste aux fêtes de mariage écrit dans son journal :
«Le Dauphin semblait beaucoup plus timide que sa petite femme. Il tremblait à l’excès pendant la cérémonie et rougit jusqu’aux yeux en donnant l’anneau.»
Quant à la jeune Dauphine, il suffit de regarder le registre du mariage pour saisir la forte émotion qui l’étreint (n’en déplaisent aux Girault de Coursac !) :
De nombreuses festivités suivent la cérémonie religieuse puis à dix heures le soir a lieu le grand festin royal dans la nouvelle salle de l’Opéra construite à cette intention. Il est évident que le Dauphin est en proie à une forte appréhension car la duchesse de Northumberland présente dans le public témoigne :
«Le Dauphin mangeait très peu, semblait tout à fait pensif, et restait à regarder son assiette en jouant avec son couteau.»
Nous sommes loin des dires de madame Laage de Volude qui n’était pas à la cour à cette date et dit tirer son témoignage de la princesse de Lamballe dont elle sera dame de compagnie des années plus tard. Voyant son petit-fils manger avec grand appétit, Louis XV lui aurait dit :
«_Ne vous chargez pas trop l’estomac pour cette nuit. _Pourquoi donc ? Je dors toujours mieux quand j’ai bien soupé !»
Malgré son ridicule, ce témoignage est bien plus répété que le premier. En effet il a la facilité de nous montrer un gros mangeur (alors que le Dauphin est très maigre !) qui ne saurait pas du tout ce qui est attendu de lui pour cette nuit. Or le Dauphin malgré une éducation très protégée et religieuse a toujours été entouré d’hommes dont des courtisans connus pour leur libertinage, connaît très bien les animaux (au moins les chevaux et les chiens), s’intéresse aux sciences et a pour grand-père Louis XV ! Même ses tantes vieilles filles n’hésitent pas à évoquer des sujets licencieux. C’est donc bien parce qu’il sait très bien ce qui l’attend qu’il en a l’appétit coupé et semble perdu dans ses pensées.
Souper du mariage le 16 mai 1770 inaugurant l'Opéra royal du château de Versailles.
Le mariage est célébré par un quatrain français contemporain :
La rose du Danube et le lys de la Seine, Mêlant leurs couleurs, embellissent les deux parties : Formez une guirlande de ces fleurs, l’amour forme une chaîne, Unissant joyeusement les cœurs des deux nations.
Les jeunes mariés sont conduits dans la chambre nuptiale, celle de Marie-Antoinette. La couche est bénie par l’archevêque de Reims. Le Roi passe sa chemise de nuit au Dauphin et la duchesse de Chartres à la Dauphine. Ils vont au lit en présence de toute la Cour afin de montrer qu’ils partagent bien le même lit.
Image de la série Marie-Antoinette (2022) de Pete Travis
Image de Marie-Antoinette (2005) de Sofia Coppola
Le mariage ne sera pas consommé cette nuit-là…
La jeune Dauphine a quatorze ans, mais Elle en paraît douze. Son mari, d’un an Son aîné, mesure 1,78 m. Il n’a pas encore sa taille adulte (1,93m) mais il est déjà plus avancé dans sa maturité. Ce n’est que lorsque Marie-Antoinette aura l’âge d’être mère que cela arrivera. On a fait fi de cela en La mariant trop tôt.
Elevés de façon très puritaine, ni l’un ni l’autre ne se montrent précoces. Ils sont à peine pubères – et encore, il faut le dire vite. Si l’on avait été raisonnable, on aurait agi selon l’usage en pareil cas : après la consécration religieuse, on aurait retardé la consommation jusqu’au moment où la capacité et le désir leur en seraient venus. Mais compte tenu de l’hostilité que soulève en France le mariage autrichien, l’Impératrice risquait d’y voir un moyen dilatoire laissant place à un désengagement ultérieur; au sortir du maraton épuisant des cérémonies, on mit donc dans un même lit, en les gratifiant de propos gaillards deux enfants qui n’en pouvaient mais : une fillette glacée de terreur et un garçon qui, huit jours plus tôt, du propre aveu de son grand-père « ne savait pas encore ce qu’il aurait à faire. » Dans ces conditions, il n’est pas besoin du fameux agenda de chasse, si abusivement exploité sur ce thème, pour se douter qu’il n’y fit rien. Echec bien prévisible et d’une extrême banalité, qui fut prolongé et aggravé par la résistance de Marie-Antoinette. En vérité, elle ne concevait pas la consommation du mariage comme promesse de volupté, mais comme sour ce de contraintes. Toutes les princesses à marier voyaient dans la nuit de noces et, bien souvent, dans les suivantes, une épreuve redoutable.
Simone Bertière
Lorsque Marie-Antoinette devient Dauphine, Elle devient la première femme de France…rôle qui incombait depuis deux ans sinon officiellement, du moins dans les fastes de la Cour à madame du Barry (1743-1793), de trente-trois ans plus jeune que Louis XV, son royal amant à qui elle aurait appris des plaisirs nouveaux…
Pour Marie-Antoinette nous n’avons aucun témoignage précis hormis qu’elle est charmante. Des biographes veulent la voir également l’appétit coupé, sans source à l’appui, tandis que les Girault de Coursac la fait parler à tous les convives, sauf son mari. Là encore sans source précise.
A minuit et demi se fait le coucher des mariés. Le Grand Aumônier bénit le lit nuptial. Louis XV passe la chemise à son petit-fils tandis que la duchesse de Chartres, la première princesse de sang mariée, présente celle de la Dauphine. Puis les Grandes Entrées se retirent, laissant le couple enfin seul.
Nous sommes donc désormais face à des hypothèses. Personne ne peut savoir ce qu’il s’est passé. La théorie la plus répandue et la plus simpliste veut que le Dauphin se soit endormi après son repas pantagruélique laissant sa jeune épousée interloquée, s’attendant forcément à autre chose malgré son innocence. Les Girault de Coursac rejettent d’un revers de main cette version simpliste qui permet en plus de facilement comprendre la suite des événements dont la Révolution avec un Roi qui ne comprend rien à rien à la situation, tout en laissant sa jeune et jolie épouse frustrée s’amuser et dépenser follement, jusqu’à se consoler dans les bras de nombreux amants, voire maitresses. Ou au moins d’expliquer son grand amour que fut Fersen, un homme, un vrai. Non pour eux, les choiseulistes (qu’ils appellent le parti lorrain) ont tout fait pour effrayer leur pupille vis-à-vis du gouverneur de son époux La Vauguyon qui chercherait ainsi à influencer le jeune couple, notamment par le renvoi de duc de Choiseul. Son mari lui montrerait empressement seulement dans cet objectif. Et que la seule solution qui lui reste pour éviter d’être manipulée par cet homme bigot et hypocrite serait de se refuser à son époux. Elle lui aurait donc fait comprendre ceci dès leur premier moment d’intimité et le jeune homme de se retrouver à passer sa nuit de noces dans un fauteuil à ne pas comprendre ce qui lui arrive.
Or quel intérêt y aurait-il à cette attitude si ce n’est la répudiation ? Si cette enfant de quatorze ans peut vaguement espérer retourner chez elle si la France n’en veut plus, elle en connaît quand même les conséquences terribles : sa mère et son frère ne l’accueilleraient certainement pas à bras ouverts après un tel échec diplomatique. Elle a suffisamment conscience de sa dignité d’archiduchesse, de son statut de fille de Marie-Thérèse d’Autriche. Ses soeurs aînées, malgré leurs difficultés conjugales rencontrées elles aussi ont finalement réussi à se faire plus ou moins accepter de leurs époux. Marie-Antoinette si jeune soit-elle veut prouver qu’elle peut faire aussi bien, elle la benjamine qui a finalement obtenu le plus haut statut en Europe. Rien que par son orgueil de princesse et de femme en devenir, elle souhaite ce mariage. Ce qui n’empêche pas le désespoir d’avoir quitté sa vie d’avant, son appréhension devant ce qui doit attendre toute jeune fille à ce moment précis et la crainte de plus en plus envahissante devant une cour qu’elle ne comprend pas et qui la juge, une nouvelle famille et surtout le comportement particulier de son époux. Mais c’est surtout pour les hommes politiques qui l’entourent et la conseillent que cette thèse est difficilement envisageable : comment pourraient-ils risquer de briser ainsi l’alliance qui est leur raison d’être ?
Plus récemment, Jean-Pierre Fiquet repris ensuite par Aurore Chéry, tente de prouver qu’au contraire c’est le Dauphin qui refuse de s’engager pleinement dans ce mariage car n’acceptant pas la politique d’alliance avec la maison des Habsbourgs rejetée par son père le Dauphin, en opposition politique avec Louis XV. En ne touchant pas son épouse, il peut ainsi espérer la répudiation. Quitte à risquer la colère de son grand-père. Et ceci avec plus ou moins la complicité de son gouverneur qui l’a élevé dans le souvenir de son père et donc à s’opposer à l’alliance. Dans ce cas, les conseillers de Marie-Antoinette ne se trompent pas en les accusant de mettre en place un système contre elle. Seulement pour eux, elle doit éviter leur influence qui se traduit par l’empressement du Dauphin. Les Girault de coursac vont donc jusqu’à affirmer que la Dauphine se refuse pour éviter d’être manipulée par le Dauphin et son gouverneur. Tandis que pour Fiquet et Chéry au contraire, ce système est le rejet du Dauphin afin d’obtenir la répudiation. Ce que ne disent pas non plus les conseillers pro-autrichiens.
Bref, nous ne saurons pas. Nous savons juste que deux enfants sont placés dans le même lit, montés l’un contre l’autre par leurs mentors respectifs, à assurer une alliance dont l’un ne veut pas et dont l’autre doit assurer la pérennité en ayant quitté ce qui faisait sa vie. Ont-ils parlé ? Ont-ils pleuré ? Se sont-ils accusés mutuellement de ce que les ont averti leurs conseillers ? Nous pouvons difficilement imaginer une tentative de rapprochement dans ces conditions. Tout ce dont nous pouvons être certains c’est que la nuit fut douloureuse pour eux deux et certainement très longue.
Par malheur, Marie-Antoinette ne trouve à son arrivée à Versailles aucun modèle, aucun cadre, aucune structure pour l’accoutumer à ce rôle effacé, qui est de règle dans la monarchie française. Partout et toujours, le mariage, on le sait, conduit la femme à quitter sa famille d’origine pour entrer dans celle de son mari. Lorsque ce passage se complique, dans le cas d’une reine, d’un transfert dans un autre pays, avec implications politiques, l’usage qui a prévalu est la rupture radicale, symbolisée par le déshabillage au franchissement de la frontière. Celui-ci a été épargné à la petite archiduchesse. Car Louis XV renonce à la couper totalement de son pays. Par bonté peut-être, maius surtout par commodité. C’est qu’il n’y a personne, dans la famille royale, pour la prendre en main. Certes madame de Noailles, sa dame d’honneur, lui enseignera les règles de l’étiquette, mais elle ne pourra pas avoir sur elle l’autorité d’une reine en exercice. De reine, il n’y en a pas. Marie Leszczyńska est morte, Marie-Josèphe de Saxe, mère du dauphin, aussi. C’est Marie-Antoinette qui, d’emblée, sera la première femme de la cour en dignité et fera fonction de reine. Les seules femmes de la famille sont les quatre filles de Louis XV restées célibataires, qui réprouvent la liaison de leur père avec madame du Barry et le mariage autrichien. Mieux vaut, dans ce cas, laisser à l’impératrice le soin de parfaire l’éducation de sa fille par ambassadeur interposé. Mercy se voit accorder le traitement de faveur réservé aux ambassadeurs des souverains Bourbons, il pourra rendre visite à la dauphine sans avoir solliciter d’audience. Il se gardera d’en abuser : l’abbé de Vermond, rebaptisé « lecteur » pour justifier sa présence auprès d’elle, lui servira de relais. Une surveillance étroite s’organise autour de Marie-Antoinette. L’échange épistolaire mensurel entre la mère et la fille se double d’un échange entre l’ambassadeur et sa souveraine. Les rapports, très étoffés, de Mercy sont en partie double : les uns pouvant être lus par quelques tiers proches, les autres réservés à elle seule sous la suscription tibi soli. La jeune femme ne peut pas lever le petit doigt sans que la chose soit répercutée à Vienne et suscite conseils ou reproches. Une toile d’araignée est ainsi tissée autour d’elle pour la contrôler de près et la tenir sous influence. Car si Louis XV fait confiance à Marie-Thérèse, la réciproque n’est pas vraie.
Simone Bertière
Le 18 mai 1770
La Dauphine dîne seule, son époux ayant rejoint la chasse du Roi. Louis-Auguste n’a jusque-là jamais témoigné d’ardeur particulière pour cet exercice. Sa dernière chasse remonte au 4 novembre 1769 pour la Saint-Hubert, une obligation de cour. Il y retourne ensuite le 21 puis le 29 mai. Le soir, il y a opéra de Persée et la duchesse de Northumberland note :
«Le Dauphin baillait très souvent, alors qu’on disait qu’il avait très bien dormi.»
Le Dauphin a visiblement passé une nuit blanche à réfléchir au piège dans lequel il se sent enfermé. Les courtisans sachant très bien qu’il n’y a pas eu consommation du mariage ne peuvent que conclure qu’il a bien dormi. Difficile pour eux d’émettre l’hypothèse de graves difficultés psychologiques dans lesquelles se retrouve le jeune couple. Quant à Marie-Antoinette on ne connaît pas son état au lendemain. Elle ne doit pas être à la fête non plus.
Marie-Antoinette, cette princesse trop belle dont il ne saura que tardivement être l’amant. Louis-Auguste l’aimera profondément.
«Quand elle lui parle, raconte un témoin, dans ses yeux et dans son maintien il se manifeste une action, un empressement que rarement la maîtresse la plus chérie fait naître. »
Le 19 mai 1770
Le Dauphin ne perd pas de temps et décide d’enlever à la Dauphine au moins le plus proche de ses conseillers, l’abbé de Vermond qui contre tout usage conserve sa place de lecteur auprès de Marie-Antoinette et même celle de confesseur. C’est dire son influence ! Or de tout temps, les princesses nouvellement mariées sont obligées de voir partir leurs proches. Etant Français, mais ayant adopté toutes les vues autrichiennes, il a pu se sentir en droit de garder ces places auprès de son élève. Louis-Auguste accuse les conseillers de sa femme de l’avoir montée contre lui (comme eux-mêmes accusent La Vauguyon de monter le Dauphin contre son épouse !). Il peut s’attaquer à Vermond qui est sujet du royaume et seulement abbé. S’attaquer aux comtes de Stahremberg ou de Mercy-Argenteau poseraient de graves tensions diplomatiques. Un simple domestique, qui en plus a un accès permanent auprès de la Dauphine est plus facilement éliminable et à ses yeux le plus dangereux. La situation en devient très tendue selon Stahremberg :
«Nous ne tardâmes non plus à nous apercevoir que M. le Dauphin était déjà prévenu contre lui (Vermond), puisque dès le troisième jour, ce prince étant venu chez Mme la Dauphine lorsque l’abbé s’y trouvait, et celui-ci ayant cru devoir sortir de la chambre, Mme la Dauphine le nomma et présenta à M. le Dauphin, sur quoi l’abbé fit un mouvement pour se rapprocher de la porte, mais M. le Dauphin sans seulement le regarder, et sans avoir l’air d’écouter, lui ferma la porte au nez et le laissa dehors.»
L'abbé de Vermond par Benjamin Warlop
Le moins que l’on puisse dire est que Louis-Auguste ne supporte pas l’abbé et on imagine les sentiments de terreur de Marie-Antoinette. Le duc de La Vauguyon envoie une réclamation de lui interdire la confession à l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, connu pour sa très grande dévotion.
Le soir, au grand bal paré, le duc de Croÿ observe que le Dauphin est «furieux». Il est vrai que ce bal est boudé par la haute noblesse car Louis XV a décidé de faire passer les princesses de Lorraine, cousines de Marie-Antoinette, avant les duchesses. Il y a donc de quoi exprimer de la colère devant ce camouflet des courtisans, insulte à son mariage et à son grand-père. Pour les Girault de Coursac, il s’agirait en réalité du sentiment qui l’habite face à une épouse qui se refuserait à lui.
Le 20 mai 1770
L’abbé de Vermond ne se décourage pas et se rend directement dans l’antichambre du Dauphin pour une présentation en forme :
«celui-ci passa tout court devant lui, et ne fit pas le moindre semblant de l’avoir aperçu.»
Technique de mépris que Marie-Antoinette partagera aussi.
Dans le long rapport de Stahremberg pour l’Impératrice, on a ces mots de Marie-Antoinette :
«que depuis le moment de la rencontre dans la forêt de Compiègne, M. le Dauphin ne l’avait non seulement plus embrassée, mais ne lui avait pas même touché une seule fois la main. Malgré cela, elle n’attribue pas cette retenue à un éloignement qu’il aurait pour elle, et a même dit à l’abbé et à moi qu’elle croyait qu’il l’aimait, et que de son côté elle se sentait disposée à l’aimer, mais qu’il fallait qu’elle cherchât à le gagner peu à peu, et qu’elle espérait d’y parvenir.»
Le comte Georg-Adams de Stahremberg, par Alexandre Roslin
La Dauphine continue en accusant le duc de La Vauguyon d’avoir tout fait pour éloigner son époux d’elle. Stahremberg prétend que la princesse l’a déduit toute seule, mais il est difficile de le croire ,surtout quand on lit ceci de sa part, toujours dans le même rapport :
«Si l’on ajoute que c’est lui (La Vauguyon) qui a contribué essentiellement à l’établissement de madame du Barry à la cour, que comme le comte de Mercy m’a assuré, il doit avoir dit que la faveur de cette femme devait être envisagée comme un miracle du ciel, puisqu’il en résulterait le renvoi du duc de Choiseul.»
Comment croire un instant que La Vauguyon ait pu contribué à la liaison de Louis XV ? Un homme que tout le monde accuse de bigoterie ? Qu’il puisse détester Choiseul et souhaiter son renvoi, c’est un fait. Mais il ne peut en aucun cas participer aux menées qui ont permis à madame du Barry de s’installer comme favorite. Les dévots veulent le départ du ministre. Ils ne veulent pas pour autant voir le Roi se perdre dans le péché. C’est bien ce que pensent Mesdames, à la tête du parti dévot depuis le décès de leur frère et dont la benjamine Madame Louise vient de se retirer au Carmel en protestation contre les nouvelles frasques de leur père. Et c’est bien aussi l’avis de leur neveu fatalement choqué. Non, Marie-Antoinette est bel et bien entouré d’hommes qui veulent à tout pris lui faire croire que la froideur de son mari provient de sa détestation entretenue par son gouverneur du duc de Choiseul à qui elle doit son mariage. A elle de soutenir la place de Choiseul de plus en plus fragilisée, à elle de de se faire aimer de son époux afin de maintenir le ministre qui a tout fait pour se rendre odieux auprès du Roi.
On sait qu’il y a au moins un autre élément de faux dans ce rapport : Louis-Auguste a bien tenu sa main une fois après leur rencontre à Compiègne, au moment où sortant de son appartement, il l’a accompagnée jusqu’à la chapelle du château pour la cérémonie de mariage. En outre, comment ne pas voir l’innocence d’une jeune fille ? Il est peu probable que même dans des conditions normales, le jeune homme puisse tomber amoureux d’elle aussi rapidement. Elle-même avoue avoir encore besoin de temps mais qu’elle se sent disposée. C’est toute la nuance. Il leur faut déjà se connaître. Stahremberg continue en dressant le portrait le plus malveillant qui soit du Dauphin. Le tout afin d’alerter Marie-Thérèse qui à une telle lecture ne peut que comprendre que sa fille sera bien malheureuse. Heureusement que ces hommes sont là pour l’entourer et la conseiller, tombée en réalité entre les mains de vieux briscards de la politique qui se contrefichent de ses sentiments !
Toujours dans le même rapport, Stahremberg s’étonne que le Dauphin ne prenne jamais la main de son épouse alors qu’«ils couchent pourtant toutes les nuits dans le même lit et sous la même couverture.»
Il y a en effet de quoi s’étonner ! D’autant avec la suite.
Au départ, ce sont deux jeunes adolescents unis uniquement à des fins politiques et dynastiques. Leur relation n’est fondée ni sur l’amour ni même sur une affection mutuelle agréable, mais sur une pure manoeuvre politique, une politique indifférente aux sentiments qu’ils peuvent éprouver (ou développer) l’un envers l’autre. Ils représentent leurs pays respectifs, et leur devoir est de se marier et de se reproduire afin de consolider l’alliance entre ces pays : leur individualité et leurs préférences importent peu, voire pas du tout.
Simone Bertière nous exposait en 2007 l’échec de leur relation de couple :
Un échec programmé, si l’on peut dire, qu’on voit se profiler en filigranes dès l’arrivée de Marie-Antoinette à Versailles. Les causes en sont multiiples et diverses, parmi l:esquelles le tempérament respectif des deux parte naires, mais plus encore les considérations politiques. Avec pour premiers responsables, au départ, Louis XV, l’impératerice Marie-Thérèse et son ambassadeur, le comte de Mercy. Ne jetons la pierre à personne. Tous les acteurs de cette histoire ont cru bie n faire et quand ils ont choisi entre divers inconvénients, c’était dans la meilleure intention. Mais chacun sait que l’enfer en est pavé.
Simone Bertière
Le 22 mai 1770
L’abbé de Vermond au comte de Mercy :
«Madame la Dauphine m’envoya chercher quoiqu’il n’y eut pas chasse. Elle craignait si fort l’arrivée de M. le Dauphin qu’elle ne m’a pas donné un quart d’heure.»
Quelle ambiance !
Le 23 mai 1770
L’abbé de Vermond au comte de Mercy :
«Pendant que j’étais ce matin auprès de Mme la Dauphine, M. le Dauphin est entré ; je me suis un peu éloigné sans sortir. M. le Dauphin a dit : _Avez-vous dormi ? _Oui. Et il est sorti.»
Il faut croire qu’entre le 20 et le 23, en moins d’une semaine de mariage, ils aient cessé de faire chambre commune. Et que visiblement la conversation est très limitée entre les deux. Et pourtant il la rejoint toujours pour l’emmener à la messe, ils dînent tous deux seuls ensemble en public, il la rejoint l’après-midi sauf jour de chasse passer un moment rapide dans son cabinet, la retrouve pour le jeu le soir et soupent enfin encore tous deux en public. Sauf qu’ils ne se parlent pas, pas plus d’ailleurs aux courtisans présents.
Si la plupart de ces moments communs sont des obligations d’étiquette que le Dauphin ne peut en aucun cas manquer et que serait obligé de lui rappeler son grand-père s’il ne s’y conformait pas, il reste ces visites de l’après-midi. A quoi servent-elles ? A mieux se connaître hors du regard du public qui doit terriblement les peser l’un et l’autre ? Apparemment pas du tout selon Stahremberg :
Le Dauphin Louis-Auguste et la Dauphine Marie-Antoinette, Sofia Coppola
«J’ai appris qu’au lieu de conversation elle s’était passée en lecture, M. le Dauphin et Mme la Dauphine ayant lu haut tour à tour dans les Mémoires de Sully qui se trouvaient sur la table. Cette conduite incroyable de la part d’un jeune prince marié depuis peu de jours avec une princesse d’une figure agréable, et qui à tous égards plait à tout le monde, ne peut certainement pas être l’effet d’un pur embarras, ni même de l’inexpérience, ou ce quelques personnes avaient soupçonné d’abord, d’un tempérament tardif. Elle porte au contraire l’empreinte bien marquée d’un système formé et d’une résolution prise par M. le Dauphin de mal agir envers cette princesse, de l’intimider et de lui faire sentir dès les premiers jours la dureté du joug auquel on se propose de l’assujettir. Quoiqu’il fut fort difficile dans le commencement de deviner le vrai but d’un système aussi dur et bizarre, je n’ai pourtant pas douté un instant que ce ne fut le duc de La Vauguyon qui en est l’auteur, et les suites ont prouvé en effet que je ne m’étais pas trompé.»
C’est quand même bien malheureux de lire un tel passage ! Tout serait concerté entre le Dauphin et son gouverneur (qu’en plus selon lui ou Mercy il n’aime pas !) afin de pousser Marie-Antoinette de leur côté, donc contre Choiseul. De quoi faire craindre beaucoup à l’Impératrice qui voit tout ceci de loin et qui sait que sans consommation et sans la protection du ministre sa fille peut tout perdre. Or au contraire, cette scène peut être interprétée de manière tout à fait positive. C’est le premier moment du couple où on sait qu’il y a eu communication entre les deux. Louis-Auguste entre chez elle, se forçant peut-être un peu à ces visites presqu’impromptues mais espérant pouvoir la rencontrer sans son abbé, sans sa suite autrichienne, sans domestique pouvant tout rapporter… S’il échappe à ces visites, c’est lorsqu’il chasse. D’où sa frayeur de la veille à n’accorder qu’un quart d’heure à l’abbé tant elle craint l’arrivée de son époux. Elle se retrouve dans une crainte permanente de le voir débarquer tant leur cohabitation est tendue. Elle n’a rien d’autre à faire que lire car l’abbé a établi un programme de lectures, son éducation étant loin d’être achevée. Apparemment de son côté, Marie-Antoinette n’a même pas le droit de se promener à pied ! On imagine l’ennui qu’elle ressent, en plus de tout le reste.
Louis-Auguste arrive et voit ce livre qu’il connaît bien et depuis longtemps. On lui a présenté son épouse comme inculte, voire illettrée. D’autant qu’il est plus que vivement prévenu contre l’abbé de Vermond ! C’est donc une heureuse surprise pour lui, il désire peut-être tester son niveau de lecture et lui propose d’en lire un passage. O si cela se passe tour à tour entre eux, c’est que le premier tour de la Dauphine a dû lui paraître tout à fait convenable. D’un moment qui aurait pu être difficile entre eux, lui à constater le niveau pathétique de sa femme en lecture, elle à se rende ridicule devant lui, ils en font un jeu entre eux deux ! Les voilà tous deux à partager enfin quelque chose. On l’imagine mal prolonger la séance si elle avait ânonner son texte ! Se sentant certainement plus en confiance, elle a dû lui dire «Et maintenant à votre tour !» Et lui d’être doublement surpris, d’abord parce qu’elle lit bien mieux que prévu, et parce qu’elle lui retourne ce qui aurait dû être un piège mais qui en fait devient un jeu. Cela peut s’interpréter aussi dans un autre sens : il se met à lire devant elle un passage, afin de lui montrer son éloquence, sa lecture parfaite. Et elle de lui prendre le livre et de lui prouver qu’elle sait aussi bien lire ! Dans tous les cas, ils se sont surpris mutuellement. Ce n’est peut-être pas d’un grand romantisme mais c’est leur premier moment commun. Un apprivoisement mutuel. Marie-Antoinette n’a semble-t-il eu que ce moment de distraction dans ses mornes journées. Son soulagement de pouvoir partager enfin quelque chose avec lui ! Son naturel ne peut que revenir. On pourrait presqu’entendre les éclats de rire, du moins de sa part. Mais pourquoi pas de son époux aussi, ou du moins son premier sourire depuis une semaine ? Nous pouvons être certains d’une chose : il a découvert que sa femme lisait bien, mieux, déclamait bien. Et cela lui a plu d’où le «tour à tour.» Si cela ne lui avait pas convenu il serait forcément parti rapidement en boudant.
Mais non Stahremberg préfère dresser ce charmant tableau tout en noir en imaginant les pires travers qui sont certainement les siens et ceux de ses acolytes. Ce sont eux les mentors de la Dauphine qui souhaitent la voir subjuguer, assujettir son mari. Et si elle a conscience elle-même de ce que veut La Vauguyon pour elle, comment douter que le Dauphin ne puisse le penser à son égard vis-à-vis des choiseulistes ? Maintenant qu’il est impossible de prolonger la fable du Dauphin idiot au tempérament tardif, on veut en faire un manipulateur. Certes il y a sûrement eu volonté du Dauphin de montrer au départ à son épouse qui était le maître. Mais Marie-Antoinette a parfaitement passé le test. Il a enfin constaté son charme que clame toute la cour mais qu’il n’a pas voulu voir. La jolie poupée ne l’intéresse pas. Son talent d’oratrice qu’on ne lui demande jamais, bien plus.
Le même jour se déroule ensuite un entretien entre l’abbé de Vermond et le duc de La Vauguyon présenté évidemment par Starhemberg et l’occasion encore de montrer à quel point le gouverneur est néfaste :
«Peu de jours après on alla encore plus loin, puisque le duc de La Vauguyon, dans une visite que l’abbé lui fit, lui déclara tout net que sa sa charge n’était qu’un pur titre ad honores, qu’il n’était pas d’usage ici d’aller chez les princesses de la manière qu’il allait chez Mme la Dauphine, et qu’il fallait au surplus savoir si cette princesse avait encore besoin d’instruction, et si M. le Dauphin trouverait bon qu’elle en prît de lui. Il ajouta à l’égard de la confession que l’emploi de confesseur auprès d’une princesse non réellement mariée était de trop d’importance pour qu’on put le laisser exercer à quelqu’un qui en avait aussi peu l’habitude que lui.»
Depuis Son arrivée en France, Marie-Antoinette est adulée par toutes et tous. Eh pourtant, c’est Madame Adélaïde (1732-1800), tante de Son époux, qu’Elle sera pour la première fois appelée «l’Autrichienne». En mourant, trois ans auparavant, Marie-Josèphe de Saxe lui avait confié ses enfants, la vieille fille se comporte donc comme une marâtre !
Madame Adélaïde par Ducreux, telle qu'elle apparaît à Marie-Antoinette qui arrive en France
Antoine Paul Jacques de-Quelen de Caussade duc de La Vauguyon, par Sophie Rochart, 1838, château de Versailles
Il faut dire aussi que l’abbé n’est prêtre que pour la forme et doit terriblement choquer le Dauphin et son gouverneur d’avoir participer à la rédaction de l’Encyclopédie concernant la théologie où son point de vue ne peut qu’heurter les plus dévots. Il n’est donc évidemment pas possible pour eux de laisser la Dauphine dans les mains d’un religieux qui l’est si peu. D’ailleurs il ne tient pas tellement à cette place disant lui-même répugner à cette fonction. Seulement en attendant de trouver un confesseur qui conviendrait, il lui faut bien l’assumer. Il leur est en effet inenvisageable de laisser à cette place l’abbé Soldini confesseur du Dauphin qui aux yeux des conseillers de Marie-Antoinette est aussi horrible que le duc de La Vauguyon.
On découvre aussi que le Dauphin réclame à devenir lui-même l’instructeur de son épouse, ne croyant pas du tout aux talents de Vermond. Evidemment on ne peut que partager la vision horrifiée des conseillers de Marie-Antoinette d’y voir le meilleur moyen pour «l’assujettir» et «la subjuguer». Et celle-ci de l’être plus encore. C’est accepter la soumission totale de l’épouse à son mari. Cependant c’est bien ainsi que toute princesse mariée est éduquée et Marie-Thérèse sait le rappeler régulièrement à sa fille. Bien qu’elle soit elle-même un rare cas où cette règle n’a pas été suivie, l’Impératrice n’est pas à un paradoxe près concernant ses enfants. Mais cette curieuse demande se place aussi suite à leur jeu de lecture. C’est bien la preuve qu’il a été ravi de l’expérience et souhaite l’approfondir (à défaut du reste !). D’un côté, il fait passer le message à Vermond via son gouverneur que finalement Marie-Antoinette n’a plus besoin d’instruction, donc de son précepteur (ce qui est aussi la règle après un mariage princier), ce qu’il a constaté par lui-même, mais qu’il peut tout aussi bien combler lui-même les lacunes. Et qui mieux qu’un prince français saurait faire connaître à sa jeune épouse ce que doit être une princesse française ? Certainement pas un petit abbé !
L’un et l’autre sont chaperonnés par des hommes appartenant à des clans adverses : Vermond est une créature de Choiseul, qui sera bientôt disgrâcié, alors que le gouverneur du Dauphin, La Vauguyon, est un partisan du duc d’Aiguillon, qui triomphe. Chacun d’eux est donc mis en garde contre l’autre, ils ne sont d’accord sur rien. La situation ne présente aux yeux de la Dauphine qu’un seul aspect positif : son jeune époux ne contrarie pas ses divertissements.
Simone Bertière
Effrayés de ce que manigancent le Dauphin et son gouverneur, l’abbé, Mercy, Stahremberg qui l’écrit lui-même, l’évêque d’Orléans (qui a permis la nomination de l’abbé) se réunissent le soir même chez le duc de Choiseul. On se doute bien que ces messieurs n’ont pas du tout en vue le bien-être de Marie-Antoinette qui elle voit tout simplement son instituteur, qui a toute la confiance de sa mère, auquel elle tient depuis deux ans risquer de ne plus être auprès d’elle. Marie-Antoinette subit à ce moment une grave carence affective et elle n’est certainement pas prête à voir un autre de ses proches la quitter. Non ces messieurs ont besoin d’un homme qui puisse l’approcher quotidiennement afin d’être leur bouche et leurs oreilles et d’ainsi agir sur elle. Ils vont ensuite l’effrayer et la jeune fille d’autant plus en vouloir à son mari qui lui de son côté n’a trouvé pour l’instant que cette vaine tentative pour se rapprocher de sa femme.
Le 24 mai 1770
Les conseillers de Marie-Antoinette vont en profiter auprès de Louis XV en jouant la carte de la malheureuse petite Dauphine qui va se retrouver bien seule sans son précepteur. Et celle-ci de ne pas cacher à son nouveau grand-père la grande tristesse que cela lui provoquerait. Louis XV est touché. Alors qu’il se rend l’après-midi chez la Dauphine, il s’aperçoit de l’absence de son petit-fils :
«(…) il le fit chercher et lui demanda d’où il venait et ce qu’il faisait dans ce moment, à quoi M. le Dauphin ayant répondu qu’il venait de sa chambre, le Roi lui répondit sèchement : _Vous feriez mieux d’être ici.»
Le Dauphin n’ayant pas obtenu ce qu’il souhaitait n’avait certainement pas envie de retourner chez son épouse, surtout s’il devait y croiser Vermond. Louis XV lui voit seulement que son petit-fils néglige son épouse. Il a promis avant le mariage à Marie-Thérèse de maintenir Vermond comme lecteur, il tient parole. Son petit-fils n’a semble-t-il pas tenté de lui expliquer les raisons de cette aversion.
Le 4 juin 1770
Louis XV à l’infant de Parme :
«Tout n’est pas encore entièrement fait ; mais cela viendra, j’espère, bientôt. Mon petit-fils n’est pas fort caressant.»
Louis XV voit bien que son petit-fils est bien moins empressant qu’il ne l’a été à Compiègne. Il constate même sa bouderie.
Le 8 juin 1770
Mercy dans une lettre à l’Impératrice, évoque l’entretien de la comtesse de Noailles auprès de Louis XV. Le Roi est très satisfait de la Dauphine qui lui demande de l’accompagner lors de ses petits voyages et qu’enfin concernant le Dauphin :
«il parla de la contenance froide du Dauphin, disant «qu’il fallait encore le laisser aller», qu’il était extrêmement «timide et sauvage, qu’enfin il n’était pas un homme comme un autre.»
Louis XV par Drouais, 1773
Nous verrons que Marie-Antoinette malgré les conseils de Vermond et Mercy va rapidement décliner ces petits voyages au contraire de son époux.
Le même jour, la dame d’honneur prévient Mercy que le Dauphin fait tout pour placer madame Thierry, ancienne femme de chambre ordinaire de la feue Reine, comme première femme de chambre de la Dauphine. Elle est l’épouse de son propre valet Antoine Thierry dont la mère Marie-Martine Capet fut la première femme de chambre de sa petite enfance. Il a pour cette famille de serviteurs une confiance absolue. Or, il est normal pour un prince marié d’imposer auprès de son épouse des serviteurs de confiance. Nous pouvons y voir une manière d’imposer son autorité d’époux, qui nous choquerait aujourd’hui mais de rigueur à cette époque. Traditionnellement, l’ancienne nourrice du Dauphin et du Roi devient de facto première femme de chambre de son épouse. Personne n’y trouve alors à redire. Louis-Auguste n’est pas particulièrement attaché à sa nourrice mais à madame Thierry mère oui, à son fils et l’épouse de celui-ci également. Il n’y a donc rien d’anormal. Mercy les accuse d’être des créatures de madame de Marsan, elle-même amie du duc de La Vauguyon. Effectivement s’ils ont commencé leur carrière auprès du petit duc de Berry, c’est bien parce que la gouvernante les a recrutés comme le veut sa fonction. Seulement ce n’est certainement pas un argument aux yeux du Dauphin qui n’a jamais marqué de sa vie le moindre attachement à son ancienne gouvernante. Contrairement aux Thierry.
Marc-Antoine Thierry, baron de Ville d'Avray
par Roslin
Mercy dénonce ici une fois de plus les cabales du clan dévot visant à s’accaparer la Dauphine contre le parti du duc de Choiseul. Ce qui est effectivement incontestable. Cependant, il n’existe aucune preuve directe de ces menées de la part des dévots, visant à manipuler la nouvelle Dauphine. En effet, ce que nous en savons est écrit par Mercy ou ses acolytes. Leurs accusations ne viennent que de leur main ou dénoncent ce qui ne sont que des traditions de la cour française à laquelle toute princesse nouvellement mariée doit se plier. Par contre, ceux-ci prouvent à longueur de temps à quel point ils font tout pour conserver une influence profonde sur Marie-Antoinette. Ils refusent clairement que leur archiduchesse s’éloigne de leur autorité au profit de celle de son époux. A croire qu’ils n’ont pas compris grand chose au mariage…
Les Girault de Coursac en sont donc arrivés à la conclusion qu’ils souhaitent que celui-ci ne fonctionne pas. Ce qui peut paraître curieux car c’est cette alliance qui leur procure du pouvoir. Pour les partisans de la théorie adverse, à savoir un Dauphin voulant répudier son épouse, on peut s’étonner de voir toutes ces démarches montrant qu’au contraire il veut s’en rapprocher. Nous sommes en réalité face à une lutte d’influences, deux partis opposés qui prennent en otages deux enfants qui souhaiteraient se connaître, peut-être s’aimer (Marie-Antoinette dit qu’elle y est «disposée»), mais à qui est refusée la moindre intimité, la moindre tentative de rapprochement.
Toujours à la même date, on peut penser à un léger rapprochement dans le couple :
«S.A.R. me dit qu’elle était contente du Dauphin, qu’elle attribuait sa timidité et sa froideur au genre d’éducation qu’il avait reçu, mais que d’ailleurs il paraissait avoir un bon caractère, qu’elle était intimement persuadée que le Dauphin tenait au duc de La Vauguyon par l’habitude, par la crainte, mais nullement par affection ni confiance, qu’au reste ce prince était si réservé sur le chapitre des gens qui l’entourent, que malgré plusieurs petites tentatives, elle n’avait jamais pu tirer de lui un mot de nature à éclaircir ses doutes. »
Lettre de l’ambassadeur Mercy à Marie-Thérèse du 15 juin 1770
Marie-Antoinette se rassure : son mari n’est pas si déplaisant que cela et attribue ses défauts à son gouverneur mais doute que cette influence soit si profonde. Au contraire d’elle-même qui ne craint aucunement Vermond mais y tient réellement par affection et confiance ! Néanmoins c’est elle qui l’interprète en ce sens puisqu’elle admet ne pas avoir réussi à lui tirer les vers du nez sur la question.
Mercy continue dans la même lettre :
«D’après mes notions et remarques particulières, il est certain que depuis quelques jours, Madame l’archiduchesse a fait des progrès sur l’esprit du Dauphin. Il a dit à Madame Adélaïde qu’il trouvait son épouse très aimable, et que sa figure, sa tournure d’esprit lui plaisait, et ‘qu’il en était bien content.’»
Les deux se découvrent et s’estiment certainement heureux de voir chez l’autre un bon caractère, une tournure d’esprit qui leur agréent. L’une découvre qu’elle a épousé un jeune homme finalement plus doux qu’on le lui a décrit, l’autre une jeune fille plus spirituelle qu’il l’avait crue au départ. Mercy ne peut s’empêcher néanmoins d’espérer voir Marie-Antoinette obtenir des progrès sur l’esprit du Dauphin, donc l’influencer. Et c’est exactement ce que refuse, voire fuit le jeune garçon. Mercy et ses acolytes passent leur temps à dénoncer et contrecarrer les menées du duc de La Vauguyon qui tenterait d’influencer son archiduchesse à travers le Dauphin mais rêvent bien à ce que ce soit le cas à l’inverse : à eux de guider Marie-Antoinette qui obtiendrait influence sur son époux.
Le 8 juin 1770
La comtesse de Noailles expose au comte de Mercy les suites de la cabale montée par le duc de La Vauguyon qui ne désarme pas. Le gouverneur réclame désormais sa destitution en tant que lecteur de la Dauphine, sous prétexte que Marie-Antoinette ne lit pas. Il est vrai qu’Elle répugne à ces séances de lecture mais en cette période d’installation à Versailles, il Lui était difficile de trouver le temps pour Ses études.
Claude de Noailles par Benjamin Warlop
Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau
Le 9 juin 1770
Mercy exhorte Marie-Antoinette à lire, seul moyen pour conserver Vermond à sa place. C’est évidemment du chantage affectif : si elle ne lit pas elle perd le seul proche qui lui reste de sa vie précédente. Encore une fois, peu importe à Mercy des sentiments de Marie-Antoinette. Il a surtout besoin d’un espion auprès de son archiduchesse, encouragé par Marie-Thérèse qui veut tout savoir.
Le 11 juin 1770
Louis XV a dû avoir une discussion franche avec son petit-fils dont l’attitude peu conciliante l’agaçait :
«Mon petit-fils est très bien avec sa femme, mais pas encore, je crois, comme je voudrais, car je ne lui en parle pas encore, n’ayant rien de pressé sur cela.»
Louis XV est rassuré : le Dauphin n’a rien contre son épouse qu’il découvre agréablement. Il l’a observé et voit qu’il se comporte finalement très bien avec elle. Pour la consommation elle-même cela ne le préoccupe pas. L’essentiel pour l’instant est qu’ils s’apprécient.
Le 15 juin 1770
Louis XV avoue à Mercy qu’il trouve la Dauphine : «vive et un peu enfant.»
Mais qu’il admet être de son âge. Marie-Antoinette a encore l’attitude d’une fillette : elle n’hésite pas à jouer par terre sur le sol avec des chiens ou des enfants de domestiques dans son intérieur, s’agite au jeu du cavagnole qui l’ennuie mais qu’elle doit tenir comme première dame de la cour, de même qu’aux repas publics… Le tout en adressant des remarques piquantes à ce qu’elle observe et qui évidemment peut blesser. On peut comprendre ces moments de vivacité bien naturels pour une jeune fille qui a une vie des plus mornes ! Si Louis XV le constate, en fait part à l’ambassadeur mais le tolère, qu’en est-il de son époux ? Il montre habituellement un sérieux presque refroidissant en société, tant il trouve la vie de cour insupportable. Il peut donc tout à fait acquiescer les mouvements d’humour spontané de son épouse qui traduit à sa manière son rejet de l’étiquette. C’est dire aussi qu’elle a pris plus d’assurance, notamment devant son mari. Rappelons qu’elle n’osait même pas ouvrir la bouche en sa présence la première semaine. Néanmoins, pour Louis XV, les torts ne viennent plus de son petit-fils mais bien de l’enfance dans laquelle est restée Marie-Antoinette.
Le 24 juin 1770
Marie-Antoinette fait la démarche auprès de Louis XV de lui attribuer l’abbé Maudoux, son confesseur pour devenir le sien. Choiseul et Mercy ont insisté près d’elle afin qu’elle évite les intrigues de La Vauguyon qui voudrait lui donner l’abbé Soldini qui est au Dauphin. Celui-ci fera tout par la suite pour partager le même confesseur avec son épouse : à la mort de l’abbé Soldini en 1775, lui-même prendra l’abbé Maudoux, très vieux et non-voyant, ensuite le Roi et la Reine auront ensemble l’abbé Poupart puis le père Hébert. Le Dauphin mettra donc du temps à obtenir ce qu’il souhaite en la matière, mais il finira par y parvenir. Louis-Auguste cherche donc à établir dans son couple une union de leurs âmes (par le biais d’un confesseur commun) et une union de leurs esprits (en étudiant ensemble). Pour lui conditions nécessaires avant l’union physique.
Le 29 juin 1770
Marie-Thérèse sollicite Mesdames de prendre sous leurs ailes sa fille qui a tant besoin de conseils :
«Regardez, je vous prie, ma fille comme une jeune amie qui vous prend pour ses guides ; elle ne saurait se passer de vos avis dans les différentes circonstances nouvelles où elle pourra se trouver.»
Mesdames se chargeront de l’office avec joie, ayant à coeur de créer autant que faire se peut une vie de famille harmonieuse. La jeune Dauphine obtiendra bientôt de leurs mains une clé lui permettant de se rendre dès qu’elle le souhaite dans leurs appartements. Ce qu’elle ne manquera pas, passant de longues heures en fin de journée chez elles. C’est aussi l’occasion de passer beaucoup de temps avec son mari. L’Impératrice de son côté s’en mordra bientôt les doigts !
Le 8 juillet 1770
Pour la première fois le jeune couple partage une franche discussion où l’état de leur mariage est exposé. Le Dauphin avoue qu’il avait un plan (certainement celui de connaître son épouse et non un refus catégorique de la toucher) :
«que maintenant le terme était arrivé, et qu’à Compiègne il vivrait avec Mme la Dauphine dans toute l’étendue de l’intimité que comporte leur union.»
A moins de deux mois de mariage, cela ne semble pas aberrant. Suit ensuite l’aveu de Marie-Antoinette de son incompréhension de voir une femme comme madame du Barry à cette place. Les deux s’accordent à trouver l’intérieur de la Cour désastreux. Mais les deux ne font pas le même constat : pour Marie-Antoinette, madame du Barry est source d’intrigues qui peuvent entraîner la chute de Choiseul. Louis-Auguste lui explique que le ministre a obtenu sa place par les intrigues de l’ancienne favorite madame de Pompadour. Pour Marie-Antoinette ce n’est pas la même chose et s’entête à défendre le ministre. Le Dauphin ne réussit pas à lui faire entendre raison. Vermond fait part à Mercy d’avoir ensuite retrouvé Marie-Antoinette vivement émue suite à cet entretien qui a débouché sur leur incompréhension mutuelle, jusque-là larvée mais désormais admise entre eux deux.
Voilà comment Mercy a eu les moyens d’en parler à Marie-Thérèse :
« Cet entretien en est resté là, et voici comment j’en ai été informé. Lorsque je me suis aperçu de l’agitation qu’occasionnaient à Mme la dauphine les propos de Mesdames, j’en devins inquiet et crus devoir charger l’abbé de Vermond de tâcher dans ses conversations particulières de calmer l’esprit de Mme la dauphine. Je lui suggérai même le langage qui me paraissait le plus propre à y réussir. L’abbé s’en acquitta, et ce fut à cette occasion que Mme l’archiduchesse, dans un premier mouvement de vivacité et de joie, lui confia tout ce que je viens d’exposer. Je suis convenu avec l’abbé qu’il ferait sentir à Mme la dauphine l’importance de garder le secret sur pareille matière, sans exception ni de Mesdames ni de personne; et il fut aussi décidé entre l’abbé et moi de n’en rien dire au duc de Choiseul, pour être à couvert de toute indiscrétion.»
Mercy, lettre du 14 juillet 1770
Discrétion que n’hésitent pas à trahir ni Mercy, ni l’abbé !
On peut continuer à être horrifié à l’idée d’une jeune fille sincère dans ses sentiments aux mains de ces deux hommes qui la manipulent à leur guise :
« Je suppose qu’il plaira à V. M. de ne point témoigner dans ses lettres à Mme la dauphine que V. M. est instruite des particularités dont il s’agit, parce que, dans le cas où Mme l’archiduchesse soupçonnerait que je les ai rapportées, elle pourrait concevoir de la méfiance de l’abbé de Vermond, et cela nous priverait du grand avantage d’être à même de remédier par nos représentations à ce que les différentes conjonctures peuvent exiger.»
Mercy, lettre du 14 juillet 1770
La mère étant mise à contribution pour mieux manipuler la fille !
Mercy a d’autant plus besoin de Vermond que Marie-Antoinette subit de plus en plus l’influence pernicieuse de Madame Adélaïde qui la pousse à ne pas suffisamment tenir son rang de première dame de la cour afin de mieux s’octroyer cette place qu’elle tenait jusqu’à l’arrivée de l’Archiduchesse. La famille royale reste la plupart du temps muette lors de ces rencontres protocolaires, Marie-Antoinette sera aimable. Ce qui ne l’empêche pas de battre froid envers les dames et courtisans qui Lui déplaisent, madame du Barry la première mais aussi tous ceux qu’Elle considère de sa société.
Le 9 juillet 1770
Marie-Antoinette fait part à sa mère de son affection pour son nouveau grand-père qui la gâte et prend sa défense. Mais elle reste choquée par ce qu’elle a enfin compris du rôle de madame du Barry.
Les relations semblent s’améliorer dans le couple, capable désormais de parler des cabales de cour dont ils souffrent tous deux. Marie-Antoinette insiste toujours sur l’influence néfaste de La Vauguyon, aveuglée de ne pas voir que c’est aussi son cas pour Vermond :
«Pour mon cher mari, il est changé de beaucoup et tout à son avantage. il marque beaucoup d’amitié pour moi et même il commence à marquer de la confiance. Il n’aime certainement pas M. de La Vauguyon, mais il le craint. Il lui est arrivé une singulière histoire l’autre jour. J’étais seule avec mon mari, lorsque M. de La Vauguyon approche d’un pas précipité à la porte pour écouter. Un valet de chambre, qui est sot ou très honnête homme, ouvre la porte, et M. le duc s’y trouve planté comme un piquet sans pouvoir reculer. Alors je fis remarquer à mon mari l’inconvénient qu’il y a de laisser écouter aux portes, et il l’a très bien pris.»
On ne peut s’empêcher de voir le parallèle de Louis-Auguste claquant la porte au nez de l’abbé.
Le conflit Dauphine/favorite vue dans la série Marie-Antoinette (1975) de Guy-André Lefranc
Si La Vauguyon n’est plus un danger à ses yeux, c’est la favorite qui peut être responsable du renvoi du duc de Choiseul. Or cela lui est insupportable. Elle lui fera dès lors endurer ce que son mari fait endurer à l’abbé de Vermond. Et le plus dur est de s’apercevoir que si son mari ne supporte pas plus de voir une femme de si petite condition dans le lit de son grand-père, il n’en tire pas les mêmes conclusions.
Alors que les premiers mois, Marie-Thérèse espérait plutôt que sa fille se rapproche de ses nouvelles tantes, considérant que leur expérience à la Cour de France pourrait lui être utile, elle rejoint désormais les vues de ses conseillers.
Madame Adélaïde par La Tour
Mesdames Sophie, Victoire et Louise, cette dernière étant alors déjà retirée au Carmel
L’impératrice vieillissante, horrifiée par l’installation de la du Barry comme favorite officielle, n’est pas loin de considérer la Cour de France comme un lieu de perdition. Elle donc sa fille en garde, l’invite à rester « bonne Allemande » et lui enjoint de donner le ton -le bon ton. Même si la petite se révolte parfois contre ses injonctions et lui ment pour se protéger, la « chère maman » reste le juge, la référence suprême. Entre elles deux, le cordon ombilical ne sera jamais coupé. Ce n’est pas de très bon augure pour l’intégration de la Dauphine dans sa nouvelle famille. On l’empêche de devenir française.
Simone Bertière
Mercy ne fait aucun mystère à l’Impératrice de son réseau d’espionnage dont l’abbé est le rouage principal :
« Je me suis assuré de trois personnes du service en sous-ordre de Mme l’archiduchesse c’est une de ses femmes et deux garçons de chambre qui me rendent un compte exact de ce qui se passe dans l’intérieur ; je suis informé jour par jour des conversations de l’archiduchesse avec l’abbé de Vermond, auquel elle ne cache rien ; j’apprends par la marquise de Durfort jusqu’au moindre propos de ce qui se dit chez Mesdames, et j’ai plus de monde et de moyens encore à savoir ce qui se passe chez le Roi, quand Madame la dauphine s’y trouve.»
Marie-Antoinette qui craint d’avoir son courrier lu par son mari ou par des membres de son service, qui ne supporte pas l’idée d’être menée par quelqu’un, notamment par ses tantes, qui vit quasiment dans la paranoïa, ignore que les véritables espions/manipulateurs sont ailleurs.
Il y aurait donc presque de l’ironie à lire ceci, Mercy parlant de l’abbé :
« Madame la dauphine lui donne toute sa confiance, et certainement jamais confiance n’a été mieux placée.»
Le 12 juillet 1770, Choisy
Marie-Antoinette est bien une petite fille et ne tient pas encore le rythme de noctambule de la vie de cour :
« Nous sommes depuis hier ici, -où on est depuis une heure, où l’on dîne jusqu’à une heure du soir, sans rentrer chez soi, -ce qui me déplaît fort, car après le dîner l’on joue jusqu’à six heures, que l’on va au spectacle qui dure jusqu’à neuf heures et demie, et ensuite le souper, de là encore jeu jusqu’à une heure et même la demie quelquefois, mais le Roi, voyant que je n’en pouvais plus hier, a eu la bonté de me renvoyer à onze heures, ce qui m’a fait grand plaisir et j’ai très bien dormi jusqu’à dix heures et demie, quoique seule ; mon mari étant encore au régime, est rentré avant souper et s’est couché tout de suite chez lui, ce qui n’arrive jamais sans cela.»
Le Dauphin avait eu en effet l’avant-veille un gros rhume qui lui avait provoqué un somme de douze heures et demi. On remarque que les deux ont un très fort besoin de sommeil. Ce qui n’aide évidemment pas à la consommation du mariage. Il faut dire aussi que jusqu’à leur mariage, ni l’un ni l’autre n’avaient l’habitude de participer autant à la vie de cour. En France, les jeunes princes et princesses en éducation y échappent la plupart du temps, sauf pour les grandes cérémonies. La vie de cour à Vienne est aussi beaucoup plus simple. Désormais c’est leur quotidien : lever, toilette, messe, dîner, jeu, souper, bal, théâtre… Hors public, chez eux, c’est lectures et cours car évidemment si leur éducation est officiellement achevée, elle ne l’est pas dans les faits. Les promenades sont aussi très limitées pour l’une et pour l’autre un excès soudain de chasses. C’est donc exténuant.
La vie quotidienne de Marie-Antoinette est vraiment très morose et l’on comprend d’autant plus ses mouvements de vivacité perçus comme incongrus mais qui sont seulement l’expression du caractère d’une jeune fille qui a besoin de s’activer. Seule la vue de son mari ou du Roi lui permet un peu de mouvement. Tout tourne autour des deux, au point de la voir passer ses journées à coudre une veste pour le Roi. Et elle l’attend chez les tantes de son mari qui elles aussi voient leur vie se dérouler uniquement dans l’attente de leur père. Son mari l’accompagne la plupart du temps chez elles mais on imagine l’ennui. Elle se retrouve à dormir sur leur canapé. Heureusement que Marie-Antoinette découvre chez ses tantes leur jeune lectrice, Henriette Genet, qui a aussi un grand talent de musicienne. Il y a au moins cela qu’elle peut partager avec ses tantes, à défaut de partager une activité avec son mari. Les tantes ont à coeur de maintenir une vie de famille, de souper tous ensemble, à défaut du Roi, et de rapprocher ainsi les époux, sans la présence permanente de l’abbé de Vermond. Ou d’un La Vauguyon risquant d’écouter aux portes.
Château de Choisy, reconstitution aristeas, vue depuis la Seine
Le 14 juillet 1770
La mainmise sur la Maison de la Dauphine n’en finit pas. La duchesse de Villars a été nommée dame d’atours en 1769 lors de la formation de la Maison. Mais elle est très vieille et l’on sait qu’elle ne restera pas longtemps. Elle est surtout considérée comme proche du duc de La Vauguyon. Celui-ci propose la duchesse de Saint-Mégrin, sa belle-fille en survivance. C’est une nouvelle occasion de bataille entre le parti choiseuliste et le parti dévot avec une Marie-Antoinette au centre, de nouveau effrayée qu’on puisse lui accorder une dame proche de celui qu’elle considère comme un ennemi et qu’elle pense responsable de l’échec de son mariage.
Mercy continue à rêver de l’influence que pourrait avoir Marie-Antoinette sur son mari, à défaut de les voir se rapprocher réellement sans considération politique entre les deux :
«L’article le plus satisfaisant pour Mme la Dauphine est que chaque jour elle gagne plus d’ascendant sur l’esprit de M. le Dauphin. Elle se comporte vis-à-vis de lui avec tant de gaieté et de grâce que ce jeune prince en est subjugué. Il lui parle avec confiance de choses sur lesquelles jamais il ne s’était expliqué à personne. Son caractère sombre et réservé l’avait rendu impénétrable jusqu’à présent, mais Mme la Dauphine lui fait dire tout ce qu’elle veut, et lui a arraché son secret sur le duc de La Vauguyon, dont il est convenu de ne pas faire grand cas. J’ai bien représenté à Mme l’archiduchesse qu’il était de la dernière importance, qu’elle ne confiât à personne, surtout pas à Mesdames, ce que lui dit M. le Dauphin. Cette réserve est nécessaire pour s’assurer la continuation d’une confiance si précieuse. S.A.R en est convenue.»
Et de voir un mauvais oeil l’ascendant que pourrait prendre les tantes sur le jeune couple :
«Premièrement la sollicitude de Mesdames de France et leur curiosité les a portées à faire des questions à Mme la Dauphine sur l’état de froideur de M. le Dauphin. Mme la Dauphine s’est prêtée à ces questions et y a répondu par quelques petites confidences. Il est résulté de là qu’on s’est permis des conversations habituelles sur cet objet, qu’on y a ajouté des réflexions sur le prochain mariage de M. le comte de Provence, sur le tort que cela ferait à Mme la Dauphine si Mme de Provence avait des enfants avant elle. Enfin tous ces propos avaient occasionné à Mme l’archiduchesse une agitation et une inquiétude dont j’appréhendais les effets.»
Maintenant que le duc de La Vauguyon semble ne plus être un problème (l’a-t-il vraiment été ?), l’ambassadeur voit Mesdames comme un risque. Celui réel de briser sa propre influence sur la Dauphine. Que lui et ses acolytes se préoccupent du moindre détail concernant la consommation du mariage, rien de plus normal. Par contre, que les tantes s’en mêlent lui est insupportable. On peut même se demander si ce n’est pas Louis XV qui a missionné ses filles afin d’interroger l’un et l’autre membres du couple afin de savoir ce qu’il en est vraiment, plutôt que d’avoir des rapports de domestiques, d’ambassadeurs ou de ministres qu’il sait évidemment ne pas pouvoir être objectifs sur une telle question. D’ailleurs, dans la même lettre, Mercy rapporte à l’Impératrice qu’il se concerte toujours avec le duc de Choiseul en transmettant leurs ordres à Vermond.
On a l’impression que Mercy appréhende de voir Marie-Antoinette se jeter trop vite dans les bras de son mari. Ce qui évidemment donne du grain à moudre aux Girault de Coursac. On peut surtout y voir le refus de l’ambassadeur de perdre son influence au profit de Mesdames, voire même du Dauphin :
«Elle crut devoir marquer au Dauphin un genre d’agaceries lequel, sans passer les bornes de la bienséance, ne laissait pas d’être assez pressant. Mme l’archiduchesse alla même un jour jusqu’à lui dire : _ Vous êtes mon homme, quand serez-vous mon mari ? A quoi ce prince répondit d’une façon à faire croire qu’il n’avait rien compris au sens de cette question.»
Nous avons une scène de « rentre-dedans » tout à fait explicite et que blâme l’ambassadeur. Marie-Antoinette a entendu les conseils de ses tantes et décide de contre-attaquer, signifier à son mari qu’elle est prête. Celui-ci fait mine apparemment de ne pas comprendre. Timidité ? Pudeur ? Gêne car justement il s’y refuserait ? De la surprise puisque depuis des mois elle semble vouloir fuir cette intimité ? Et pourquoi pas de l’humour aussi ? Il répond d’une façon à faire croire. Un humour qui lui est propre mais qu’elle commence à comprendre de sa part. Et donc une manière aussi de l’agacer mais dans le sens amoureux. Les témoins se retrouvent juste complètement interdits. Les deux savent qu’ils sont jugés par le public, or ils détestent tout autant cette situation. Et s’ils avaient mis peu à peu en place un langage personnel qui leur permettrait de communiquer en public sans que personne ne puisse les comprendre ?
Le 16 juillet 1770
Le Dauphin est toujours malade. Son rhume le fait tousser.
Le 19 juillet 1770
Louis XV profite du séjour retardé pour Compiègne dû à la maladie de son hériter pour réunir ses médecins et chirurgiens afin d’examiner le Dauphin sur toutes les coutures, notamment ce qui empêcherait la consommation du mariage. Louis XV peut en effet s’en inquiéter car son autre petit-fils marié le duc de Parme a été atteint d’un phimosis. En réalité, il s’agissait surtout pour celui-ci d’un amas de crasse que des bains ont pu enfin supprimer. Or ce n’est pas le cas du Dauphin qui se lave. Et même beaucoup trop selon sa dernière biographe Florence Mothe.
Le Dauphin Loui-Ferdinand de France par Martial Fredou
Le chirurgien La Martinière a pleinement rassuré le Roi qui écrit enfin de Compiègne à l’infant de Parme :
«Votre cousin ma bien inquiété pendant quelques jours tant pour le présent que pour l’avenir. Mais Dieu merci il est bien ; il a été purgé hier et ne soupire qu’après le moment de venir ici ainsi que Madame son épouse. Il nous promet que tout finira ici, je le désire plus que je ne l’espère.»
Bref rien ne s’oppose physiquement à la consommation mais Louis XV doute que son petit-fils puisse encore franchir les obstacles psychologiques qui le bloquent lui et son épouse.
Mercy ajoute de son côté :
«Le premier chirurgien du Roi La Martinière qui a eu ordre de rendre compte de l’état physique de M. le Dauphin, affirme que ce prince n’a aucun défaut naturel qui s’oppose à la consommation de son mariage.»
Les tenants de la thèse de Zweig n’ont dès lors plus qu’à plier bagage ! Mais plus, La Martinière constate le même développement physique que son père, non pas un tempérament tardif comme l’affirme Mercy mais, selon l’ambassadeur de Saxe et de Pologne le comte de Loos en 1747 :
«toute la nuit du 9 au 10 s’était passé en vains efforts de la part du marié. Il ajoute que le matin le jeune homme s’était plaint à ses familiers qu’il avait trouvé auprès de la nouvelle mariée la même difficulté qui avait été un obstacle à ses désirs auprès de sa première femme, le chemin ayant été trop étroit pour se frayer un passage.»
On imagine dès lors les douleurs d’une jeune vierge, auxquelles il faut joindre un blocage psychologique ! Or à la différence de son père, Louis-Auguste sera plus doux avec son épouse.
Le 1er août 1770, Compiègne
Marie-Thérèse s’interroge sur l’espérance de vie de son gendre avec bien peu de considération, pour lui comme pour sa jeune épouse. Mercy au jeu de la Dauphine lui propose d’éclairer trois points à propos de la nomination de sa prochaine dame d’atours :
«1° -si, et quels engagements le Roi pouvait avoir contractés vis-à-vis du duc de La Vauguyon.
2°-si M. le Dauphin s’y intéressait ou non.
3°-le temps à peu près où la duchesse de Villars se proposait de quitter sa place.»
En effet, difficile de savoir si le Dauphin estime nécessaire au bien de son ménage d’avoir la dame d’atours de son épouse à lui ou s’il s’agit seulement d’une démarche du gouverneur qui veut placer ses proches dans les plus hautes fonctions de la cour. On peut estimer qu’une dame d’atours n’a pas autant d’influence qu’un instituteur, un confesseur ou une première femme de chambre. Trois personnes qui de faits se retrouvent en charge des secrets les plus intimes de Marie-Antoinette.
Les 31 juillet et 1er août 1770, Compiègne
Louis-Auguste entièrement remis s’adonne pleinement à la chasse. Marie-Antoinette de son côté connaît ses premières règles depuis février dernier. Comment ne pas y voir son état de fillette se transformer peu à peu en celui de femme ? Et surtout le terrible bouleversement qu’elle vit depuis plusieurs mois.
Le 1er août 1770
«L’indisposition du Dauphin donne à penser, et je crains qu’il ne vivra pas longtemps.»
Marie-Thérèse à Mercy
Mercy n’a pas informé l’Impératrice au jour le jour comme un événement de cette importance aurait pu le demander. Il ne fait qu’une légère allusion à la maladie du Dauphin le 4 août et sans rien dire de nature à rassurer Marie-Thérèse. On imagine que ses conclusions inquiètes proviennent des gazettes qui ont dû lui parvenir.
Après sa maladie
Le Dauphin ne couche plus dans l’appartement de sa femme comme auparavant, et la consommation de leur mariage reste encore suspendue. Il n’y a aucune cause inquiétante.
Le 2 août 1770
L’abbé de Vermond est confirmé dans sa charge de lecteur par l’expédition de son brevet. C’est un échec pour le Dauphin. Il ne lui parlera jamais. Sauf à une seule occasion. Le même jour, il part courir le cerf :
« M. le Dauphin a couru cette chasse à cheval et aussi violemment que de coutume.»
Image de L'évasion de Louis XVI
On peut presque y sentir sa hargne de ne pas avoir obtenu ce qu’il souhaitait. Pendant ce temps, la Dauphine suit la chasse en calèche avec Mesdames. Elle voit son mari ainsi. Que peut-elle en penser ?
Le 6 août 1770
Mercy écrit :
« J’appris ce jour-là que Madame la Dauphine étant passée chez Monsieur le Dauphin, ce prince en la voyant lui avait tendu les bras et marqué du désir de causer avec elle ; il proposa de passer dans l’appartement de Madame la Dauphine pour y être plus à l’abri de l’importunité des menins qui entrent à tout moment chez lui.»
On ressent le désir du couple d’être ensemble et de partager quelque intimité. La rancune concernant l’abbé de Vermond semble s’estomper. Louis-Auguste a dû se faire à l’idée depuis un moment. S’il obtient un autre poste de confiance auprès de son épouse, son échec ne sera pas si cuisant.
Le 7 août 1770
Lors d’un dîner public, Marie-Antoinette fait la demande expresse au Roi de nommer madame Thierry comme première femme de chambre. C’est donc Marie-Antoinette elle-même qui le souhaite, passant outre les conseils de Mercy l’accusant d’être une créature du parti dévot. La raison évoquée par l’ambassadeur auprès de l’Impératrice est que madame Thierry a un fils de quatre ans et que la jeune princesse adore les enfants. C’est une manière pour lui de ne pas perdre la face devant sa souveraine alors qu’il tente par tous les moyens de lui prouver qu’il réussit parfaitement à influencer l’archiduchesse. Et d’insister ô combien sur l’immaturité de la princesse qui ne l’écoute pas toujours. Son amour des enfants est indéniable et a pu contribuer à cette démarche. Mais on peut aussi y voir une tentative de la Dauphine d’accepter près d’elle des proches de son époux. Donc de l’amadouer, de lui plaire. Si elle ne lui a pas cédé sur les points de Vermond et du confesseur (bien qu’elle y sera amenée plus tard), elle comprend que pour l’amélioration de leurs relations, il lui faut au moins accepter cette volonté de son époux. Louis-Auguste à défaut de ses autres démarches a au moins réussi sur ce point. Incontestablement leur rencontre de la veille où tous deux marquent de la tendresse envers l’autre, y est pour beaucoup. Certes il y a opposition, disputes sur certains points. Mais aussi une réelle envie partagée de s’accepter et de se faire plaisir mutuellement.
Le 8 août 1770
«Le 8, il y eut grande chasse à laquelle Mme la Dauphine assista avec Mesdames. Quelques représentations que l’on ait faites à M. le Dauphin pour se modérer un peu dans cet exercice, il prit ce jour-là par une chaleur excessive une telle fatigue qu’il ne pouvait plus se soutenir de lassitude.»
Marie-Antoinette veut suivre son époux et celui-ci s’épuise de chasse. Leur intimité est de plus en plus certaine, mais pourquoi s’épuise-t-il de la sorte ? Fiquet et Chéry pourraient y voir sa manière de la fuir. Mais clairement, il commence à s’y attacher. Sinon, lui tendrait-il les bras quand elle le rejoint chez lui ?
Le 13 août 1770
Les moments de complicité se poursuivent :
«Il fallut que j’attendisse la soirée pour remettre à S.A.R la lettre de V.M. ; je la lui présentai au moment où elle se mettait à table avec M. le Dauphin. L’impatience de lire la lettre fit terminer le souper en dix minutes. M. le Dauphin qui revenait de la chasse et avait grand appétit, n’eut presque pas le temps de manger, mais au lieu de s’impatienter, il riait de ce que Mme la Dauphine faisait enlever les plats à mesure qu’on les posait sur la table.»
Le Dauphin Louis-Auguste par Saint-Aubin
Le 14 août 1770
«Elle parla ensuite du Dauphin en me disant qu’elle en était contente, que tous les petits défauts de son extérieur provenaient de l’éducation négligée qu’il avait eue, mais que son fond était excellent, qu’il était le meilleur enfant et du meilleur caractère ; ce sont les propres termes dont se servit Mme la Dauphine et qu’elle prononça d’un air touché et attendri ; elle ajoutait que rien ne la gênait dans ses conversations avec le Dauphin, qu’il marquait du plaisir à l’entendre et de la confiance, que quoiqu’il fut fort réservé sur le chapitre des gens qui l’entouraient, elle était à présent bien assurée qu’il connaissait le duc de La Vauguyon et son fils et qu’il ne les aimait ni ne les estimait.»
Tout irait donc dans le meilleur des mondes pour ce jeune couple si les conseillers des uns et des autres ne se mêlaient pas de leur vie privée ! Marie-Antoinette s’émeut même du caractère agréable de son époux.
Le 19 août 1770
Marie-Antoinette demande l’autorisation à Louis XV de monter à cheval. Celui-ci refuse, sachant très bien que Marie-Thérèse est contre cette idée.
Le 20 août 1770
Mercy avoue que depuis le rhume du Dauphin du 10 juillet, le couple ne dort plus ensemble. Le Dauphin n’a pas plus honoré sa promesse d’aller jusqu’au bout de leur intimité une fois à Compiègne. L’ambassadeur ne comprend pas, d’autant que sa santé est forte et robuste et qu’il semble apprécier de jour en jour son épouse. Mais il préfère largement les exercices violents de la chasse. Si l’on reprend les dates, nous constatons que le rhume apparaît juste au lendemain de leur première vraie discussion à coeur ouvert, celle où ils se rendent compte qu’ils ne se comprennent pas du tout sur le duc de Choiseul et madame du Barry. Ils se rapprochent sur de nombreux points, apprécient le caractère de chacun, se rejoignent le plus possible en journée, détestent dtous deux les intrigues de cour, mais n’en voient pas les mêmes causes. Or c’est au lendemain de cette discussion qu’ils font désormais lit à part et que Marie-Antoinette s’énerve pour la première fois officiellement sur madame du Barry auprès de sa mère.
Le même jour, Louis XV est si peu inquiet sur la question qu’il écrit à l’infant de Parme :
«Votre cousin est bien rétabli et il chasse avec moi tant qu’il peut et qu’il a de chevaux. Le reste ne va pas si bien, mais je n’en parle plus, et cela pourra arriver quand on y songera le moins. La femme est bien jeune et bien enfant, aussi rien ne presse.»
Pour Louis XV le problème vient bien de Marie-Antoinette, mais rien d’inquiétant.
Le 27 août 1770, Compiègne
«Avant le départ de Compiègne, Monsieur le Dauphin a eu encore une petite explication avec Madame la Dauphine sur le retardement de la consommation de leur mariage. Le Dauphin lui a dit que sa dernière indisposition en était la seule cause, qu’il se trouvait affaibli par les saignées réitérées et par la régime auquel on l’avait assujetti, qu’aussitôt que sa santé le comporterait, il voulait vivre avec Madame la Dauphine dans toute l’intimité qu’admet leur union, et qu’il se flattait que de retour à Versailles il ne se passerait pas longtemps sans qu’il réalisât ses projets à cet égard. Monsieur le Dauphin ajouta à ces expressions des marques d’amitié et de tendresse, et Mme la Dauphine parut très contente et tranquille sur les sentiments du prince son époux.»
On s’interroge que le Dauphin puisse alors autant s’exténuer à la chasse ! Fiquet et Chéry peuvent tout à fait interpréter ce passage dans leur sens. Le Dauphin refuse d’aller plus loin, c’est une évidence et ment clairement à sa femme qui se satisfait, on ne sait comment, de ces explications. A moins que ce soit Mercy qui les invente pour l’Impératrice selon les Girault de Coursac. Pour eux, c’est Marie-Antoinette qui fuit son mari et prend l’excuse de son ancienne maladie pour éviter tout contact, couverte par l’ambassadeur de sa mère.
On s’étonne dès lors que Marie-Antoinette puisse passer ses journées à vouloir rejoindre son mari, notamment à la chasse, et soit si émue de constater son caractère qu’elle juge comme le meilleur. On pourrait interpréter plutôt ces signes comme ceux d’une jeune fille qui tombe amoureuse. Pendant ce temps, nous voyons clairement des gestes tendres de la part de Louis-Auguste qui ne la rendent pas du tout insensible, une volonté lui aussi d’être le plus souvent ensemble. Or ce qui bloque selon Louis XV c’est la jeunesse de Marie-Antoinette. Les deux savent qu’ils doivent aller plus loin dans leur intimité. Mais si Louis-Auguste estime que sa femme n’est pas prête ? S’il sait déjà que le chemin serait trop étroit ? Va-t-il la brusquer ? Non. Il vaut donc mieux continuer à vivre ces amours tendres d’adolescents, avec des agaceries de part et d’autre, agaceries qui déplaisent fort à Mercy :
«J’emploie l’abbé de Vermond pour retenir Mme l’archiduchesse sur des petites agaceries lesquelles à la longue auraient pu produire plus de mal que de bien.»
On aurait envie de répondre à ces messieurs : De quoi je me mêle ?
En effet, Marie-Antoinette pourrait bien plus s’attacher à son mari par ces gestes romantiques, preuves d’une relation qui s’approfondit réellement, que par une simple consommation nocturne sans aucune intimité la journée. Mercy, avec l’aide de Vermond ne lutte pas contre cette consommation, au contraire de ce qu’en disent les Girault de Coursac mais contre une réelle relation amoureuse qui commence à se dessiner malgré tout. Ce serait prendre le risque d’une réelle influence du mari sur sa femme. Or incontestablement, Mercy rêve sans vergogne de l’inverse !
Le 5 septembre 1770, Versailles
Madame Thierry est confirmée dans sa charge. Mercy a du mal avaler la couleuvre. C’est pleinement la volonté de Marie-Antoinette qui a souhaité céder sur ce point à son mari, lui montrer qu’elle est capable d’efforts à son égards. Il a cédé sur Vermond, à elle de prouver qu’elle n’est pas fermée sur le reste. Néanmoins le Dauphin ne passe pas plus la nuit chez elle. Marie-Antoinette a en effet ses règles. Cela ne l’empêche pas de la rejoindre chez elle à neuf heures du matin. A défaut de consommation, le couple se retrouve régulièrement. D’ailleurs, le Dauphin entre chez elle sans prévenir à toutes heures, au risque de se retrouver devant l’abbé de Vermond.
Le 19 septembre 1770, Fontainebleau
Mercy avoue à l’Impératrice que Marie-Antoinette fait des promenades sur un âne trois à quatre fois la semaine. Enfin un peu d’exercice lui est accordé sur autorisation de Louis XV mais qui mécontente suffisamment Marie-Thérèse.
C’est surtout une première étape pour la Dauphine avant de pouvoir rejoindre pleinement son mari à cheval.
Le château de Fontainebleau
Le 20 septembre 1770
Le Dauphin promet dans la journée à son épouse de la rejoindre chez elle pour la nuit. Tout à son ravissement, elle en informe Mesdames Adélaïde et Sophie, qui de leur côté en parlent à leur entourage. Du coup, la cour entière est au courant.
«Madame Adélaïde voulut de plus joindre à cette indiscrétion, celle de faire des exhortations à M. le Dauphin, et il en fut si effarouché qu’il manqua tout uniment de parole à Mme la Dauphine.»
On le serait à moins ! Et quelles exhortations sur ce sujet peut donc faire une vieille fille ?
Le 10 octobre 1770,Fontainebleau
Marie-Antoinette au matin se confie dans les larmes à l’abbé de Vermond qui bien évidemment rapporte le tout à Mercy :
«Hier matin, Mme la Dauphine dès qu’elle m’a vu, m’a dit de la suivre dans son cabinet. Elle avait le coeur gros et les yeux rouges. Elle m’a avoué qu’elle avait pleuré et a même recommencé en me parlant de M. le Dauphin ; voici l’occasion. Mme la Dauphine n’avait point de chevaux pour sortir hier, elle craignait de s’ennuyer, et pour remplir sa journée elle avait arrangé hier qu’elle irait avec des chevaux de poste à Saint-Denis où Mesdames devaient aller à cheval ou en voiture. Elle a réfléchi qu’elle serait obligée de quitter M. le Dauphin aussitôt après le dîner, que ce dîner même déplairait à M. le Dauphin parce qu’il serait obligé de dîner avec les dames ; par ces considérations elle a fait le sacrifice de son amusement et rompu son projet. Elle l’a conté à M. le Dauphin, elle en espérait quelques petits mots de douceur et de remerciements ; elle n’y a trouvé que froideur et le laconisme le plus désobligeant. En me contant cette doléance Mme la Dauphine se rappelait d’autres petits chagrins et concluait amèrement qu’il était bien dur de vivre avec un homme sans sentiment et qui ne tenait jamais aucun compte de ce qu’on faisait pour lui. Mme la Dauphine était fort émue, je l’étais moi-même, et de ce que je vois, et de ce que je crains pour cet hiver. Elle avait à peine fini de pleurer lorsqu’on est venu lui dire que Mme Adélaïde était revenue chez elle ; Mme la Dauphine y est allée en me disant de l’attendre ; un moment après M. le Dauphin est venu et a été chez Mme Adélaïde ; un autre moment après Mme la Dauphine et M. le Dauphin sont revenus sans se parler, et M. le Dauphin est rentré chez lui. Mme la Dauphine sans dire un mot a pris son livre et son peignoir et s’est mise entre les mains de ses friseurs ; je me suis retiré.»
Jane Marken (Madame Victoire), Marcelle Arnold (Madame Adélaïde) Madeleine Barbulée (Madame Sophie) dans Marie-Antoinette (1956)de Jean Delannoy, 1956)
On peut s’étonner avec cet épisode que le Dauphin puisse renouveler sa promesse de venir rejoindre son épouse la nuit même, comme en atteste une lettre de Mercy. Et comme la première fois, Marie-Antoinette s’empresse d’en parler à ses tantes. Avec les mêmes conséquences. Or nous voyons bien que Marie-Antoinette pense au contraire à l’annonce du retour de Madame Adélaïde que c’est par elle qu’elle pourra avoir réconciliation avec son mari. Ce ne sera visiblement pas le cas et chacun repart dans son appartement respectif, à bouder ou pleurer. Louis-Auguste s’est peut-être dit qu’il pourrait faire un pas vers son épouse pour se réconcilier, mais visiblement il s’est rétracté. Il a peut-être finalement eu mauvaise conscience ou s’est persuadé qu’en tant qu’homme, il est normal que son épouse se sacrifie pour lui.
Il est évident que Marie-Antoinette s’ennuie : elle n’a que des parties de calèche avec ses tantes comme amusement. Il lui arrive même de les accompagner et les voir monter à cheval et de rester pour sa part en voiture. Mais même cela lui est blâmé. On imagine sa frustration à devoir prendre son livre pendant que ses coiffeurs s’occupent d’elle ! Si la première occupation est connue pour ne pas être sa grande passion, la seconde qui le deviendra plus tard ne l’est pas du tout encore pour elle. Elle est coincée dans son appartement, dans son fauteuil, à la disposition de ses serviteurs, à subir le bon vouloir de son époux.
Le 14 octobre 1770,Fontainebleau
L’ambassadeur décide de prendre des mesures et d’expliquer à Marie-Antoinette d’éviter d’ainsi offusquer son époux :
«qu’elle m’avait donné de vives inquiétudes sur ce qui s’était répandu à Paris qu’elle se trouvait brouillée avec M. le Dauphin, que ce bruit avait eu lieu sur ce que le public prétendait être instruit d’une certaine promesse faite, par M. le Dauphin d’aller coucher à un jour marqué dans l’appartement de Mme la Dauphine, promesse à laquelle il devait avoir manqué, d’où on concluait une brouillerie très sérieuse.»
Marie-Antoinette par Antonio Pencini
Mercy afin d’éviter ce qui pourrait se dire dans la presse anticipe la nouvelle de la dispute auprès de Marie-Thérèse et lui donne son explication. Tout serait la faute de Mesdames, qui aux yeux de Marie-Thérèse contrecarrent sa propre influence. Mercy, comme précédemment pour La Vauguyon veut faire porter la responsabilité sur Mesdames. Leur influence est forcément mauvaise car hors de la sienne. On s’étonne pour autant qu’elles aient pu être si indiscrètes, elles qui connaissent parfaitement le fonctionnement de la cour et la pudeur de leur neveu. Surtout par deux fois ! Elles font tout pour rapprocher le couple qui passe ses soirées chez elles, Marie-Antoinette se sent suffisamment en confiance avec elles pour leur partager ses joies et ses peines, et catastrophe ! Une fois passe encore, mais deux ?
Les deux jeunes gens, malgré tous leurs efforts respectifs pour se rapprocher, d’avoir mutuellement céder sur des points afin de s’amadouer, se sont rendus compte le 8 juillet dernier qu’ils s’opposaient sur le point précis du duc de Choiseul. Il s’agit bien de la cause première de leurs difficultés dès le début de leur mariage et maintenant qu’ils osent enfin se parler, ils s’aperçoivent que ce problème est bien plus profond. Marie-Antoinette ne peut plus objectivement en faire porter la responsabilité sur le gouverneur de son mari. Désormais ce sera à ses yeux madame du Barry la grande responsable. Mais outre ces problèmes politiques qui les empoisonnent, ils doivent découvrir comme chaque couple qu’il leur faut chacun faire des concessions sur leurs plaisirs personnels afin d’avoir une vie commune harmonieuse. Ce n’est évidemment pas facile, surtout à leur âge. Et leur rang qui de fait, les pousse à avoir chacun une vision égocentrique. Marie-Antoinette sacrifie son plaisir et ne comprend pas que son mari ne puisse lui accorder la moindre compassion et de trouver cela le plus normal du monde !
Mercy est obligé de faire part à Marie-Antoinette d’un autre sujet délicat. Sa mère lui ordonne, suite à un échange de lettres avec la comtesse de Noailles et des avis dans les journaux, à porter un corps de baleine qu’elle refuse. C’est l’élément de l’habit qui fera d’elle une femme, ce qu’elle n’est pas encore et apparemment refuse de devenir. Il la supplie aussi humblement de bien vouloir prendre plus soin de sa personne. En conclusion, de se laver. On se doute qu’au moins ce dernier élément peut paraître nécessaire à la consommation de son mariage. Dans la famille royale française, on se lave réellement. Louis XV prend des bains quotidiens et tous ses proches s’y adonnent. Marie-Antoinette n’y a pas été habituée à Vienne qui pratique encore la toilette sèche, et on imagine la gêne de l’ambassadeur à devoir évoquer ce détail à sa souveraine. Marie-Antoinette pour l’instant se refuse à respecter ces deux points. Mais elle finira par céder : elle ne quittera plus de sa vie le corps, lui donnant une taille et une prestance incomparables jusqu’au matin du 16 octobre 1793 et sera plus tard vouée aux gémonies de passer autant de temps à prendre des bains et à sa toilette.
«Je touchai quelques autres articles d’habillement, de propreté, le tout comme moyens très utiles à plaire au Roi et à M. le Dauphin.»
Ce qui prouve aussi qu’en plus de graves problèmes politiques les séparant, des considérations d’adolescents un peu trop gâtés, l’aspect physique a aussi sa part de responsabilité. Or contrairement à ce qui est répété à longueur de biographies, c’est bien Marie-Antoinette qui se néglige. En tout cas, il lui est réclamé de faire plus d’efforts que son mari. A elle de se montrer une princesse digne de ce nom. La leçon mettra du temps à être acceptée mais sera amplement entendue. Ces difficultés inquiètent Mercy et Marie-Thérèse avec l’arrivée au printemps prochain de Marie-Joséphine de Piémont-Sardaigne qui doit épouser le comte de Provence. La nouvelle princesse sera certainement entraînée dans les cabales des dévots et de madame du Barry et peut, au contraire de la Dauphine, très bien se tenir en représentation. Ce serait évidemment une catastrophe si son mariage fonctionne mieux sur le plan intime.
Le 29 octobre 1770
Consciente de la frustration de la jeune fille et certainement le meilleur moyen pour se rapprocher de son époux (et pour éviter les disputes liées à un emploi du temps distinct), Madame Adélaïde négocie auprès de Louis XV pour que Marie-Antoinette puisse apprendre l’équitation.
Le 30 octobre 1770
Marie-Antoinette sait très bien que Mercy la sermonnera au sujet du cheval. Elle contre-attaque «sur l’idée de plaire à M. le Dauphin en partageant un goût pour l’exercice du cheval.»
L’ambassadeur peut difficilement parer cet argument ! D’autant que si Marie-Antoinette peut ensuite suivre son mari à la chasse, il n’y aura plus de risque de disputes comme lorsqu’elle était obligée de se promener en calèche de son côté.
Florimond , comte de Mercy-Argenteau, par Antoine Vestier 1787
Le 4 novembre 1770, Fontainebleau
Marie-Antoinette peut enfin monter à cheval.
Le 6 novembre 1770, Fontainebleau
Marie-Antoinette fait une diatribe à son mari qui rentre tard de la chasse et les met du coup tous les deux en retard au spectacle. Marie-Antoinette veut bien faire des efforts, mais elle estime ne pas à être la seule à en faire. Elle a désormais quinze ans.
Le 7 novembre 1770, Fontainebleau
Marie-Antoinette rejoint son mari à la chasse en cheval. Le Dauphin lui marque beaucoup d’empressement.
Le 16 novembre 1770
Mercy ne cache pas à l’Impératrice, qui au contraire l’y encourage, sa mainmise totale sur Marie-Antoinette :
«Je me suis assuré de trois personnes du service en sous-ordre de Mme l’archiduchesse. C’est une de ses femmes et deux garçons de chambre qui me rendent un compte exact de ce qui se passe dans l’intérieur. Je suis informé jour par jour des conversations de l’archiduchesse avec l’abbé de Vermond, auquel elle ne cache rien. J’apprends par la marquise de Durfort jusqu’au moindre propos de ce qui se dit chez Mesdames, et j’ai plus de monde et de moyens encore à savoir ce qui se passe chez le Roi, quand Mme la Dauphine s’y trouve. A cela je joins encore mes propres observations de façon qu’il n’est pas d’heure dans la journée de laquelle je ne fusse en état de rendre compte sur ce que Mme l’archiduchesse peut avoir dit ou fait ou entendu, surtout pendant les séjours à Compiègne ou ici, et j’ai donné à mes recherches toute cette étendue, parce que je sens combien le repos de V. M y est intéressé.»
On se demande comment lui est-il possible de dénoncer les dévots d’intrigues et d’espionnage alors que Mercy lui-même ne s’en cache pas ? Lui, les choiseulistes, les pro-Autrichiens auraient le droit, mais pas le parti adverse ? Ce sont eux les gentils et les autres les méchants ? On cerne encore mieux le piège dans lequel sont tombés le Dauphin et la Dauphine. Sauf que cette dernière semble aveuglée et ne reconnaît les torts que chez les autres, pas chez les siens. Mercy affirme tout faire pour aider son archiduchesse, contribuer à l’amélioration de son couple. Or c’est évidemment tout le contraire ! On comprend mieux dès lors aussi la volonté du Dauphin de vouloir à tout pris placer au moins une femme qui a toute sa confiance dans la maison de son épouse. Et Marie-Antoinette de soutenir auprès de Louis XV la demande de son époux. Preuve qu’elle est sûrement un peu plus consciente de ce qui se passe du côté de ses conseillers, malgré ce qu’en pense Mercy qui ne veut voir en elle qu’une gamine facilement malléable entre ses mains et celles de Vermond. On a l’impression de voir une jeune fille coincée entre le marteau et l’enclume. On remarque également un élément de taille : Mercy se vante de tout savoir de Marie-Antoinette, notamment lors de ses visites chez le Roi ou ses tantes. Mais il ne dit rien de ce qui se passe chez le Dauphin ! Le prince a donc lui de son côté des domestiques incorruptibles et fidèles. Ce qui renforce le souhait des deux de voir madame Thierry comme première femme de chambre chez la Dauphine.
Et pire, sous ses airs de serviteur soumis, Mercy continue :
«Je puis donc protester, sur la foi et la fidélité que je dois à mon auguste souveraine, qu’il est absolument faux que le Roi devienne réservé et embarrassé vis-à-vis de Mme la Dauphine, laquelle au contraire gagne journellement sur l’amitié et les égards de ce monarque. C’est avec aussi peu de fondements qu’on accuserait S.A.R. de heurter de front la favorite. Il n’y a jamais eu que des petites propos tenus contre cette femme, et que Mesdames ont toujours été les premières à mettre en main.»
Que Louis XV soit toujours charmé par sa petite-fille, indulgent quant à sa jeunesse, passe encore. Mais atténuer les propos de Marie-Antoinette sur madame du Barry, ce n’est plus un euphémisme, mais carrément un mensonge éhonté que ne peut que constater l’Impératrice elle-même dans les lettres de sa fille ! Et évidemment Mesdames ont beau dos, comme si c’était elles qui avaient dicté à Marie-Antoinette :
«Le Roi a mille bontés pour moi, et je l’aime tendrement, mais c’est à faire pitié la faiblesse qu’il a pour madame du Barry, qui est la plus sotte et la plus impertinente créature qui soit imaginable.»
On peut donc se demander jusqu’où va son influence réelle sur Marie-Antoinette malgré tout ce qu’il en dit à sa souveraine. Elle ne le suit pas pour Mesdames, elle ne le suit pas pour madame du Barry, elle ne le suit pas quand son époux veut placer chez elle une dame de confiance. Il l’espionne, affirme espionner Mesdames et Louis XV. Mais ne il réussit pas à espionner le Dauphin qui reste impénétrable.
Marie-Thérèse est furieuse quant au cheval :
«Me voilà sur le point où sûrement vous avez déjà cherché avec précipitation de me trouver : c’est de monter à cheval. Vous avez raison de croire que jamais je ne pourrais l’approuver à quinze ans. Vos tantes, que vous citez, l’ont fait à trente. Elles étaient Mesdames et point la Dauphine. Je leur sais un peu mauvais gré de vous avoir animée par leurs exemples et leurs complaisances, mais vous me dites que le Roi l’approuve, et le Dauphin, et tout est dit pour moi. C’est eux qui ont à ordonner à vous, c’est dans leurs mains que j’ai remis cette gentille Antoinette.»
Lettre de l’Impératrice du 1er décembre 1770
C’est le refus flagrant d’une mère de voir sa fille devenir autonome, grandir, se transformer en femme. Or il n’y a pas meilleur moyen que de séduire son mari qui s’adonne à l’équitation avec fureur depuis le début de leur mariage. Il la fuit de la sorte ? Elle le rejoindra ! Marie-Antoinette est entêtée, obstinée. Elle obtiendra ce qu’elle veut. Ce n’est pas un caprice comme le pense sa mère, mais sa première affirmation de femme.
Elle va si loin dans la provocation qu’elle n’hésitera pas à se faire peindre ainsi par un Autrichien et d’envoyer le portrait à sa mère. Elle qui réclame aux mêmes dates un portrait d’elle en grand habit et surtout pas en homme ou en négligé ! Mieux encore : elle va monter en homme comme Marie-Thérèse s’en doute déjà. Sa mère une fois de plus lui refuse ce en quoi elle a excellé elle-même dans sa jeunesse. Ses filles doivent rester ses créatures. Or sa dernière la met devant le fait accompli puisque l’accord du Roi et du Dauphin passent désormais avant le sien. Son orgueil de mère et de souveraine en prend un sérieux coup. Marie-Antoinette se transforme loin d’elle, loin de son influence que son ambassadeur lui affirme pourtant entière. La réalité des faits prouve le contraire.
Le 24 novembre 1770
Sur ordre de Louis XV, les deux confesseurs des jeunes gens s’entretiennent puis font part à leurs pénitents de leur interrogation sur l’état du mariage et de vérifier s’ils avaient pleinement conscience de ce qui était attendu d’eux. Le soir même, le Dauphin en chemise, renvoie tout son monde. Il est donc prêt à rejoindre l’appartement de son épouse. Seulement d’après Mercy, il ne s’y rend pas finalement.
Marie-Antoinette en amazone ou habit de chasse par l'Autrichien Krantzinger
Après près de six mois, Mercy ne désespère pas que cette influence si positive envers la Dauphine puisse aller jusqu’à son époux :
« Je m’étais flatté qu’en voyant habituellement l’abbé de Vermond, il s’accoutumerait à lui parler, et sûrement la conversation de cet ecclésiastique aurait pu lui devenir très utile ; mais jusqu’à ce jour M. le dauphin ne lui a pas encore adressé la parole, sans que cela provienne d’aucune prévention contre cet abbé, mais purement par embarras ou nonchalance.»
Mercy , lettre du 17 décembre 1770
Le 24 décembre 1770
Le duc de Choiseul est renvoyé. Marie-Thérèse craint le pire :
«J’avoue, la perte de Choiseul m’est très sensible, et je crains que nous ne nous eu ressentirons que trop. L’éloignement de Vermond est sûr, je regarde cela comme infaillible et la chute de ma fille.»
Le duc de Choiseul (1719-1785) , l’un des principaux artisans du mariage franco-autrichien ( il était chef du gouvernement de Louis XV entre 1758 et 1770), est exilé à cause de son orientation libérale dont la pratique politique s’apparente à une cogestion implicite avec les adversaires de la monarchie absolue.
Mercy doit entreprendre une triple action auprès de l’Impératrice : – obtenir qu’elle désavoue les conseils qu’elle avait tout d’abord donnés à sa fille de ne se conduire que d’après les avis de Mesdames ; qu’elle les aide, lui et l’abbé de Vermond à combattre leur influence sur Marie-Antoinette – lui donner le change sur la colère grandissante de Louis XV contre la Dauphine en attribuant cette colère au refus de la jeune femme de traiter poliment Madame du Barry et les gens de la société du Roi, et aux conseils qu’Elle est supposée donner à Son mari s’imiter Sa conduite à leur égard. – lui faire admettre progressivement que les gens du parti dominant ennemis de Choiseul, que la favorite elle-même, sont ses nouveaux alliés pour la Dauphine et contre le Dauphin.
Paul et Pierrette Girault de Coursac
Les événements suivants vont prouver qu’elle se trompe. Mais en effet, tout est fait pour qu’elle puisse le penser. Que ce soit la thèse des Girault de Coursac ou celle de Fiquet et Chéry, le Dauphin aurait trouvé à cette occasion une bonne raison de se débarrasser de son épouse comme le craint l’Impératrice :
«Je vous prie de me marquer toutes les particularités, mais surtout les propos, la contenance du Dauphin, que je crois pas si sot, mais entièrement adonné et mené par cette clique, ainsi faux et hypocrite.»
Le duc de Choiseul
Or, non. Contre toute attente, Vermond reste et le Dauphin garde son épouse. Louis-Auguste, malgré sa détestation de l’abbé, l’accepte près de Marie-Antoinette. Il a dû comprendre qu’il n’était pas si dangereux (comme Marie-Antoinette a fini par le comprendre pour le duc de La Vauguyon). Il ne peut que constater la carence affective de Marie-Antoinette. Il a conscience de ne pouvoir la combler à lui seul. Elle a donc besoin de l’abbé. Louis-Auguste voit aussi dans quel piège son épouse s’est retrouvée, isolée par ses conseillers, aveuglée par leurs vues politiques et ses convictions. S’il ne tient pas à elle par un véritable sentiment amoureux, il comprend qu’il a besoin d’elle, de sa protection. Jurée le jour de leur mariage. Une protection que ne peuvent lui donner visiblement les Autrichiens. Elle est seulement leur pion. Marie-Thérèse en a elle-même conscience. Son gendre n’est pas l’idiot que ses conseillers lui ont présenté. C’est quelqu’un de faux, d’hypocrite selon elle. Il n’entre pas dans son jeu, refusant l’influence qu’elle aurait voulu voir sa fille avoir sur lui. Il cache ses véritables pensées et sentiments, personne n’a réussi à le saisir. L’Impératrice désormais a toutes les raisons de craindre son gendre.
Mercy montre sans avoir l’air que le Dauphin tient à rassurer son épouse quant à la nouvelle situation :
«Dans les derniers jours de décembre, il alla trouver Mme la Dauphine, et il entama de lui-même une conversation.»
Difficile en effet de ne pas voir de lien entre cette conversation et la chute du ministre, responsable du désastre de leur mariage.
L’ambassadeur continue :
«Il lui confia que le lendemain de ses noces, il s’était proposé de consommer son mariage, mais qu’un mouvement de crainte l’avait retenu, et que cette crainte avait toujours augmenté du depuis.»
Une crainte largement partagée comme on l’a vue ! D’autant que si la chute du ministre peut facilement dissipé la sienne, il lui faut maintenant rassurer son épouse qui ne peut que voir la sienne augmenter. Jean-Pierre Fiquet, cependant, pense que le problème du couple vient du Dauphin qui voit en sa femme le représentant de l’ennemi héréditaire de la France :
L’affaire de la consommation ou encore de sa date, est bien loin de n’être qu’une histoire d’alcôve. Elle concerne l’ensemble des relations internationales au XVIIIe siècle. C’est en effet pour consolider le retournement des alliances qu’il fut imaginé de mettre la jeune dauphine Marie-Antoinette dans le lit du dauphin, le futur Louis XVI. Il ne faut donc pas s’étonner que les sept années mises par le jeune homme à accomplir son « devoir conjugal » aient eu des répercussions européennes. Sur ce sujet, l’auteur revisite minutieusement les correspondances et archives qui se trouvent à Vienne et que beaucoup de chercheurs français n’ont vues que superficiellement, et dénoue l’énigme. Le dauphin se trouvait au centre de la lutte entre le parti autrichien, mené par le comte d’Artois, et le parti du dauphin, mené par le duc de Richelieu. Au terme d’une enquête serrée, l’auteur parvient à la conclusion que c’est bien le dauphin qui a refusé de consommé le mariage mais que c’est Marie-Antoinette qui s’est trouvée humiliée.
Jean-Pierre Fiquet
C’est l’enjeu politique et diplomatique que l’auteur étudie. Car cette histoire privée se retrouve être mise au centre de la vie publique, et elle a de lourdes conséquences aussi bien en France qu’en Europe. On y découvre ainsi les enjeux politiques d’un mariage, les tractations des chancelleries et les espionnages des ambassades. C’est la grande histoire qui se fait dans les cours et dans les chambres.
Janvier 1771
Assurée de son état, Marie-Antoinette organise des bals chez elle durant la période de carnaval. Ses débuts mornes de Dauphine, frôlant la dépression, commencent à s’estomper. Elle se promène, notamment à cheval pour des courses de plus de trois heures, accompagne son époux à la chasse et ces bals lui permettent de déployer tous ses charmes, pour la cour mais avant tout pour son mari. La vie de cour peut être certes très ennuyeuse mais il faut savoir y trouver les plaisirs. Or elle raffole depuis toujours de danses et de musiques. A elle d’y entraîner son mari comme il a su l’entraîner à l’équitation. Elle veut certainement d’autant plus le séduire qu’elle a compris elle aussi qu’elle a besoin de lui. Sans sa protection, elle n’est plus rien.
Pendant ce temps Mercy continue ses diatribes contre Mesdames qu’il veut absolument voir responsables de toutes les catastrophes qui tombent sur son archiduchesse. Ainsi, il accuse Madame Adélaïde d’avoir protégé le duc de Choiseul et sa soeur la comtesse de Gramont. C’est vraiment tenté de faire croire tout et n’importe quoi à sa souveraine car comment un instant croire cela ? Mesdames ont suivi à la lettre toutes les vues de leur frère le Dauphin. Elles ne risquent pas de défendre celui accusé par une partie du public de l’avoir empoisonné ! Quant à la comtesse de Gramont, comment auraient-elles pu ignorer qu’elle a passé des années à intriguer pour entrer dans le lit de leur père ? Non pour Mesdames, l’annonce du renvoi du ministre a dû être un jour béni, espéré depuis des années ! Mais Mercy sait bien que tout ce que risque de dire Marie-Antoinette à ce propos peut être très mal interprété par les filles de Louis XV, à qui on l’a vu elle ne cache rien. Madame Adélaïde qui la première l’a surnommée l’Autrichienne car gage d’une alliance qu’elle a combattue toute sa vie a pu finalement s’amadouer devant cette jeune fille naïve et innocente. Et donc de tout faire pour la soustraire de cette influence qu’elle juge malsaine. On comprend dès lors la colère de Mercy à son égard et de les traiter elles aussi d’hypocrites.
Le 6 janvier 1771
Marie-Thérèse très inquiète de la situation écrit à sa fille :
« Vous avez plus besoin que jamais, ma fille, des conseils de Mercy et de l’abbé, qui, je crains, connaissant son honnêteté, sera fort ébranlé de ce coup mais ne vous laissez induire dans aucune faction, restez neutre en tout; faites votre salut, l’agrément du roi, et la volonté de votre époux.»
Le 23 janvier 1771
Pendant que Marie-Thérèse exhorte sa fille à la neutralité et la soumission envers Louis XV et son mari, Mercy la pousse au contraire à marquer publiquement son mécontentement du renvoi du duc de Choiseul, toujours par l’entremise de Vermond :
« Le même jour de l’exil du duc de Choiseul, et une heure après que j’en eus connaissance (ne pouvant dans un moment si critique me rendre moi-même à Versailles), mon premier soin fut de faire parvenir à Mme la dauphine, par le canal de l’abbé de Vermond, les remarques qui me parurent les plus importantes, sur la conduite et le langage qu’il convenait à S. A. R. de tenir dans une conjoncture où elle serait sans doute observée de près. Je la fis supplier de garder un maintien qui ne cachât point le déplaisir que devait lui causer le renvoi d’un ministre que tout le monde sait avoir été honoré des bontés et,de la confiance de V. M., et qui d’ailleurs a essentiellement coopéré à l’arrangement du mariage de Mme la dauphine, que ces deux motifs d’intérêt pourraient être allégués par S. A. R. dans tous les cas où on lui parlerait du ministre exilé, mais qu’il fallait éviter tout propos de justification en sa faveur, se borner simplement à le plaindre du malheur d’avoir déplu au roi son maître, et surtout ne faire aucune mention ni de ses ennemis, ni des moyens qu’ils ont employés pour le perdre.»
Le 13 février 1771
«Il n’est encore rien survenu relativement aux projets que paraissait avoir formé le Dauphin de vivre avec la Dauphine dans l’intimité que comporte leur union. Cette conduite qui ne tient qu’au moral, n’en est pas moins inexplicable et fâcheuse ; je tâche d’employer tous les moyens possibles pour éloigner de l’esprit de Madame l’Archiduchesse toute réflexion sur cet objet, en ne lui présentant que les beaux côtés de sa position, c’est à dire la certitude d’être aimée par le prince son époux et de posséder sa confiance. La santé de S.A.R. est parfaite et s’annonce par la régularité de ses règles qu’elle a eues le 26 de janvier ; toute sa figure embellit, sa taille est bien remise par l’usage des corps de baleines, et Mme la Dauphine observe maintenant avec assez de soin tout ce qui tient à la propreté et à la parure.»
Mercy à Marie-Thérèse
Le 14 février 1771
Mariage du comte de Provence, frère du Dauphin et de Marie-Joséphine de Savoie.
Au mois de mars 1771
Mesdames interviennent avec succès, à la grande colère de Vermond, pour engager la Dauphine à répondre aux avances de Son mari et à lui ouvrir la porte de Sa chambre. Mercy ne peut tolérer longtemps que les filles du Roi se mettent ainsi au travers de ses projets.
Le 21 mars 1771
Marie-Antoinette a Ses règles.
Dans la nuit du 21 au 22 mars 1771
«Monsieur le Dauphin a passé la nuit avec Madame la Dauphine.»
Mercy
Le 22 mars 1771
«Votre Eminence partagera sûrement ma joie, Monsieur le Dauphin a passé la nuit avec Madame la Dauphine. On a beaucoup parlé et de bonne amitié. Je compte qu’il reviendra ce soirs et les jours suivants. Madame la Dauphine avait promis de ne rien exiger, elle a tenu parole et la tiendra plusieurs jours, elle est dans temps de la générale (expression conventionnelle pour indiquer la venue des règles). Quelque besoin que j’ai de voir V.E., je ne crois pas pouvoir quitter dimanche Madame la Dauphine.»
L’abbé de Vermond à Mercy
Les 26, 27 et 28 juin 1771
La Dauphine garde la chambre. Sa maladie semble être la suite de Son imprudence d’être allée se promener à cheval en étant déjà enrhumée et ayant Ses règles.
Le Dauphin réprimande sa femme pour les imprudences qu’Elle a prises et le peu de soin qu’Elle prend de Sa santé.
Avant le séjour de Compiègne
Le Dauphin fait signifier à l’abbé de Vermond de sortir lorsqu’il l’entend annoncer ou qu’il le voit entrer chez la Dauphine.
Le 18 septembre 1771
Finalement c’est la duchesse de Cossé qui est nommée dame d’atours. Marie-Antoinette est soulagée d’échapper à madame de Saint-Mégrin. Néanmoins, elle se retrouve avec la fille duc de Nivernais et belle-fille du duc de Brissac, certainement plus proches de madame du Barry que du duc de Choiseul.
Au fil du temps, cependant, ils finirent par s’apprécier et s’aimer. Marie-Antoinette en vient à respecter, comme Elle l’écrit, la « valeur sûre » de Son mari, surtout comparée à celle de ses frères. Louis XVI adore sa femme, à tel point qu’on le décrit souvent aujourd’hui comme une «maîtresse», car c’était la maîtresse choisie par affection – et non l’épouse choisie politiquement – qui est le véritable amour du Roi de France.
Le 9 août 1772
Marie-Antoinette a Ses règles avec un retard de treize jours.
Quant aux relations conjugales, les commérages de la Cour, les pressions de Marie-Thérèse et les examens médicaux à répétitions ont achevé d’en faire, pour tous deux, une corvée qui s’apparente à un cauchemar.
Simone Bertière
Le 11 mai 1773
A Saint-Hubert, le Dauphin annonce à son grand-père que son martiage est consommé.
Le 17 mai 1773
«Le bruit court ici que Monsieur le Dauphin est véritablement mon mari, mais il n’en est rien encore, quoique je crois que cette maladie nous a fait grand tort, étant un peu plus avancés qu’à l’ordinaire. Cela aurait pu finir plus tôt, au lieu qu’à cette heure cela sera encore bien reculé.»
Marie-Antoinette à Marie-Thérèse
Image de La Guerre des Trônes (2022) de Vanessa Pontet et Eric Le Roux
Images de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Le 8 juin 1773
Le Dauphin et la Dauphine font leur entrée officielle à Paris.
C’est un triomphe populaire.
L'entrée solennelle à Paris du Dauphin et de la Dauphine
Le 17 juillet 1773
«Je puis bien dire à ma chère maman et à elle seule que depuis que nous sommes arrivés ici (à Compiègne), mes affaires sont fort avancées, et je crois le mariage consommé quoique pas dans le cas d’être grosse ; c’est pour cela même que Monsieur le Dauphin ne veut pas qu’on le sache encore. Quel bonheur si j’avais un enfant au mois de mai. Pour mes règles, je les ai toujours fort et bien, vous pouvez bien croire que je ne monte à cheval dans ce temps-là.»
Marie-Antoinette à Marie-Thérèse
«J’ai lieu de croire que les tentatives pour la consommation du mariage ont été réitérées, mais avec des succès incomplets. Les médecins ont engagé M. le Dauphin à faire usage d’une préparation de limaille de fer, c’est un corroborant tonique très communément employé, et que l’on croit le plus convenable à l’état du jeune prince.»
Mercy à Marie-Thérèse
Le 16 septembre 1773
Un spectacle est donné chez madame de Durfort :
«Monsieur le Dauphin y paraît fort gai, parlant à tout le monde, et Madame la Dauphine y déploie les grâces qui causent toujours un nouvel enchantement à tous ceux qui ont l’honneur de l’approcher en semblables occasions.»
Mercy à Marie-Thérèse
A partir d’août 1773
Mercy se montre particulièrement scrupuleux dans ses rapports à l’Impératrice quant au danger qu’il y a pour la Dauphine à monter à cheval, maintenant qu’un changement favorable s’est produit dans l’état de Son mariage.
Le 24 octobre 1773
Commencement du carnaval … une bonne excuse pour la Dauphine pour dormir seule. Cette fois encore, Elle fait de Son mieux pour éluder la promesse que Son mari Lui a arrachée.
Le 16 novembre 1773
Mariage du comte d’Artois, frère du Dauphin et de Marie-Thérèse de Savoie, sœur de la comtesse de Provence.
Marie-Thérèse redoute pour sa fille ce renforcement du clan savoyard à la Cour de France.
Le 30 janvier 1774
Marie-Antoinette rencontre Axel de Fersen lors d’un bal à l’Opéra.
Voir cet article pour tout ce qui concerne l’idylle avec le beau suédois :
Tout Paris accourt. Pour ne pas inquiéter le Roi, on ne lui parle que d’une fièvre militaire. Il montre ses boutons d’un air étonné. Ses filles le gardent le jour, madame du Barry pendant la nuit. Louis XV est dérangé par les soins de ses filles.
Le 4 mai 1774
Le Roi congédie madame du Barry et l’envoie à Rueil.
A six heures du soir, il demande à Laborde, son premier valet, d’aller chercher Jeanne du Barry.
« –Elle est partie à Rueil, Sire! -Ah! déjà ! »
Le 7 mai 1774
Le Roi reprend un peu de forces, «sa mine donne toute espérance». Cependant beaucoup de gens le regardent comme perdu. La conduite extérieure est toujours aussi bonne.
Le 8 mai 1774
L’agonie de Louis XV commence. On dispose une chandelle à la fenêtre de sa chambre. On l’éteindra en même temps que lui.
Le Dauphin et la Dauphine s’attendent à monter bientôt sur le trône…
«Dans une conjoncture si critique et si délicate, Madame la Dauphine a tenu la conduite d’un ange, et je ne puis comprimer mon admiration de sa piété, de sa prudence, de sa raison ; tout le public en est enchanté, et certainement à juste titre. S.A.R. s’est tenue dans la plus parfaite retraite même pour les personnes de son service, hors la famille royale. Elle n’a vu que l’abbé de Vermond et moi, c’est à dire pour s’entretenir et parler de suite.»
Mercy à Marie-Thérèse
Mort de Louis XV dans Madame du Barry de 1919
Le 9 mai 1774
L’état du Roi s’aggrave : les croûtes et les boutons séchés deviennent noirs, la filtration se fait en dedans et on remarque des eschares dans la gorge qui l’empêchent d’avaler.
Rip Torn est Louis XV dans Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Image de Louis XV le Soleil Noir de Thierry Binisti
Le 10 mai 1774
Louis XV meurt à trois heures et quart de l’après-midi
Le Dauphin devient Roi sous le nom de Louis XVI.
Louis XV à peine mort, les courtisans se ruent vers le nouveau Roi.
Louis XV par Armand-Vincent de Montpetit
Louis XVI d'après Duplessis
On reconnaît la jeune Elisabeth aux côtés de la nouvelle Reine venant soutenir Louis XVI effrayé par le poids de sa couronne
Images de Marie-Antoinette de Jean Delannoy
Louis-Auguste a vingt ans, l’âge des espérances, quand à travers la Cour retentissent les cris : « Le roi est mort, Vive le roi ! » Les courtisans le trouvent agenouillé, dans le refuge de la prière. Il y a là peut-être une des dimensions fondamentales du personnage. Dans un monde où il est de bon ton de railler une trop grande pratique religieuse et de tenir pour superstition ce qui est parfois quête sincère, Louis XVI est « austère et sévère ; il remplit exactement les lois de l’Église, jeûnant et faisant maigre tout le carême ». Pieux dans son cœur, il tolère les incartades de son entourage. Mais les voit-il toujours ? La qualité de sa foi ne le rend-elle pas plus étranger encore à un monde où tout l’a fait souffrir et qu’il a fui très jeune ? Étranger, il l’est aussi par cette éducation qu’il reçut et le coupa du monde. L’un de ses précepteurs, l’abbé de Radonvilliers (1710-1789), lui a donné le goût de l’étude et il a tout seul acquis des connaissances étendues. « Il entend le latin et sait parfaitement la langue anglaise ; il connaît la géographie et l’histoire. » Mais, savant aimable et doux, son professeur n’a guère lutté contre cette peur que firent naître, peut-être, en lui les modèles qu’on lui donnait : Saint Louis, Louis XIV et cet aïeul, Louis XV, qui lui en imposait tant. À donner une décision, il se montrera tout le temps dans l’embarras. Il a de ses ancêtres le solide appétit et l’amour de la chasse, dérivatif à ses velléités. Il mange et boit beaucoup, et « ses traits assez nobles empreints d’une teinte de mélancolie » s’empâteront trop vite. Et l’on rira de sa «démarche lourde», de sa mise négligée et du son aigu de sa voix nasillarde.
Le 24 mai 1774
Le jeune Roi Louis XVI (1754-1793) offre le Petit Trianon à Marie-Antoinette (1755-1793) qui souhaite avoir une résidence de campagne où échapper aux contraintes de Son rang. Louis XVI aurait usé de cette formule :
« Vous aimez les fleurs, Madame, j’ai un bouquet à vous offrir. C’est le Petit Trianon ».
C’est sans doute trop galant pour venir effectivement de lui… D’autres témoins rapportent différemment la scène en ces termes :
« Madame, ces beaux lieux ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ils doivent être le vôtre».
Louis XVI
Elle y engage de grands travaux.
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Le Petit Trianon
Dès 1774, des bruits courent sur les préférences de la Reine, « la Reine serait une femme à femme. » Ces calomnies proviennent, très probablement, du chancelier Maupeou et des filles (vieilles filles) de Louis XV, tous fervents opposants à l’Autriche. Ces rumeurs colleront à la peau de la souveraine ainsi qu’à Yolande. Pour les libellistes, cette dernière « est l’instigatrice de tous les vices et la partenaire idéale de Marie-Antoinette pour de supposés embarquements pour Lesbos. » A ces ennemis s’ajoute Marie-Thérèse de Lamballe (1749-1792), princesse malheureuse et sincère, mais terne et excessive dans ses sentiments.
Libelle contre Marie-Antoinette
Le 9 mai 1775
« Le Roi est revenu coucher chez la Reine ; il y avait six semaines qu’il s’en abstenait, cet éloignement faisait tenir beaucoup de propos ; j’en ai importuné la Reine pendant trois semaines sans lui faire impression ; la certitude qu’elle avait des dispositions du Roi lui faisait hausser les épaules lorsque je lui disais qu’on persuadait au public diminution de confiance et d’affection.»
L’abbé de Vermond à Mercy
Joseph II tente de se servir de Marie-Antoinette à Laquelle il voue une affection véritable, pour faire adopter à la France une politique étrangère favorable à l’Autriche. Du vivant de sa mère, il se charge, en effet, essentiellement des affaires militaires et tente de mener à bien des expansions territoriales. Influencé par les philosophes français et, en particulier, par les théoriciens du droit naturel, il mène une politique de despote éclairé et parvient à promouvoir de nombreuses réformes à la mort de l’Impératrice (1780).
En juin 1775
La Reine donne au château de Versailles une fête qui ouvre la saison d’été. Dans un coin du salon, Marie-Antoinette remarque des jeunes gens qui ne dansent pas. Agacée comme peut l’être unemaîtresse de maison qui s’occuperait du bon déroulement du bal, Elle les invite un peu brusquement à sortir. L’intervention jette un froid, si bien que même ceux qui dansaient s’arrêtent. Marie-Antoinette semble ne pas comprendre cette soudaine bouderie. Une jeune femme, qui a assisté à la scène, s’approche de la Reine et Lui explique avec naturel et douceur :
« Madame, Votre Majesté, en faisant à ces dames l’honneur de les admettre à ces bals n’a sûrement pas eu l’intention de leur donner la mortification, comme elle vient de le faire, d’en chasser leurs maris et leurs frères dont la plupart sont des danseurs. – Non, madame, je n’ai pas dit cela pour eux, mais pour beaucoup de personnes qui ne dansent pas. »
Se rendant compte de Sa bévue, la Reine s’empresse de rappeler les jeunes gens. Le salon se remplit à nouveau. L’incident est clos. Reconnaissante, Marie-Antoinette va vers Yolande de Polignac, Elle prend ses mains dans les Siennes :
« Je n’oublierai jamais que vous m’avez donné une marque d’estime et d’attachement en me faisant apercevoir d’une action qu’on aurait pu interpréter contrairement à mon action… Je désire votre amitié, faites-moi le plaisir de venir demain déjeuner avec moi. »
Yolande de Polignac et Marie-Antoinette par Benjamin Warlop
Les Polignac occupent, à Versailles, un très bel appartement, proche de ceux de la Reine. Louis XVI aime aussi à passer du temps avec les Polignac, mais sa présence rend les choses tout de suite plus guindées, et le Roi ayant pour habitude de se retirer vers dix heures du soir, il n’est pas rare que les horloges soient avancées pour hâter son départ.
Dimanche 11 juin 1775
Louis XVI est sacré à Reims.
Louis XVI lors de son sacre à Reims par Benjamin Warlop
Le couple royal gardera un très bon souvenir de la cérémonie du Sacre et des festivités consécutives. Marie-Antoinette écrit à Sa mère que « le sacre a été parfait […]. Les cérémonies de l’Église [furent] interrompues au moment du couronnement par les acclamations les plus touchantes. Je n’ai pu y tenir, mes larmes ont coulé malgré moi, et on m’en a su gré […]. C’est une chose étonnante et bien heureuse en même temps d’être si bien reçu deux mois après la révolte, et malgré la cherté du pain, qui malheureusement.»
D’un tempérament timide , Louis XVI souhaite donc rester très discret sur ses allées et venues chez Marie-Antoinette : il ne veut tout simplement pas que l’on sache qu’il va coucher chez Elle. Jusqu’en 1775, le trajet habituel pour se rendre de la chambre à coucher du Roi (qui correspond à l’actuelle chambre de Louis XV et Louis XVI) à celle de la Reine passe inévitablement par le cabinet du conseil, la grande chambre de parade (actuelle chambre de Louis XIV), l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf où l’on emprunte alors un petit passagequi court dans la doublure de la galerie des Glaces.Mais avant d’y parvenir, le Roi ne manque pas de rencontrer toutes sortes de gardes, de garçons de la chambre, et d’autres officiers dédiés à son service et à sa sécurité. La discrétion est donc loin d’être assurée…surtout lorsque la Reine a fermé Sa porte à clef et qu’il faut à Louis XVI rebrousser chemin…
Ce passage est donc un corridor biscornu qui s’étend sur près de soixante-dix mètres dans les entrailles invisibles du château…
Le passage secret de Louis XVI ( texte et illustrations de Christophe Duarte ; Versailles – passion )
Plans du passage du Roi
En 1775, il fait aménager un passage discret dans l’épaisseur des murs du château qui démarre depuis l’escalier semi-circulaire et qui arrive à l’arrière de la chambre de la Reine.
Départ du passage secret de Louis XVI
Il passe sous le Cabinet du Conseil, la grande chambre, l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf et la galerie des Glaces.
Emprise du Passage du Roi sur la Cour du Dauphin
Passage du Roi : la fenêtre à droite donne sur l'Antichambre du Dauphin
La pièce de la femme de veille
Première antichambre du Dauphin, en 1782 celle du comte de Provence
Passage du Roi : la fenêtre éclaire sur la Cour du Dauphin
C’est par ce passage qu’il se rendra chez la Reine qui est déjà dans la sienne.
A droite, l’escalier menant à l’appartement de la Reine, à gauche l’escalier descendant à l’Appartement du Dauphin et à l’extrême gauche l’appartement de madame de Tourzel :
Le Roi prend l’escalier d’entresol pour arriver chez la Reine :
La porte de gauche donne dans l'appartement de Pauline, celle de droite monte à la chambre de la Reine
Escalier montant des entresols chez la Reine
Derrière la chambre de la Reine : escalier descendant aux entresol
« Quand le Roi couche chez la Reine, toute une étiquette minutieuse doit être observée : la Reine se met au lit la première, la première femme de chambre reste assise au pied du lit jusqu’au moment où Louis XVI arrive, puis elle reconduit les personnes qui ont accompagné le Roi jusqu’au seuil de la chambre de la Reine, et, après avoir mis le verrou à la porte, elle s’éloigne, pour ne rentrer dans la chambre que le lendemain matin, à l’heure indiquée par le Roi. A cette heure, elle se présente avec le premier valet de chambre de quartier et un garçon de la chambre. Tous les trois entrent en même temps, ouvrent les rideaux du lit du côté où est le Roi et lui présentent ses pantoufles. Le premier valet de chambre reprend alors une épée courte, qui est toujours placée dans l’intérieur de la balustrade du Roi, et que l’on apporte et pose sur le fauteuil du Roi quand il vient coucher chez la Reine.»
Madame Campan
Le 22 juin 1775
Marie-Antoinette écrit à Sa mère :
« La comtesse d’Artois poursuit sa grossesse ; elle est très heureuse et n’a aucune crainte de l’accouchement. Bien sûr, elle est tellement petite qu’elle a suffit qu’ils lui disent qu’ils ne lui laisseraient pas prendre la «médecine noire» pour qu’elle touche les étoiles de la joie.»
Marie-Antoinette
Qu’est-ce que la «médecine noire» ? Marie-Antoinette ne le précise pas, mais, contrairement à ce qu’on peut penser, il ne devait pas s’agir d’une étrange potion sortie d’un laboratoire de sorcières. Au lieu de cela, il s’agissait d’une thérapie très en vogue à l’époque : la saignée par les sangsues, d’où le terme «médecine noire», car les sangsues sont noires. La saignée avec les sangsues a été pendant des siècles la panacée pour toute maladie. De la grippe à la goutte. En remplacement de la saignée, le sang était surtout extrait pour décongestionner des organes internes, pour extraire du sang et des humeurs «corrompus». il semble qu’il était recommandé quand on avait subi une peur, à ceux qui étaient de pression élevée au moment du changement de saison, aux touchés d’attaques cardiaques et aux femmes au neuvième mois de grossesse. Bien sûr, sans douleur, la vue des sangsues visant à sucer le sang ne devait pas être «beau à voir», d’où la joie de la comtesse d’Artois.
En juillet 1775
Départ de Monsieur et de Madame autorisés à suivre la nouvelle princesse de Piémont dans sa patrie d’adoption et le séjour «de quinze jours dans le plus grand incognito à Chambéry».
La Reine écrit «qu’il est affreux pour moi, de ne pouvoir espérer le même bonheur.»
Marie-Antoinette piquée au vif s’enferme dans Ses appartements pour pleurer à Son aise d’autant que le comte et la comtesse de Provence expriment bruyamment leur joie. Elle ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec Marie-Joséphine ravie de revoir sa famille, alors que Joseph II tarde à La visiter…
Images de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Le 28 juillet 1775
Chasse au sanglier avec la Reine, dans la forêt de Marly. Dîné à quatre heures à Marly. La Reine a chassé et soupé.
Marie-Antoinette nage en plein bonheur. Elle a totalement oublié la morosité qui régnait à Versailles dans les premiers mois qui avaient suivi son arrivée en France. Ce sont tous Ses rêves d’enfant qui se réalisent. Pour Elle, être Reine, c’est avoir le loisir de faire tout ce qu’Elle souhaite quand Elle le souhaite. Elle peut maintenant donner libre cours à toutes Ses fantaisies et ne va pas s’en priver.
Le 6 août 1775
Naissance de Louis-Antoine, duc d’Angoulême, fils du comte et de la comtesse d’Artois.
Les courtisans ont immédiatement été informés de la naissance d’un garçon, et le tollé, les applaudissements et les cris de joie dans les couloirs et les salons où les gens s’attendaient ont été entendus dans le château et même le pays.
Marie-Antoinette est restée avec Sa belle-sœur jusqu’à ce que cette dernière soit lavée et remise au lit, puis elle est retournée dans Ses appartements où madame Campan l’attendait et a pleuré amèrement.
La stérilité du couple royal fait jaser..
Marie-Antoinette par Franz Stöber
Le 12 août 1775
« La comtesse d’Artois a joyeusement accouché le 6 à trois heures trois quarts ; il y a eu trois moments très douloureux, mais globalement le travail n’a pas duré plus de deux heures. « J’étais toujours dans sa chambre : il ne me sert à rien de dire à ma chère mère combien j’ai souffert en voyant un héritier pas le mien ; cependant à la fin, j’ai décidé que ni la mère ni le bébé ne me manqueraient aucune attention nécessaire. »
Marie-Antoinette à Sa mère
Le 15 décembre 1775
« Je suis convaincue que si je devais choisir un mari parmi les trois frères, je préférerais encore celui que le ciel m’a donné : son caractère est constant et bien qu’il soit maladroit, il est aussi attentionné et aussi gentil que possible envers moi. »
Marie-Antoinette à Marie-Thérèse
Le 16 mai 1776
« Je dois croire _et tout semble l’indiquer_ que la Reine se trouve en position à devenir grosse, mais elle seule peut et doit sur cet article important en dire davantage à V.M.»
Mercy à Marie-Thérèse
Cette fois la question des obstacles physiques est bien réglée et ne sera plus jamais soulevée sinon par des historiens modernes.
Les rapports de plus en plus inquiétants de l’ambassadeur Mercy-Argenteau à l’Impératrice Marie-Thérèse provoquent chez cette dernière des craintes pour sa fille et pour l’alliance franco-autrichienne. Afin d’en savoir plus sur le contexte des difficultés de la vie conjugale de Marie-Antoinette et du Roi et de donner des conseils à tous égards, Marie-Thérèse envoie l’Empereur Joseph II en France.
Le 18 avril 1777
Visite de Joseph II en France. Il voyage en Europe sous le nom de comte de Falkenstein. A la requête de l’Impératrice , il rend visite à sa sœur pour tenter de comprendre la stérilité du couple royal.
Joseph arrive à neuf heure et demie. Sur sa demande, la Reine a envoyé l’abbé de Vermond pour l’accueillir dans la cour du château, car l’Empereur veut se rendre directement dans les petits cabinets de sa sœur, sans rencontrer âme qui vive. Fidèle à sa consigne, l’abbé, évitant les antichambres remplies de monde, lui fait emprunter corridors et escaliers dérobés qui le conduisent jusqu’à Marie-Antoinette encore revêtue d’un déshabillé et à peine coiffée.
Marie-Antoinette accueille Joseph II par Benjamin Warlop
Huit ans durant, le couple royal demeura stérile. De notoriété publique, le mariage n’avait pas été consommé. Vous connaissez tous la thèse du romancier aiutrichien, appuyée sur une lecture incomprise des documents originaux conservés aux archives de Vienne, que l’édition officielle de 1874 avait expurgés sans le dire. Il crut pouvoir déduire de l’échange de lettres entre Marie-Antoinette et sa mère que Louis XVI, atteint d’un phimosis, azvait reculé sept ans, par lâcheté, devant une opération chirurgicale mineure couramment pratiquée à l’époque. Il aurait infligé à sa malheureuse épouse des frustrations sexuelles expliquant et excusantl’escès de dissipations dans lesquelles elle se jeta. Mais Zweig n’avait pas pas lu la lettre où l’emprereur Joseph II rend compte à son frère Léopold de sa visite en France.
Lorsqu’au printemps 1777, Joseph se rendit à Versailles pour tenter de comprendre ce qui ne tournait pas rond dans le ménage de sa soeur, il ne s’attendait pas à ce qu’il découvrit. Le roi n’était son époux « qu’aux deux tiers ». Mais contrairement à qu’avait laissé entendre la correspondance de la jeune femme avec sa mère, il n’était affecté d’aucune malformation physique. Médecins et chirurgiens étaient formels sur ce point. L’échec lui parut largement imputable aux répugnances de Marie-Antoinette, qu’il réprimanda vivement :
« Vous ne remplissez ni vos devoirs d »épouse, ni vos devoirs de reine. »
Sa mercuriale fut efficace puisqu’en 1778, elle mit au monde Madame Royale, qui sera suivie par deux fils et une autre fille. L’essentiel était sauf, la descendance assurée. Reste à comprendre le pourquoi de ces sept années de blocage. Quoi qu’en ait dit Joseph II, « nonchalance et maladresse » n’expliquaient pas tout. Il existait bien entre eux un obstacle. La vérité, on la trouve dans divers azutres documents que Zweig n’avait pas lus, notamment mles minutes des rapports secrets de l’ambassadeur d’Autriche à l’impératrice, consignés avant expédition par son secrétaire.
Simone Bertière
Pourtant :
« Elle est très bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont d’un beau blond, on juge qu’ils seront un jour châtain cendré ; ils sont bien plantés. Elle a le front beau, la forme du visage par un ovale beau, mais un peu allongé, les sourcils aussi bien fournis qu’une blonde peu les avoir. Ses yeux sont bleus, sans être fade, et jouent avec une vivacité pleine d’esprit. Son nez est aquilin, un peu effilé par le bout ; sa bouche est petite ; ses lèvres sont épaisses, surtout l’inférieur, qu’on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles, qui peuvent la dispenser de mettre du rouge.»
Louis Petit de Bachaumont
Le 27 avril 1777
Mercy, sortant de la maladie, se rend dans l’appartement de l’Empereur auquel il expose les points qui concernent le voyage de Joseph II :
les motifs sur lesquels se fonde l’ascendant de la Reine sur Son époux. Il fait savoir que celui-ci se glorifie des charmes et des qualités de la Reine qu’il aime autant qu’il est capable d’aimer, mais qu’il La craint au moins autant qu’il L’aime, ce dont il cite des preuves.
Il analyse les vrais sentiments de la Reine pour le Roi, observe qu’Elle le néglige trop et l’intimide souvent.
Il prouve que les princes de la maison de Bourbon ne se sont tenus que par l’habitude, et surtout par celle qui les accoutume à parler d’affaires…
Nécessité pour la Reine de songer avec le temps de former un ministère qui Lui soit dévoué…
Il parle des fantaisies de la Reine, de Son goût pour les diamants, de Ses dettes, de la complaisance du Roi en facilitant les moyens de les payer…
Il s’étend enfin beaucoup sur la passion du jeu et ses conséquences.
Le 29 avril 1777
Joseph se rend à Versailles, où il reste le soir. Ce n’est que deux semaines après son arrivée, que la Reine se résout à le laisser seul avec Son mari. Le Roi parle naturellement de sa position dans l’état de mariage, et avoue que jusqu’à présent ses forces physiques ne sont pas développées, mais qu’il s’aperçoit de leurs progrès journaliers ( ce qui implique des rapports quotidiens…) et qu’il espère d’avoir bientôt des enfants. L’Empereur se borne à le confirmer dans cet espoir et ne lui fait aucune autre question sur cette matière, la Reine ne lui en ayant rien laissé ignorer. Le Roi parle ensuite de quelques objets de gouvernement intérieur. Il reste vague ; l’Empereur ne veut l’embarrasser ni lui sembler trop curieux, il s’en tient à l’écouter et à ne parler que de manière à entretenir la conversation.
Intelligent, sérieux, très autoritaire, mais affectueux à l’égard de sa sœur, Joseph II crée au sein de la famille royale une atmosphère confidentielle et fraternelle et obtient les aveux non seulement de la Reine, mais aussi du Roi. Ses sages conseils porteront leurs fruits et le mariage des souverains sera finalement consommé. Curieux de découvrir également la capitale sous toutes ses facettes, il profite de chaque instant de son séjour pour rendre visite à différentes personnalités, visiter des centres culturels et scientifiques, faire les promenades, et conquiert le tout Paris par son attitude amicale et simple.
L’Empereur a une conversation fort affectueuse avec sa sœur : le ton de l’amitié et de la gaieté rétablit la confiance et la bonne volonté de la Reine. Si bien qu’Elle lui demande d’Elle-même des points par écrit pour Lui servir de règle sur Sa conduite à venir.
Joseph II résume ainsi la situation :
« Le Roi est mal élevé, il a l’extérieur contre lui , mais il est honnête, point sans quelques connaissances, mais faible pour ceux qui savent l’intimider, et par conséquent mené à la baguette, sans curiosité, sans élévation , dans une apathie continuelle, d’une vie très uniforme. Il est fort au reste, et paraît qu’il devrait pouvoir devenir père ; là-dessus il y a des mystères inconcevables ; il bande à ce que l’on dit, très ferme, il l’introduit même, mais il ne remue pas et se retire ensuite sans avoir déchargé. Nous ne faisons pas comme cela, et c’est être un « souffleur » d’un haras (cf l’étalon qui prépare les juments pour la saillie, qu’il ne pratique pas lui-même) qui est un fichu métier. La Reine est une très jolie et très aimable femme par tous les pays du monde, mais elle est ivre de la dissipation de ce pays, et bref, elle ne remplit ni les fonctions de femme ni celles de reine comme elle le devrait, car comme femme elle néglige absolument le Roi, elle le fait marcher plus d’autorité que par tous les autres moyens, elle ne se soucie ni de jour ni de nuit de sa société.»
Joseph II à son frère Léopold, grand-duc de Toscane
Selon Jean-Pierre Fiquet, l’absence de consommation du mariage relève d’abord d’un refus total et obstiné de Louis XVI. Le Dauphin reçoit sa jeune épouse comme une sorte d’espionne au service du clan pro-autrichien dirigé par Choiseul et en conçoit une exécration profonde pour elle. D’où l’abstinence totale. Puis, le jeune Roi passera à l’étape de l’humiliation en se contentant de pénétrations immobiles. Ainsi pourrait s’imposer l’idée d’une stérilité de la Reine, meilleure justification pour un renvoi en Autriche. Ulcérée, Marie-Antoinette se refuse alors à Son époux et s’engage dans la vie légère de Versailles qui Lui fera tant de mal dans Sa relation avec Ses sujets.
Marie-Antoinette et Mercy dans la pièce Madame Capet (1936)
Le 15 août 1777
Marie-Antoinette s’est remise des menaces réitérées d’une fièvre tierce. Il faut cependant qu’Elle s’assujettisse à un régime car quelques indices d’obstruction à la rate et une tendance à engendrer des humeurs glaireuses ont décidé Son premier médecin à Lui prescrire l’usage de certaines pilules d’ipécacuanha, et des bains. Il Lui autorise toujours les promenades et Ses amusements ordinaires. Le Roi revient passer la nuit chez la Reine mais ce n’est pas sans interruption, et avec cette habitude constante sur laquelle Mercy insiste toujours comme point le plus essentiel à maintenir.
Le 18 août 1777
Plus de sept ans après la célébration de leurs noces, le Roi et la Reine de France consomment enfin leur mariage (entre dix et onze heures du matin, après le bain de la Reine). Les conseils de Joseph II (pourtant pas un maître en la matière ! ) ont donc porté leurs fruits.
Le docteur Lassone, d’abord, l’ambassadeur Mercy, l’abbé de Vermond et l’Impératrice Marie-Thérèse ensuite sont tenus au courant par Marie-Antoinette Elle-même de ce grand événement dans Sa vie de couple. Lassone envoie un rapport au Docteur Störk (1731-1803), le médecin de Marie-Thérèse.
Marie-Antoinette est alors devenue une belle femme (1,63 mètre), avec une gorge opulente (109 cm de tour de poitrine) et une taille dont Elle restera toujours fière (58 cm). Elle a des pieds menus (Elle chausse du 36 et demie).
Le château de Fontainebleau
Le 12 septembre 1777
Mercy écrit à Marie-Thérèse :
« … La faveur de la comtesse Jules de Polignac n’a fait qu’accroître jusqu’à ce moment. La Reine ne peut plus se passer de la société de cette jeune femme; elle est dépositaire de toutes ses pensées, et je doute fort qu’il y en ait d’exceptées à cette confiance sans bornes. Ces derniers temps, il n’en est rien résulté de fort nuisible. (…) La princesse de Lamballe, qui est revenue depuis quinze jours des eaux de Plombières, a été reçue par la Reine avec beaucoup de démonstrations de bonté ; mais cet accueil n’est qu’une forme de bienséance qui devient de plus en plus embarrassante et gênante. La Reine cherche quelquefois à se tromper elle-même à cet égard ; mais comme elle nous permet toujours, à l’abbé de Vermond et à moi, de lui exposer sans détour nos réflexions et nos remarques, S.M. finit par convenir de bonne foi que nous ne nous méprenons guère sur le vrai état de ses affections. (…)»
Le comte de Mercy
Le 19 mars 1778
Conception de Madame Royale à Fontainebleau en fin de matinée, après le bain de Marie-Antoinette.
Image de La Guerre des Trônes (2022) de Vanessa Pontet et Eric Le Roux
« Je soupçonne que la comtesse de Polignac a connaissance au moins d’une partie des lettres de V.M. et qu’elle est consultée sur les réponses qui y sont faites . D’ailleurs, informée de tout ce que l’on dit à la Reine, cette favorite peut compromettre les serviteurs zélés de V.M., et cela porte directement sur l’abbé de Vermond et sur moi. Je n’ai pas dissimulé à la Reine mes réflexions à ce sujet. S.M., sans avouer ni nier l’étendue de sa confiance dans la comtesse de Polignac s’est bornée à m’assurer qu’elle ne me nommait jamais. J’observai que cette réserve était très insuffisante. Cela d’autant plus qu’il est évident que la comtesse de Polignac est entièrement livrée au comte de Maurepas, ne lui laisse pas ignorer la moindre circonstance de ce qu’elle apprend de la Reine .»
Mercy à Marie-Thérèse
C’est là qu’on voit à quel point Mercy et Vermond furent nuisibles pour Marie-Antoinette et ne cachèrent même pas leur jalousie quand une autre personne qu’eux pouvaient avoir de l’influence sur elle. Mercy et Vermond L’ont maintenue dans Son rôle d’Archiduchesse, prioritaire à leurs yeux. Madame de Polignac en fait la Reine de France. On comprend que Maurepas, son oncle, y soit vigilant.
Le 13 juillet 1778
Le temple de l’Amour dans le jardin anglais de Marie-Antoinette
« Dans la grande île, s’élevait le temple. Le sculpteur Deschamps en avait fait un modèle, dans lequel des colonnettes en bois, fixées avec du mastic sur un plateau, portaient des chapiteaux modelés en cire. Il avait préparé, en outre, pour les différentes parties de l’ornementation, des projets en plâtre à la grandeur d’exécution. Au mois de juillet 1778, les échafauds furent enlevés, et l’on put juger de l’effet de cet édifice que les contemporains ont beaucoup admiré. Il est formé de douze colonnes corinthiennes supportant une coupole en pierre de Conflans. Le pavé est en marbre blanc veiné, à compartiments bordés de rouge. Dans les entrecolonnements sont encastrées des bandes de marbre de Flandre. Le centre de la coupole est orné d’un trophée de six pieds de diamètre, encadré d’un tore de fleurs et composé des attributs de l’Amour : couronnes de roses, carquois, brandons, flèches liées de rubans et enlacées de roses et de feuilles d’olivier. On pensa d’abord à placer au milieu de cette rotonde un Amour dont le sculpteur Deschamps soumit à la reine une ébauche en cire blanche. Quand la construction fut terminée, on se décida pour une statue de Bouchardon, faite depuis 1746, et dont le sujet est l’Amour adolescent se taillant un arc dans la massue d’Hercule. Tout autour du temple, dans l’île, on planta des pommiers-paradis et des rosiers pelote-de-neige. Les ponts jetés sur la rivière furent garnis de caisses de fleurs.»
Le Petit Trianon : histoire et description de Gustave Adolphe Desjardins
Le temple de l'Amour
Le 31 juillet 1778 à dix heures et demie du soir
L’enfant royal donne son premier mouvement dans le ventre de sa mère…
La Reine doit être à la fois fière et soulagée de devenir enfin ce à quoi La destine Son mariage : le ventre de la couronne de France.
Michèle Morgan est Marie-Antoinette (1956) pour Jean Delannoy
Du 7 au 28 octobre 1778
Séjour de la Cour au château de Marly où ont lieu de nombreuses fêtes offertes par Louis XVI pour la grossesse de la Reine.
Le 18 décembre 1778, vers minuit
La Reine ressent les premières douleurs et fait appeler Son mari à une heure et demie. Pendant ce temps, Madame de Lamballe, surintendante de Sa maison, court avertir la famille royale. Lorsque les douleurs La reprennent, avec violence, Marie-Antoinette s’installe dans un petit lit de travail dressé exprès près de la cheminée.
Les courtisans, massés dans l’antichambre de la Reine et le cabinet du Roi, sont si nombreux qu’ils se répandent jusque dans la Galerie des Glaces. Tous trépignent d’impatience. Lorsqu’on ouvre enfin les portes, ils s’élancent dans les appartements de la Reine et s’agglutinent jusqu’à Son lit. Même du temps de Louis XIV, on n’avait jamais vu une foule si dense ! La pauvre souveraine croit mourir, et serre les dents pour ne pas donner à ces yeux scrutateurs le spectacle de Sa souffrance.
Image de Marie-Antoinette, la véritable histoire (2006) de François Leclerc et Yves Simoneau
Pendant la nuit, le Roi a pris la précaution de faire attacher par des cordes les énormes écrans de tapisserie qui entourent le lit de Sa Majesté ; sans cela, ils auraient certainement été jetés sur Elle. Il est impossible de se déplacer dans la salle, qui est remplie d’une foule si hétéroclite qu’on aurait pu se croire dans quelque lieu d’amusement public. Deux Savoyards montent sur les meubles pour mieux voir la Reine, placée en face de la cheminée.
A l’instant ou l’accoucheur Vermond dit à haute voix :
« La reine va accoucher ! » les flots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la reine. Le roi avait eu, dans la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient le lit de sa majesté : sans cette préoccupation ils auraient à coup sur été renversés sur elle. Il ne fut possible de remuer dans la chambre, qui se trouva remplie d’une foule si mélangée qu’on pouvait se croire sur une place publique. »
Mémoires de madame de Campan
Images de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
La pauvre souveraine croit mourir, et serre les dents pour ne pas donner à ces yeux scrutateurs le spectacle de sa souffrance. La naissance est un supplice. Un instant, on croit que l’enfant est mort, mais des vagissements se font entendre : il vit. La Reine n’a pas le temps de s’en réjouir. Elle n’en peut plus. La tension, l’émotion, l’atmosphère confinée et étouffante, le vacarme des courtisans, le travail éreintant de douze heures… Elle est prise d’une convulsion et s’évanouit. Terreur du docteur Lassonne. Il faut La saigner pour La réanimer et reprendre les suites naturelles de l’accouchement ! Marie-Antoinette n’apprend que plus tard qu’Elle a donné le jour à une fille, et pleure abondamment. L’enfant est baptisée Marie-Thérèse-Charlotte et sera surnommée Madame Royale.
Marie-Antoinette ne se remettra jamais totalement de ce premier accouchement, pratiqué dans des conditions désastreuses. Les contemporains de la Reine mentionnent un « terrible accident » survenu pendant le travail : il s’agit probablement d’une hémorragie.
La Reine souffrira dorénavant de graves problèmes d’ordre gynécologique, et Ses futures grossesses seront très difficiles : fièvres à répétition, chute de cheveux, très grande fatigue… Un état inquiétant que les médecins aggravent en La saignant quatre à cinq fois à chaque nouvelle grossesse.
La naissance est un supplice. Un instant, on croit que l’enfant est mort, mais des vagissements se font entendre : il vit. La Reine n’a pas le temps de s’en réjouir. Elle n’en peut plus. La tension, l’émotion, l’atmosphère confinée et étouffante, le vacarme des courtisans, le travail éreintant de douze heures… Elle est prise d’une convulsion et s’évanouit.
Seul le Roi a la force d’ouvrir les fenêtres qui étaient calfeutrées pour l’hiver.
Image de Marie-Antoinette de Sofia Coppola
Image de Marie-Antoinette de Sofia Coppola
Image de Marie-Antoinette, Reine d'un seul amour (1989) de Caroline Huppert
Leur amour est né d’une position sociale commune, une situation qu’ils n’espéraient pas contrôler. Le mariage, pour les personnes de leur rang, était une question d’alliances et de devoir. L’amour, s’il naissait au sein d’un couple politique marié, était un luxe. Et pourtant, l’amour est né dans ce couple, qui a des personnalités pratiquement opposées, qui fait face à une pression immense dès les premiers instants de leur mariage, qui fait face à des facteurs de stress internes et externes qui ont créé des conflits dans leurs rôles personnels et publics d’épouse/mari et de Reine/Roi, et qui décide finalement de rester ensemble avec leurs enfants quel que soit le danger plutôt que de se séparer.
Marie-Antoinette n’apprend que plus tard qu’elle a donné le jour à une fille, et pleure abondamment.
Si elle n’est pas le Dauphin désiré, elle rassure sur la fertilité du couple royal et elle est très aimée de ses parents.
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Marie-Antoinette devient mère plus jeune (vingt-trois ans, un mois et dix-sept jours) que Marie Leszczyńska (vingt-trois ans, sept mois et vingt-et-un jours) qui a rempli son royal devoir immédiatement après un mariage plus tardif et donc plus naturel.
Mais dès lors, on attribue la paternité de la princesse au comte d’Artois, au duc de Coigny ou au duc de Lauzun. Ces rumeurs viennent de la Cour, de la famille royale même : on sait que le comte de Provence paie des libellistes pour que circulent des chansons licencieuses à propos de cette royale naissance qui réjouit toute la France, car toute fille qu’elle est, Madame Royale renforce l’espérance en un prochain Dauphin.
Le 31 mars 1779
Marie-Antoinette attrape une rougeole très douloureuse, cause de violents maux de gorge et d’aphtes. Elle a Ses règles. La maladie étant très contagieuse, il est hors de question qu’elle puisse voir Sa petite fille ou Son mari.
Le 12 avril 1779
Marie-Antoinette part en convalescence au Petit Trianon :
« Je vais m’établir aujourd’hui à Trianon pour changer d’air jusqu’à la fin de mes trois semaines, époque où je pourrai voir le Roi. Je l’ai empêché de s’enfermer avec moi ; il n’a jamais eu la rougeole, et surtout dans ce moment où il y a tant d’affaires, il aurait été fâcheux qu’il gagnât cette maladie. Nous nous écrivons tous les jours, je l’ai vu hier de dessus mon balcon en plein air.»
Marie-Antoinette à sa mère, Correspondance, édition établie par Evelyne Lever, 2005
Sa Maison s’établit au Grand Trianon mais les dames d’honneur et d’atours n’ont droit qu’à des visites de quelques instants. Les dames du palais sont quant à elles entièrement refusées. Il faut dire aussi que la plupart sont susceptibles d’être mère. Marie-Antoinette n’est cependant pas du tout seule : Monsieur, Madame, le comte d’Artois et la princesse de Lamballe ne la quittent pas. Les deux princesses ne risquent pas grand chose avec la rougeole car peu susceptibles de tomber enceintes…
Mais ce qui fait jaser ce sont quatre hommes issus de ses entours qui sont choisis comme garde-malades, ne quittant pas Marie-Antoinette de sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir sauf aux heures de repas : le duc de Coigny (1737-1821), le duc de Guines (1735-1806), le comte d’Esterhazy (1740-1805) et le baron de Besenval (1721-1791).
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
« Les trois semaines que nous passâmes à Trianon furent très agréables, uniquement occupés de la santé et de l’amusement de la reine, de petites fêtes simples dans un lieu charmant , des promenades en calèches ou sur l’eau. Point d’intrigues, point d’affaires, points de gros jeux. Seule la magnificence qui y régnait pouvait faire soupçonner qu’on était à la cour.»
Valentin Ladislas, comte d’Esterházy
Des hommes en tant que garde-malades étaient alors indispensables puisque la rougeole pouvait entraîner de graves conséquences sur les dames potentiellement enceintes. Les moyens de contraception n’existaient pas encore et donc toutes ses dames du palais en âge de procréer pouvaient être enceintes. De plus, dans ces situations de maladies contagieuses à risque pour les femmes, Marie Leszczyńska agissait de même et personne ne trouvait rien à redire…
Toujours secondé par Vermond, Mercy suggère alors à Marie-Antoinette d’écrire quelque petit billet à Son mari.
« La proposition en fut d’abord reçue et rejetée avec une aigreur extrême.»
Vermond insiste longuement pour parvenir à ce que la Reine se borne à lui écrire «qu’elle a beaucoup souffert, mais que ce qui la contrari(e) le plus (est) de se voir privée encore pour plusieurs jours du plaisir de voir le roi».
L'Abbé Complaisant de Joseph Caraud peut faire songer à Marie-Antoinette au Petit Trianon en compagnie de l'abbé de Vermond
Louis XVI est «enchanté» de ce message et Lui répond aussitôt. Une correspondance quotidienne s’engage entre les époux ce qui «f(a)it sensation dans Versailles et dès ce moment les propos se calmèrent».
« Paris, 17 janvier 1780 Depuis la fin du mois dernier, la Cour est devenue presque journellement plus nombreuse à Versailles. Il y avait eu peu de monde aux deux premiers bals chez la Reine, particulièrement très peu de femmes dansantes. Le nombre s’en est multiplié au troisième bal, qui a été fort brillant, ainsi que le seront sans doute ceux qui suivront. Les bontés que la Reine daigne marquer à un chacun doivent ajouter à l’empressement de lui faire la cour. Sa Majesté, après quelques réflexions sur le passé, a cru devoir s’occuper sérieusement et avec suite des moyens de rendre à Versailles son ancien lustre, et il ne tardera pas à y être établi, si la Reine persiste dans la pratique des principes qu’elle semble avoir adoptés.
(…)
Je me suis permis d’exposer cette remarque et d’y en ajouter une autre qui n’est pas moins essentielle pour rendre constamment la Cour nombreuse : ce serait de bannir pour jamais le gros jeu de chez la reine. Beaucoup de personnes des deux sexes craignent de se trouver au cercle, et de devoir y courir les hasards d’un jeu trop au-dessus de leurs facultés. Cet inconvénient est sans contredit un de ceux qui ont éloigné le plus de monde de Versailles, et comme la reine en est maintenant persuadée, il y a apparence que la réforme du jeu sera plus solidement décidée . »
Mercy-d’Argenteau à l’Impératrice Marie-Thérèse d’Autriche
Mi-juin 1779
Marie-Antoinette fait une fausse-couche, à cause d’un mouvement brusque pour remonter la vitre de Son carrosse.
Le 14 juillet 1779
Marie-Antoinette a Ses règles peu abondantes et décolorées, (comme cela arrive parfois au premier terme d’une grossesse) avec un retard de vingt-neuf jours.
Dès qu’il est question de politique, les conversations de Louis XVI et Marie-Antoinette tournent à l’affrontement. Car l’immaturité de la Reine est entretenue à la fois par l’Autriche et par la France. Mercy lui répète que les intérêts des deux pays sont identiques. Et il se garde bien de lui expliquer le pourquoi des démarches qu’on exige d’elle : moins elle sait, mieux cela vaut. Il s’étonnera et s’indignera lorsque, après quinze ans de mariage, elle ose lui demander s’il est normal que les ministres de France soient choisis à Vienne. Face à un tel blocage, Louis XVI a la faiblesse de baisser les bras. Il n’envisage pas une seconde de l’initier un tant soit peu à la politique, comme le suggère Turgot, par exemple. Elle n’est pas sotte. Peut-être comprendrait-elle. Maius il est tellement plus simple de la laisser s’zmuser tout son soûl ! Pendant qu’elle joue à gouverner Trianon, elle s’abstient de tarabuster les ministres.
Simone Bertière
Paul et Pierrette Girault de Coursac observent que madame de Polignac en donne au Roi pour son argent, car il lui faut tenir table ouverte, organiser des bals, recevoir chez elle la société que Louis XVI a choisie pour sa femme, mais elle est tenue de rester de garde près de la Reine, de L’amuser, de La surveiller, de La diriger, de subir Ses sautes d’humeur et Ses caprices, sans jamais pouvoir quitter ce service écrasant pour plus de quelques jours qu’elle ne soit rappelée à la Cour par un message urgent du Roi.
Images des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Le 29 novembre 1780
Mort de l’Impératrice Marie-Thérèse après une courte maladie. Ayant appris la nouvelle avant sa femme, Louis XVI charge l’abbé de Vermond de La prévenir avec le plus de ménagement possible. Lorsque l’abbé est acquitté de sa pénible tâche, le Roi rejoint Marie-Antoinette et trouve les mots qui conviennent pour apaiser Son immense douleur.
C’est pour Marie-Antoinette, «le plus affreux malheur».
En septembre 1781
Le cabinet de la Méridienne (N°5) Un Cabinet pour la grossesse de la Reine
Au printemps 1781, la Reine est enceinte de Son deuxième enfant que tous espèrent être un mâle. On s’inquiète des chaleurs précoces. Agacée par cet affairement autour d’Elle, Marie-Antoinette cherche à s’en retrancher et fait aménager à cette fin le petit cabinet de repos à l’arrière de Sa chambre. Il est depuis lors connu sous le nom de Cabinet de la Méridienne.
Le cabinet de la Méridienne
Richard Mique propose d’établir des pans coupés dans la pièce pour poser deux portières à l’aplomb d’une niche-sofa, ce qui permet de créer, derrière, un passage pour que les femmes de service puissent aller vers les autres salles des cabinets intérieurs sans déranger la Souveraine. Le dessin des portes vitrées est confié au ciseleur-fondeur Forestier, qui les agrémentent de rosiers en fleur sur le pourtour et d’un aigle dont la massue est prise dans des branchages.
Marie-Antoinette posant dans la Méridienne pour Elisabeth Vigée Le Brun par Benjamin Warlop
Images de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Le 22 octobre 1781
Naissance du Dauphin, Louis-Joseph-Xavier-François (1781-1789), premier Dauphin.
Marie-Antoinette n’est plus seulement la Reine, Elle est désormais la mère de l’héritier du trône : Elle a rempli la mission pour laquelle on L’a mariée.
Marie-Antoinette et le Dauphin Louis-Joseph par Benjamin Warlop
Les maternités ne modifient en rien le mode de vie du couple royal, au contraire. Il semble que la jeune femme profite de la joie de son mari pour lui extorquer en échange une autonomie accrue. Contrairement à ce que dit Zweig, elle n’a pas renoncé aux divertissements. C’est aptès la naissance de sa fille qu’elle se retrouve un soir sur le pavé, seule avec une suivante, auprès de sa voiture versée, et qu’il faudra cogner à la devanture d’un commerçant pour faire appeler un fiacre qui l’aménera au bal de l’Opéra, toute fière de son exploit, inconsciente !
Simone Bertière
Images de La Comtesse de Charny (1989) de Marion Sarraut
Le 20 février 1785
Louis XVI offre le château de Saint-Cloud, qu’il a acheté au duc d’Orléans, à Marie-Antoinette. Elle souhaite pouvoir y résider avec Ses enfants; l’air y est jugé très sain. Que les ordres y soient donnés «De par la Reine» engendre de nombreuses critiques…
Le château de Saint-Cloud
Le 27 mars 1785
Naissance de Louis-Charles, duc de Normandie, Dauphin en 1789 et déclaré Roi de France en 1793 par les princes émigrés sous le nom de Louis XVII.
Le 24 mai 1785
Lors de Sa visite de Relevailles à Paris, Marie-Antoinette constate que Sa popularité a diminué…
Le 26 mai 1785
Séjour de la Reine à Trianon pour quelques jours.
Le 8 juin 1785
Marie-Antoinette est choquée par le peu d’empressement que Lui marquent les parisiens : « Mais que leur ai-je donc fait?» s’exclame-t-Elle en rentrant aux Tuileries devant ce premier signe d’impopularité…
Le 1er août 1785
Le bijoutier Böhmer se rend chez la première femme de chambre de Marie-Antoinette, madame Campan, et évoque l’affaire qui l’amène avec elle: il s’agit de l’achat du collier qu’il avait réalisé avec son associé Bassenge, pour madame du Barry, mais Louis XV étant mort, le bijou leur est resté sur les bras. Par l’entremise d’une aventurière, Jeanne de La Motte (1756-1791), la vente semblait possible car cette descendante d’un bâtard d’Henri II a approché le cardinal de Rohan, désolé d’être en disgrâce vis à vis de la Reine depuis Son arrivée en France. La comtesse de La Motte lui fait penser qu’en aidant Marie-Antoinette à acquérir cette parure, il pourrait espérer devenir ministre …
LE collier qui valait 1 600 000 livres
Henriette Campan tombe des nues et va immédiatement rapporter à la Reine son entretien avec Böhmer. Marie-Antoinette, pour qui l’affaire est incompréhensible, fait appeler l’abbé de Vermond et le baron de Breteuil (1730-1807), ministre de la Maison du Roi, afin de tirer les choses au clair.
Le 2 août 1785
Le banquier français, Claude Baudard de Saint-James (1738-1787) rencontre l’abbé de Vermond et lui apprend que le cardinal de Rohan avait l’intention d’emprunter 700 000 livres au nom de la Reine. Etant donné l’importance de la somme, il est prêt à avancer, mais il veut des ordres précis et directs.
De plus en plus scandalisée, Marie-Antoinette presse Vermond et Breteuil de faire éclater l’affaire au grand jour.
Marie-Antoinette reçoit les joailliers venus pour La remercier d’avoir acheté leur fabuleux collier par l’intermédiaire du cardinal de Rohan. Épouvantée par une telle révélation, la Reine ne peut articuler un seul mot. C’est l’abbé de Vermond, présent à cet entretien qui leur demande «comment le cardinal s’y est pris pour faire cette acquisition».
Le 14 août 1785
Après de longues concertations avec l’abbé et le ministre, il est décidé que ce dernier en parle au Roi, veille de l’Assomption, jour de fête de la Reine.
Le 9 août 1785
Böhmer est reçu par Marie-Antoinette qui, entendant le récit, tombe des nues. Elle lui avoue ne rien avoir commandé et avoir brûlé le billet. Furieux, Böhmer rétorque :
« Madame, daignez avouer que vous avez mon collier et faites-moi donner des secours ou une banqueroute aura bientôt tout dévoilé ».
La Reine en parle alors au Roi et au baron de Breteuil, ministre de la Maison du Roi.
Le 15 août 1785
Alors que le cardinal — qui est également grand-aumônier de France — s’apprête à célébrer en grande pompe la messe de l’Assomption dans la chapelle du château de Versailles, il est convoqué dans les appartements du Roi en présence de la Reine, du garde des sceaux Miromesnil et du ministre de la Maison du Roi, Breteuil.
Il se voit sommé d’expliquer le dossier constitué contre lui. Le prélat comprend qu’il a été berné depuis le début par la comtesse de La Motte. Il envoie chercher les lettres de la « Reine ». Le Roi réagit :
« Comment un prince de la maison de Rohan, grand-aumônier de France, a-t-il pu croire un instant à des lettres signées Marie-Antoinette de France ! ».
La Reine ajoute :
« Et comment avez-vous pu croire que moi, qui ne vous ai pas adressé la parole depuis quinze ans, j’aurais pu m’adresser à vous pour une affaire de cette nature ? ».
Le cardinal tente de s’expliquer.
Lana Marconi est la Reine dans Si Versailles m'était conté (1953) de Sacha Guitry
« Mon cousin, je vous préviens que vous allez être arrêté. », lui dit le Roi. Le cardinal supplie le Roi de lui épargner cette humiliation, il invoque la dignité de l’Église, le souvenir de sa cousine la comtesse de Marsan qui a élevé Louis XVI. Le Roi se retourne vers le cardinal :
« Je fais ce que je dois, et comme Roi, et comme mari. Sortez. »
Au sortir des appartement du Roi, il est arrêté dans la Galerie des Glaces au milieu des courtisans médusés.
Arrestation du cardinal de Rohan dans L'Affaire du Collier (2001)
Le 7 octobre 1785
Conception de la petite Madame Sophie.
Du 10 octobre au 16 novembre 1785
Séjour de la Cour à Fontainebleau où Marie-Antoinette se rend en yacht par la Seine. Madame Royale est, pour la seconde fois, du séjour à Fontainebleau. Durant ce séjour, elle est insupportable. Marie-Antoinette lui passe tout.
Le 27 décembre 1785
Axel de Fersen écrit à Gustave III :
« Le Roi est toujours faible et méfiant, il n’a de confiance qu’en la Reine, aussi il paraît que c’est elle qui fait tout, les ministres y vont beaucoup et l’informent de toutes les affaires, on a beaucoup dit dans le public que le Roi commençait à boire que la Reine entretenait cette passion et profitait de son état pour lui faire signer tout ce qu’elle voulait, rien n’est plus faux il n’a pas le penchant pour la boisson et dans la supposition qu’on fait ce serait un vice trop dangereux pour les suites qu’il, pourrait avoir, car une autre pourrait surprendre au Roi une signature aussi bien que la Reine.»
Le 31 mai 1786
La prétendue comtesse de La Motte, elle, est condamnée à la prison à perpétuité à la Salpêtrière, après avoir été fouettée et marquée au fer rouge sur les deux épaules du « V » de « voleuse » (elle se débattra tant que l’un des « V » sera finalement appliqué sur son sein).
Juin 1786
Voyage de Louis XVI à Cherbourg… Il visite les travaux du port de Cherbourg le 23 juin 1786.
Louis XVI visite le port de Cherbourg, 23 juin 1786 par Louis-Philippe Crépin ; château de Versailles
Le 9 juillet 1786
Marie-Antoinette met au monde Son dernier enfant, une petite fille qui reçoit les prénoms de Marie-Sophie-Hélène-Béatrix, couramment appelée Sophie-Béatrix ou la Petite Madame Sophie.
Mercy écrit à Joseph II à propos de la naissance :
«La reine m’a appelé pour venir chez elle quelques heures après l’accouchement, pour me dire que ne pouvant pas écrire elle-même, elle voulait que je rende compte comme témoin oculaire du bon état dans lequel elle se trouve ; depuis ce moment, la reine n’a pas éprouvé le moindre inconvénient, pas même la fièvre de lait. La princesse qui vient de naître est d’une taille et d’une force extraordinaires… Votre Majesté a toutes les raisons d’être entièrement à l’aise sur la condition de son auguste sœur et sur celle de la jeune famille royale.»
Le 2 septembre 1786
Le Roi chasse à la plaine de Saint-Nom. Il soupe à Trianon.
Dimanche 3 septembre 1786
Louis XVI dîne et soupe à Trianon.
Le 4 septembre 1786
Le Roi ne peut chasser aux Loges à cause de la pluie. Il soupe à Trianon.
Le 6 septembre 1786
Le Roi chasse à la plaine de Villepreux et tue trois cent soixante-dix-neuf pièces. Il soupe à Trianon.
Le 7 septembre 1786
Le Roi chasse et ne prend rien. Il dîne et soupe à Trianon.
Le 8 septembre 1786
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 9 septembre 1786
Le Roi chasse le cerf au poteau de la Ville-Dieu, il en prend deux et soupe à Trianon.
Le 13 septembre 1786
Louis XVI tire à neuf heures à la plaine de Compiègne, dîne à deux heures trois quart et revient par Trianon.
Le 14 septembre 1786
Le Roi chasse et ne prend rien. Il dîne et soupe à Trianon.
Le 15 septembre 1786
Louis XVI tire à la plaine d’Arcueil et dîne à Trianon.
Le 16 septembre 1786
Le Roi déjeune à Saint-Hubert, chasse le cerf aux Plein-Vaux et soupe à Trianon.
Dimanche 17 septembre 1786
«Vêpres et salut»; Louis XVI dîne et soupe à Trianon.
Le 18 septembre 1786
Louis XVI tire à la plaine de Saclé, tue trois cent trente-neuf pièces et soupe à Trianon.
Le 19 septembre 1786
Le Roi déjeune à Saint-Hubert, chasse le cerf à la Loge-Porée et soupe à Trianon.
Le 20 septembre 1786
Louis XVI tire à la plaine de Rungis, tue trois cent quatre-vingt-quatre pièces et soupe à Trianon.
Le 21 septembre 1786
Le Roi chasse et ne prend rien. Il dîne au hameau et soupe à Trianon.
Le 22 septembre 1786
Louis XVI tire à la plaine de Chevilly et soupe à Trianon.
Le 23 septembre 1786
Le Roi chasse le cerf à Saint-Hubert, il en prend un et soupe à Trianon.
Dimanche 24 septembre 1786
Le Roi dîne à Trianon.
Le 11 juin 1787
Louis XVI se promène à pied dans le jardin et à Trianon.
Le 25 juin 1787
« Demain je vais chasser à Rambouillet avec le Roi. La Reine y va souper…»
Madame Élisabeth
En juin 1787
Louis XVI fait construire dans le plus grand secret une magnifique laiterie, inaugurée en juin 1787, et remanier les jardins par Hubert Robert dans le style anglais, pittoresque, qui plaît tant à la Reine. Édifiée par l’architecte Jacques-Jean Thévenin, c’est l’une des plus importantes fabriques de jardin du XVIIIe siècle. La laiterie comprend une salle en rotonde qui est éclairée par une lumière zénithale venant de la coupole du plafond. Cette fabrique est destinée à la dégustation des laitages préparés dans les dépendances qui se trouvent juste à côté.
La laiterie de Rambouillet
Marie-Antoinette n’y viendra qu’ une seule fois, le 26 juin 1787, en qualifiant le domaine de Rambouillet de « Crapaudière »…
Le 19 juin 1787
La petite Sophie décède sans doute atteinte d’une tuberculose pulmonaire. La cause de son trépas est un peu mystérieuse mais il semble s’agir d’une grave infection pulmonaire. Ce décès provoque le retour précipité des Polignac et de l’abbé de Vermond.
Le 21 juin 1787
Marie-Antoinette s’enferme seule au Petit Trianon avec Madame Élisabeth, sans suite, pour pleurer Sa fille.
Le 1er août 1787
Louis XVI chasse le chevreuil à la forêt de Marly. La Reine couche à Trianon.
Du 1er au 25 août 1787
Séjour de la Reine à Trianon.
Le 2 août 1787
Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 4 août 1787
Le Roi chasse et revient bredouille, il dîne et soupe à Trianon.
Dimanche 5 août 1787
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Les 5, 7 et 11 août 1787
Bals à Trianon.
Dimanche 5 août 1787
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon. Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 7 août 1787
Le Roi chasse et ne prend rien, il dîne et soupe à Trianon.
Le 9 août 1787
Le Roi chasse et ne prend rien, il dîne et soupe à Trianon.
Le 10 août 1787
Le Roi chasse et ne prend rien, il dîne et soupe à Trianon.
Dimanche 12 août 1787
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon. Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 14 août 1787
Le Roi chasse et ne prend rien, premières vêpres, Louis XVI doit se purger, il dîne à Trianon.
Le 16 août 1787
Louis XVI chasse le cerf au Pont de la Ville-Dieu. Il soupe à Trianon.
Le 17 août 1787
Le Roi chasse et ne prend rien, il dîne et soupe à Trianon.
Le 18 août 1787
Louis XVI chasse le chevreuil aux Côtreaux-de-Jouy. Il soupe à Trianon.
Dimanche 19 août 1787
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon. Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 20 août 1787
Louis XVI chasse le cerf au Pont de la Ville-Dieu. Il soupe à Trianon.
Le 21 août 1787
Louis XVI soupe à Trianon.
Le 22 août 1787
Le Roi tire aux Fours-à-chaux. Il soupe au Hameau de Trianon.
Le 23 août 1787
Louis XVI chasse et revient bredouille. Il dîne et soupe à Trianon.
Le 24 août 1787
Le Roi chasse le cerf à Dampierre et il soupe à Trianon.
Marie-Antoinette au Livre par Elisabeth Vigée Le Brun, 1788, huile sur toile, château de Versailles
Cette composition a des vues politiques. On craint alors pour la santé du Roi, et si Louis-Joseph venait à lui succéder, Marie-Antoinette devrait être nommée régente. C'est à cette aptitude que vise ce tableau, qui est rempli de symboles. On peut noter la trilogie de couleurs : bleu, blanc et rouge. Comme c'est le 17 juillet 1789 qu'on présente la cocarde tricolore au Roi, on ne peut voir en la Reine qu'une inspiratrice du nouveau drapeau français... Accusée d’avoir trompé Louis XVI, de nombreux pamphlets affirment que ses enfants sont illégitimes. Pour leur répondre, Marie-Antoinette porte Ses quatre rangs de perles, un rang par enfant, montrant bel et bien leur légitimité. Elle rappelle également son lien avec la nature, le langage des fleurs. Dans le bouquet se trouve une branche de lilas, symbole de la fertilité. La branche de lilas posée sur la table symbolise encore la mort de la petite Sophie-Béatrice, décédée en 1787. Enfin, Marie-Antoinette tient dans sa main un livre. Accusée d’être peu attentive à ce qu’Elle fait, incapable de se concentrer longtemps, et de peu se cultiver, Elle montre sur ce tableau qu’elle peut arrêter son activité pour se consacrer au peintre, et on peut noter qu’Elle est arrivée à la fin de Son livre.
Le 24 avril 1788
Marie-Antoinette fait part à Son frère Joseph II des décisions de Son mari :
«Nous sommes au moment de faire de grands changements dans les parlements ; on pense à les borner aux fonctions de juges et à former une autre assemblée qui aura le droit d’enregistrer les impôts et les lois générales au royaume. Il me semble qu’on a pris toutes les mesures et précautions compatibles avec le plus grand secret qui était nécessaire, mais ce secret même entraîne incertitude sur les dispositions du grand nombre de gens qui peuvent nuire ou contribuer au succès. Il est très fâcheux d’être obligé à des changements de cette espèce, mais par l’état des affaires, il est clair que si on différait, on aurait moins de moyens pour conserver et maintenir l’autorité du Roi.»
Si, exceptionnellement, devant les pressions sans cesse accrues de Joseph II, Louis XVI se décide à faire front, Marie-Antoinette met sa résistance sur le compte de son ministre, Vergennes (1719-1787), ou Necker (1732-1804). Et elle persiste à mépriser ce mari, catalogué une fois pour toutes comme dépourvu de voloté propre. Aucun dialogue n’est possible entre eux. Bientôt, cependant, les événements les rapprochent.
Simone Bertière
Le13 juillet 1788
Louis XVI dîne à Bellevue. En y allant, il visite à Meudon le Dauphin. La Reine couche à Trianon.
Du 15 juillet au 14 août 1788
Séjour de la Reine à Trianon.
Le 17 juillet 1788
Départ de Rambouillet à huit heures, après la messe, le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 19 juillet 1788
Louis XVI rend visite à son fils à Meudon. Il chasse le chevreuil au pavillon de Trivaux , il soupe à Trianon.
Dimanche 20 juillet 1788
«Vêpres et salut». Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 22 juillet 1788
Départ à sept heures et demie de Rambouillet avant la messe, Louis XVI dîne et soupe à Trianon.
Le 23 juillet 1788
Une fluxion empêche Louis-Auguste de chasser le chevreuil. Il dîne et soupe à Trianon.
Marie-Antoinette (1788) par Alexandre Kucharski
Thimoty Sebag interprète le Dauphin Louis-Joseph dans L'évasion de Louis XVI d'Arnaud Sélignac (2009)
Antoine Gouy en Louis XVI et Thimoty Sebag en Dauphin Louis-Joseph (L'évasion de Louis XVI, Arnaud Sélignac, 2009)
Le 25 juillet 1788
Louis XVI chasse mais revient bredouille. Il dîne et soupe à Trianon.
Le 29 juillet 1788
Départ à huit heures de Rambouillet après la messe, Louis XVI revient par Trianon pour voir le Dauphin, il y dîne et y soupe.
Image des Années Lumière (1989)
Le 30 juillet 1788
Louis XVI dîne et soupe à Trianon.
Le 2 août 1788
Départ à huit heures de Rambouillet après la messe, Louis XVI revient après dîner par Meudon pour voir le Dauphin, il dîne et soupe à Trianon.
Les caisses sont vides, les assemblées provinciales n’acceptent pas d’augmentation d’impôt, l’alliance semble se faire entre bourgeoisie et aristocratie, enfin les forces de répression échappent au Roi. Tantôt les régiments (c’est le cas notamment de la cavalerie) sont dévoués à leurs chefs aristocrates, tantôt ils sont formés d’hommes sortis du peuple qui se rebellent contre la discipline indigne qu’on leur impose ou qui sont les victimes d’une réaction aristocratique qui leur bouche toute possibilité d’ascension sociale. Dans un cas comme dans l’autre, ils sont peu sûrs. Dans quelques mois, ils vont déserter en masse pour rejoindre le peuple en révolution.
Le 7 août 1788
Louis XVI est ausculté par son médecin, il suit la messe chez lui et soupe à Trianon.
Le 8 août 1788
Louis XVI chasse mais revient bredouille. Il dîne au Hameau et soupe à Trianon.
Louis XVI consent à la convocation des États-Généraux pour le 1er mai 1789.
Un nouveau pas vers la révolution s’effectue alors.
Dimanche 10 août 1788
Le Roi dîne et soupe à Trianon.
Le 11 août 1788
Louis XVI tire aux Fours-à-Chaux. Il va visiter Trianon où il dîne et soupe.
Le 12 août 1788
Louis XVI dîne à Bellevue et soupe à Trianon.
Le 14 août 1788
Départ à huit heures de Rambouillet après la messe. Il rend visite à Trianon à une heure et à Meudon à trois heures et demi. Premières vêpres. Il soupe à Trianon et la Reine revient après.
Début 1789
Le Dauphin Louis-Joseph doit garder le lit en permanence où il souffre d’un corset qui doit redresser sa colonne vertébrale déformée. La tuberculose dont il est atteint le mine chaque jour davantage sous le regard impuissant de la Reine qui a le cœur brisé de voir ainsi son enfant.
Louis XVI et Marie-Antoinette décident de transporter leur fils mourant à Meudon, car l’air y était plus pur qu’à Versailles.
Le 8 avril 1789
Madame de Laage note dans ses mémoires à propos du Dauphin :
« Quand nous sommes arrivées, on lui faisait la lecture. Il avait eu la fantaisie de se faire coucher sur un billard, on y avait étendu des matelas. Nous nous regardâmes, la princesse et moi, avec la même idée, que cela ressemblait au triste lit de parade après leur mort. » Madame de Lamballe ayant demandé au petit malade quel livre il lisait à ce moment : « Un moment fort intéressant de notre histoire, madame, le règne de Charles VII ; il y a bien là des héros ! » Je me permis de demander si Monseigneur lisait de suite ou les morceaux les plus frappants. « De suite, Madame, je n’en connais pas assez long pour choisir, et tout m’intéresse. » Et ses beaux yeux mourants se tournaient vers la princesse, en lui disant cela.»
Dr Cabanès, Mœurs intimes du passé, Education des princes
Le 5 mai 1789
Ouverture des États-Généraux.
Procession des trois ordres, du Roi et de la Reine qui se rendent dans la Salle des Menus Plaisirs de Versailles.
Ouverture des Etats Généraux
La Reine se rend à la salle escortée par les Gardes du Corps du Roi, et accompagnée dans sa voiture par la comtesse de Provence, Madame Elisabeth, Mesdames Adélaïde et Victoire et par la princesse de Chimay sa Dame d’Honneur. La duchesse d’Orléans, la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti et la princesse de Lamballe, en robes de Cour et somptueusement parées, se rendent à la salle de l’assemblée dans leurs voitures et prennent place dans les tribunes derrière le Roi. Les fastes de l’Ancien régime vivent là leurs dernières heures. Louis XVI fait un discours dans lequel il fait preuve d’excellentes intentions et donne de bonnes promesses.
Devant la montée des périls, le Roi et la Reine sont solidaires et se soutiennent. Mais ils s’accordent rarement sur les moyens d’y faire face. Très vite, Elle est favorables aux réactions et tente de le freiner dans ses efforts pour accompagner le mouvement par des réformees et pour en conserver le contrôle.
« Marie-Antoinette, c’est le seul homme de la famille »,
dit d’Elle Mirabeau
Le 4 juin 1789
Mort du Dauphin, Louis-Joseph-Xavier-François, à Meudon.
Mort du Dauphin dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)
Ses parents se retirent à Marly pour le pleurer. Il est enterré avec un cérémonial réduit à Saint-Denis compte tenu le contexte économique difficile.
« Louis XVI est sonné. Affaibli. Il ne réagit pas immédiatement au décret du 17 juin par lequel le tiers état se constitue en Assemblée nationale. Et ses ministres sont profondément divisés sur la réaction qu’il convient d’apporter. Deux ans avant, Louis XVI était encore un souverain puissant, un roi législateur et un roi de guerre, qui avait damé le pion aux Anglais en venant au secours des insurgés américains. Mais il a horreur de la division et de la discussion, il est jaloux de son pouvoir et accorde difficilement sa confiance. Or à partir de 1787, il n’a plus de ministre auquel il puisse la donner. Les oppositions parlementaires, la banqueroute, les déficits qu’on ne parvient pas à résoudre, la mort de son fils, contribuent à son effondrement psychologique. En 1789, il a 35 ans. Pour la première fois de sa vie, ce prince chrétien élevé dans la tradition du roi de droit divin se rend compte qu’il n’a plus l’approbation de ses sujets. Il voit l’amour de son peuple se briser.»
Emmanuel de Waresquiel dans Télérama à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, éd. Tallandier
Le 14 juillet 1789
Le peuple de Paris prend la Bastille. Le gouverneur est égorgé, sa tête est promenée au bout d’une pique.
La prise de la Bastille dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Marie-Antoinette, contrairement à Louis XVI, n’a pris conseil dans aucun livre ni même aucun ministre. Se souvenir et prendre des précautions ne Lui ressemble pas, même dans les moments de plus grand danger ; tous les calculs et toutes les convictions sont étrangers à Son caractère spontané. Sa force humaine repose uniquement sur Son instinct. Et cet instinct, dès le premier instant, oppose un « non » inflexible à la Révolution. Née dans un palais royal, instruite dans les principes de la légitimité, convaincue de Son droit de régner comme un don divin, Elle considère dès le début toute revendication nationale comme un soulèvement indigne du peuple : celui qui revendique pour lui toutes les libertés et tous les droits qu’il n’est toujours pas disposé à accorder aux autres également -les faits ne Lui donnent que raison ! Marie-Antoinette n’entre pas dans une polémique, intérieure ou extérieure : Elle dit comme son frère Joseph : « Mon métier est d’être royaliste ». C’est ce pourquoi on L’a mariée et exilée dix-neuf ans plus tôt.
«Ma mission est uniquement de représenter le point de vue du roi.»
Sa position est au-dessus ; celle de la ville, en bas ; Elle ne veut pas descendre, et les gens ne devraient pas monter.
Depuis la prise de la Bastille, pas un seul instant Elle n’est d’accord avec le nouveau mouvement : tout ce qui est révolutionnaire ne signifie pour Elle qu’un mot embellisseur pour exprimer l’idée de rébellion, ce qu’Elle fut depuis Son arrivée à la Cour de France ! Cette volonté fière, rigide et inébranlable de Marie-Antoinette face à la Révolution ne contient cependant pas (du moins au début) la moindre animosité contre le peuple : élevée dans l’agréable Vienne, Marie-Antoinette considère les gens comme absolument bon enfant mais peu raisonnables ; avec une fermeté de roc, Elle croit qu’un jour ce brave troupeau, désillusionné, se séparera de ces agitateurs et bavards et trouvera le chemin de la bonne crèche de la maison souveraine héréditaire. Toute Sa haine va donc vers les émeutiers, vers les conspirateurs, les incitateurs, les clubistes, les démagogues, les orateurs, les parvenus et les athées qui, au nom d’idéologies confuses ou d’intérêts ambitieux, veulent inculquer aux honnêtes gens des prétentions contre le trône et l’Eglise. Tous ceux qui La haïssent et cherchent à La détruire, en somme.
Ce désir de ne pas comprendre est le défaut historique de Marie-Antoinette. Englober dans un seul regard spirituel les rapports des faits, posséder une vision profonde de la morale, ne sont, ni par Son éducation ni par Son désir intime, des dons accordés à cette femme pas du tout ordinaire et aux idées politiques étroites. Pour Elle, seul l’humain, l’immédiat et le sensible sont toujours compréhensibles. Mais vu de près, en examinant les hommes qui y interviennent, tout mouvement politique apparaît trouble. Une idée est toujours déformée dès qu’elle s’incarne dans le terrestre. Marie-Antoinette – comment pourrait-il en être autrement ? – juge la Révolution selon les hommes qui la conduisent ; et, comme cela arrive toujours en temps de révolte, ce sont ceux-là qui savent faire le plus de bruit, non les plus honnêtes ni les meilleurs.
La Reine ne doit-Elle pas se méfier quand Elle voit que justement parmi les aristocrates, ce sont ceux qui sont les plus endettés et les moins célèbres, ceux qui ont les mœurs les plus corrompues, comme Mirabeau et Talleyrand, qui découvrent les premiers que leur cœur bat pour liberté ? Comment Marie-Antoinette aurait-Elle pu penser que la Révolution était une chose honnête et propre quand Elle voit le pernitieux duc d’Orléans, toujours prêt à se mêler de toutes les sales affaires, s’enthousiasmer pour la nouvelle fraternité, ou quand Elle voit que l’Assemblée nationale représentée par Mirabeau, ce disciple de l’Arétin, tant dans le sens de la vénalité que dans celui de la littérature obscène, cette racaille de la noblesse qui, à cause d’un enlèvement et d’autres sombres histoires, a été enfermé dans toutes les prisons de France et qui a ensuite soutenu sa vie grâce à l’espionnage ? Un mouvement qui érige des autels à de tels hommes peut-il être divin ? L’indécence des poissonniers et des vagabonds qui, en signe sauvage de victoire, portent des têtes coupées plantées au bout de leurs piques sanglantes, doit-elle être considérée comme de véritables précurseurs d’une nouvelle humanité ?
Le 15 juillet 1789
Louis XVI rappelle Necker sous la pression populaire.
Le 16 juillet 1789
Les Polignac émigrent sous les conseils de la Reine: la duchesse est très impopulaire; on la juge débauchée et intéressée. A minuit, madame de Polignac et sa famille montent en carrosse pour s’enfuir. On apporte à la duchesse un billet de la Reine :
« Adieu la plus tendre des amies, le mot est affreux ; voilà l’ordre pour les chevaux. Adieux. Je n’ai que la force de vous embrasser.»
Le départ des Polignac par Benjamin Warlop
La Reine pousse le Roi à la fuite, devant laquelle il renâcle, mais il avouera plus tard que c’est à ce moment précis qu’il aurait dû accepter de rejoindre les troupes favorables à la monarchie. Elle continue, au quotidien , à s’exaspérer devant ses « faiblesses » et … son inaltérable appétit.
Le 17 juillet 1789
Louis XVI connaît sa dernière entrée triomphale à Paris: le Roi vient accepter la désignation de Bailly à la fonction de maire de Paris, et celle de La Fayette, au grade de commandant de la Garde nationale.
Image des Adieux à la Reine (2012) de Benoît Jacquot
Xavier Beauvois est Louis XVI dans Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot (2012)
Bailly remet au souverain les clefs de Paris et la cocarde tricolore, mêlant le rouge et le bleu de Paris au blanc du roi, en lui disant :
« Sire, Henri IV avait reconquis son peuple. Ici c’est le peuple qui a reconquis son roi ».
Marie-Antoinette est si inquiète pendant cette journée qu’Elle va jusqu’à préparer un discours au cas où Paris retenait le Roi prisonnier, pour le rejoindre avec leur famille.
Le 24 juillet 1789
Marie-Antoinette adresse à la nouvelle gouvernante de Ses enfants cette émouvante lettre où Elle les décrit si bien :
« Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni de sa taille, ni de son extérieur, il n’y a qu’à le voir. Sa santé a toujours été bonne, mais, même au berceau, on s’est aperçu que ses nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisait effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents, mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n’est qu’aux dernières, et je crois que c’était à la sixième, qu’à Fontainebleau il a eu une convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l’hiver de 87 à 88, et l’autre à son inoculation ; mais cette dernière a été très-petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu’un bruit auquel il n’est pas accoutumé lui fait toujours peur ; il a peur, par exemple, des chiens parce qu’il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l’ai jamais forcé à en voir, parce que je crois qu’à mesure que sa raison viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très étourdi, très léger, et violent dans ses colères ; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l’emporte pas. Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu’à ce qu’il soit bien à son aise avec quelqu’un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et colères, pour paraître doux et aimable. Il est d’une grande fidélité quand il a promis une chose ; mais il est très indiscret, il répète aisément ce qu’il a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il ajoute ce que son imagination lui a fait vois. C’est son plus grand défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu’on voudra. Mais la sévérité le révolterait, parce qu’il a beaucoup de caractère pour son âge ; et, pour donner un exemple, dès sa plus petite enfance le mot pardon l’a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu’on voudra quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu’avec des larmes et des peines infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu des torts, à me les dire eux-mêmes. Cela fait qu’en les grondant j’ai l’air plus peinée et affligée de ce qu’ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à ce que oui, ou non, prononcé par moi, est irrévocable, mais je leur donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu’ils ne puissent pas croire que c’est l’humeur de ma part. Mon fils ne sait pas lire, et apprend fort mal ; mais il est trop étourdi pour s’appliquer. Il n’a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu’ils sont. Il aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu’une chose lui fait plaisir, soit d’aller quelque part ou qu’on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même. Il est né gai. Il a besoin pour sa santé d’être beaucoup à l’air, et je crois qu’il vaut mieux pour sa santé le laisser jouer et travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. L’exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l’air est plus sain que d’être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins. Je vais maintenant parler de ce qui l’entoure. Trois sous-gouvernantes, mesdames de Soucy, belle-mère et belle-fille, et madame de Villefort. Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d’espoir. Il y a déjà quelques années qu’elle n’est plus avec ma fille ; mais avec le petit garçon il n’y a pas d’inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et même un peu sévère, avec l’enfant : Madame de Villefort est tout le contraire, car elle le gâte ; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus même, mais à l’extérieur. Toutes sont bien ensemble. Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l’enfant. Mais madame Lemoine, une caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce qu’elle sait dans la chambre, devant l’enfant ou non, cela est égal. Madame Neuville a un extérieur agréable, de l’esprit, de l’honnêteté ; mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante. Brunier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants sont malades, mais hors de là il faut le tenir à sa place ; il est familier, humoriste et clabaudeur. L’abbé d’Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, mais du reste il n’a ni le ton, ni même ce qu’il faudrait pour être auprès de mes enfants. C’est ce qui m’a décidée dans ce moment à lui retirer ma fille ; il faut bien prendre garde qu’il ne s’établisse hors les heures des leçons chez mon fils. C’est une des choses qui a donné le plus de peine à madame de Polignac, et encore n’en venait-elle toujours à bout, car c’était la société des sous-gouvernantes. Depuis dix jours j’ai appris des propos d’ingratitude de cet abbé qui m’ont fort déplu. Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle ; mais je ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il s’est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne saurais pas dire exactement par qui ; il y a cependant une madame Belliard qui ne se cache pas de ses sentiments : sans soupçonner personne on peut s’en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et tranquille. Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre. Madame Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, la sert avec zèle ; mais sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je ne la chargerais jamais que de son service. Elle tient du caractère de son mari. De plus, elle est avare, et avide de petits gains qu’il y a à faire dans la chambre. Sa fille, madame Tréminville, est une personne d’un vrai mérite. Quoiqu’âgée seulement de vingt sept ans, elle a toutes les qualités d’un âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l’ai pas perdue de vue. Je l’ai mariée, et le temps qu’elle n’est pas avec ma fille, elle l’occupe en entier à l’éducation de ses trois petites filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c’est elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l’abbé d’Avaux. Elle en est fort en état, et puis que j’ai le bonheur d’en être sûre, je trouve que c’est préférable à tout. Au reste, ma fille l’aime beaucoup, et y a confiance. Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien plus tranquille que l’autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais elles sont surveillées par leur mère l’une à ma fille, l’autre par madame le Moine. Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument insignifiants ; mais comme ils n’ont rient à faire que le service, et qu’ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela m’est assez insignifiant.»
Marie-Antoinette se révèle fine pédagogue et psychologue à l’endroit de Ses enfants à la lecture de cette lettre qui La montre tellement proche d’eux, à côté de Marie Leszczyńska qui avait envoyé ses benjamines à l’abbaye de Fontevraud pour être éduquées par les religieuses.
Le 26 juillet 1789
Louise-Élisabeth de Tourzel entre dans l’Histoire par sa charge de gouvernante de Marie-Thérèse et Louis-Charles.
Le 1er octobre 1789
Fête des gardes du corps du Roi en l’honneur du régiment de Flandres à l’Opéra de Versailles en présence de la famille royale.
Cette sympathie devenue si rare depuis des mois émeut tant les souverains que le Roi, la Reine et le Dauphin, même, descendent rejoindre les convives. Dans l’euphorie générale, un Garde demande la permission de placer le petit Dauphin sur l’immense table en fer-à-cheval que celui-ci parcourt de bout en bout sans renverser le moindre verre. La famille royale fait le tour de la table, dit un mot aux uns et aux autres, puis rentre dans ses appartements.
L’alcool échauffant le cœur des militaires ceux-ci redoublent d’ardeur envers leur Roi et arrachent leurs cocardes tricolores pour les fouler aux pieds et les remplacer par des cocardes blanches, symboles de la monarchie ( j’ai aussi lu que ces cocardes étaient noires, à la couleur de la Reine…).
Image des Années Lumière (1988) de Robert Enrico
L’air «Ô Richard, ô mon Roi, l’univers t’abandonne», tiré d’un opéra de Grétry, est chanté par les soldats. Il devient un signe de ralliement royaliste.
Le peuple croit à une orgie antidémocratique…
Le 5 octobre 1789
Marie-Antoinette est au Petit Trianon et le Roi à la chasse lorsqu’on apprend que des femmes du peuple venues de Paris marchent sur Versailles pour demander du pain.
Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Chasse du Roi Louis XVI dans L'évasion de Louis XVI (2009) d'Arnaud Sélignac
Image de Marie-Antoinette (1956) de Guy-André Lefranc
La famille royale se replie dans le château…
Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Marie-Antoinette déclare alors :
«Je sais qu’on vient de Paris pour demander ma tête; mais j’ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je l’attendrai avec fermeté».
Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico
Le 6 octobre 1789
Vers cinq heures du matin, les appartements privés sont envahis.
La Reine s’échappe en jupon par la porte dérobée à la tête de Son lit de la chambre d’apparat.
Au moment où la Reine arrive enfin chez Son mari après avoir failli être assassinée, madame de Tourzel amène de toute urgence le petit Dauphin de quatre ans. la gouvernante n’a eu que le temps d’avertir la jeune princesse. Marie-Antoinette ne voyant pas sa fille, repart par des couloirs et escaliers dérobés communiquant entre les appartements du Roi, de la Reine et de leurs enfants.
Madame de Tourzel et les enfants royaux dans Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
La chambre du Roi
Le matin du 6 octobre 1789 par Benjamin Warlop
Plus tard, Sa présence est réclamée par la foule. Elle va au-devant du peuple, courageuse, au mépris de Sa vie.
Elle s’avance sur le devant du balcon en tenant Ses enfants par la main.
La foule hurle : «Pas d’enfant !!!». D’un geste , Elle les repousse vers l’intérieur, et, seule, affronte l’ennemi qui grouille dans la cour de marbre …
La fille des Césars se retrouve sur la scène que forme le balcon avec Gilles César qui apostrophe la foule :
« La Reine reconnaît qu’Elle a été trompée, mais déclare qu’Elle ne le sera plus, qu’Elle aimera Son peuple et lui sera attachée comme Jésus-Christ à son Église.»
En signe de probation la Reine lève deux fois la main… mais ne lui pardonnera jamais !
Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
C’est cet amour qui a poussé Louis XVI à se plaindre auprès d’un de ses avocats de l’opinion du peuple français sur sa femme et à répéter amèrement, encore et encore :
« Si seulement ils savaient ce qu’elle vaut. »
C’est dans la salle-à-manger des Retours de chasse que la famille Royale, loin du tumulte et du bruit des révolutionnaires dans la cour de Marbre, attend, après la célèbre scène du balcon, avant leur départ pour Paris vers une heure après midi.
La salle-à-manger des retours de chasses
Images de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Départ du Roi de Versailles, par Joseph Navlet
La famille royale est ramenée de force à Paris. Elle s’installe aux Tuileries et un semblant de vie de Cour se met en place.
Les Tuileries dans Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Le 19 octobre 1789
A regret, la Reine renonce à un projet de fuite que Lui proposait Son secrétaire des commandements, Augeard, marquis de Buzancy (1732-1805). Déguisée en gouvernante, Elle devait gagner l’Autriche avec Ses deux enfants pour demander asile à Son frère.
Mais le plan prévoyant que Louis XVI ne serait pas averti de Sa fuite, la Reine ne put y consentir.
« Mon devoir, a-t-Elle tristement déclaré à Augeard, est de mourir aux pieds du Roi.»
Le château des Tuileries vers 1757 par Nicolas Jean-Baptiste Raguenet, musée Carnavalet, Paris
Mardi 9 février 1790
Le Roi, la Reine et le Dauphin sont venus à la cathédrale, sans gardes et sans aucune suite. Ils sont descendus de voiture à la porte de l’église. Louis XVI et Marie Antoinette tiennent la main du Dauphin. Le peuple, attendri et plein de joie, répète mille fois : « Vive le Roi, vive la Reine, vive M. le Dauphin. » Louis XVI contemple son peuple, et des larmes se sont échappées. Le peuple crie une seconde fois : « vive la Reine ». Alors le Dauphin se met à claquer des mains. Le Roi et la Reine entendent ensuite la messe à l’autel de la vierge.
Après la messe, le Roi, la Reine et le Dauphin se sont rendus aux Enfants Trouvés ; ils se sont ensuite retirés, à douze heures, accompagnés de Monsieur Bailly et du marquis de La Fayette.
Été 1790
La famille royale est autorisée à séjourner à Saint-Cloud.
Le 11 juin 1790
La Cour s’installe au château de Saint-Cloud, chacun occupe son logement ordinaire: les Enfants de France et la marquise de Tourzel, Gouvernante des Enfants de France, au rez de chaussée du corps central donnant sur le jardin de l’orangerie; Madame Elisabeth, au rez de chaussée donnant sur le jardin, à proximité du vestibule; Louis XVI, au premier étage, donnant sur le bassin du fer à cheval; et Marie-Antoinette, au premier étage, donnant sur la cour d’honneur.
Cette répartition fait suite aux travaux engagés par Richard Mique, premier architecte de la Reine.
Le duc de Villequier, premier gentilhomme de la chambre, le duc de Brissac, capitaine-colonel des Cent Suisses, et le comte Esterházy disposent aussi d’un logement. Mademoiselle de Tourzel dispose d’une simple chambre. Le marquis de La Fayette dispose aussi d’un logement, mais ne l’occupe pas et retourne coucher chaque soir à Paris.
Marie-Antoinette médite alors sur le passé, regarde le présent en face, interroge l’avenir. Elle passe en revue les diverses périodes de Sa destinée déjà si féconde en contrastes. Elle évoque tous les souvenirs de la Burg et de Schoenbrunn, du château de Versailles et du Petit Trianon. Un jour, Elle se promène avec madame de Tourzel, la duchesse de Fitz-James et la princesse de Tarente. Se voyant entourée de gardes nationaux, dont une partie se compose de soldats déserteurs des gardes françaises, Elle dit, les larmes aux yeux :
« Que ma mère serait étonnée , si elle voyait sa fille, femme et mère de Rois, ou du moins d’un destiné à le devenir, entourée d’une pareille garde! Il semblait que mon père eût un esprit prophétique , le jour où je le vis pour la dernière fois.»
L’impression que ces paroles de la Reine font éprouver à Mesdames de Fitz-James, de Tarente et de Tourzel est si vive que toutes trois fondent en larmes.
Des bruits courent selon lesquels la famille royale projette de s’évader…
Le 3 juillet 1790
Dans les jardins du château de Saint-Cloud, Marie-Antoinette rencontre le marquis de Mirabeau qui Lui expose son plan pour sauver la monarchie.
« Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse. Mais je La sauverai. Rien ne m’arrêtera. Je périrai plutôt !»
a-t-il déclaré en revenant.
Le 14 juillet 1790
Fête de la Fédération
Le 14 juillet, tout est prêt, y compris un Autel de la Patrie et un arc de Triomphe construit pour l’occasion à l’emplacement actuel de la Tour Eiffel. Les fédérés de toutes la France défilent dessous avec leurs tambours et leurs drapeaux ; ils sont 100 000 (selon les syndicats et 50 000 selon la police – on trouve les deux chiffres dans les sources). La foule des Parisiens prend place sur les talus que l’on a élevés autour de l’esplanade. Louis XVI prend place dans le pavillon dressé devant l’École militaire.
La Fête de la Fédération
Le Roi prête serment de fidélité aux lois nouvelles :
« Moi, roi des Français, je jure d’employer le pouvoir qui m’est délégué par la loi constitutionnelle de l’État, à maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois».
La Reine, se levant et montrant le Dauphin :
« Voilà mon fils, il s’unit, ainsi que moi, aux mêmes sentiments».
Jean-François Balmer et Jane Seymour dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)
Du 5 au 11 août 1790
Louis XVI a un abcès à la joue. Il s’est formé à la gencive. On lui fait prendre du petit lait. L’Assemblée nationale se fait envoyer régulièrement, de Saint-Cloud, des bulletins de santé rédigés par les médecins du Roi. Chaque compte rendu est lu, en début de séance, par l’un des secrétaires de l’Assemblée nationale. Pendant l’indisposition du Roi, Marie Antoinette reçoit et accueille tous ceux qui se présentent pour s’informer de la santé de Son époux.
Image de Marie-Antoinette (1938) de Van Dyke
En septembre 1790
La Cour est fort mécontente des décrets, de l’Assemblée nationale, sur la chasse, de la nécessité où le Roi s’est trouvé de supprimer sa Vénerie. Marie-Antoinette a pris Son époux par son seul endroit sensible, en le persuadant qu’on voulait le priver du plaisir de la chasse. Louis XVI a eu l’humeur, et l’a même laissé entrevoir à la députation de l’Assemblée nationale, en lui disant qu’il n’avait pas le cœur content. On assure que les braconniers répandus dans le parc de Versailles sont une ruse de la Reine, qui a fait courir le bruit qu’on pouvait chasser librement sur les plaisirs du Roi.
Fin septembre 1790
Louis XVI est toujours sombre et rêveur. Marie-Antoinette, au contraire, est gaie. Elle donne des concerts comme Elle le faisait l’année dernière, à pareille époque et dans les mêmes circonstances.
Le 7 mars 1791
La Reine entretient une correspondance avec Son frère l’Empereur, Léopold II, où Elle lui demande de menacer la France de ses armes.
Une lettre envoyée de Bruxelles par Mercy-Argenteau vient d’être interceptée et transmise à l’Assemblée.
Le 18 avril 1791
La famille royale est empêchée de partir faire Ses Pâques à Saint-Cloud. Lors de ce séjour à Saint-Cloud, un groupe de royalistes parmi lesquels plusieurs femmes projettent de profiter de la situation pour entraîner la famille royale hors de Paris et de là, en Normandie. Une dénonciation fait échouer cette entreprise.
Départ de Louis XVI pour Saint-Cloud par Joseph Navlet
Le 24 avril 1791
La famille royal est obligée d’entendre la messe pascale à l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois célébrée par l’abbé Corpet, prêtre jureur.
Le 26 mai 1791
L’Etat alloue au Roi et sa famille une liste civile de vingt-cinq millions de francs chaque année. En cas de veuvage, la Reine recevra un douaire de quatre millions.
Depuis le début de l’année, Axel de Fersen prépare avec la Reine l’évasion de la famille royale vers Montmédy.
Le 20 juin 1791
Évasion de la famille royale.
Le 21 juin 1791
Le Roi et la Reine sont arrêtés à Varennes.
Chez l'épicier Sauce à Varennes, par Prieur
L'attente chez Sauce vue par Jean Kemm dans l'Enfant-Roi (1923)
La Reine, le Dauphin sur Ses genoux , Barnave et le Roi puis Madame Elisabeth, Pétion, madame de Tourzel et Marie-Thérèse par Benjamin Warlop
Le 14 septembre 1791
Le Roi prête serment à la Constitution.
Louis XVI, roi de France en roi citoyen (1791), par Jean-Baptiste-François Carteaux (1751 - 1813)
Le 19 décembre 1791
Le Roi oppose son veto au décret sur les prêtres insermentés.
Le 20 juin 1792
Le peuple des faubourgs, encadré par des gardes nationaux et ses représentants, comme le brasseur Santerre (10 à 20 000 manifestants selon Roederer), pénètre dans l’assemblée, où Huguenin lit une pétition. Puis elle envahit le palais des Tuileries.
La foule envahit les Tuileries pour faire lever le veto.
Le peuple de Paris pénétrant dans le palais des Tuileries le 20 juin 1792 par Jan Bulthuis, vers 1800
« Avec le courage passif qui est le sien », selon Michel Vovelle, le Roi subit sans faiblir pendant deux heures le défilé de la foule, accepte de coiffer le bonnet phrygien et boit à la santé de la Nation pour faire passer les paroles de Legendre :
« Monsieur, vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore », mais refuse de retirer son veto comme de rappeler les ministres girondins, invoquant la loi et la constitution.
Le dévouement de Madame Élisabeth, prise par la foule pour la Reine,
elle ne les détrompe pas pour donner à sa belle-sœur la possibilité de se réfugier et de sauver Sa vie.
La Reine n’a pu parvenir jusqu’au Roi ; elle est dans la salle du conseil et on avait eu de même l’idée de la placer derrière la grande table, pour la garantir autant que possible de l’approche de ces barbares … les révolutionnaires passent devant Elle afin de L’observer :
«Elle avait attaché à sa tête une cocarde aux trois couleurs qu’un garde national lui avait donnée. Le pauvre petit dauphin était, ainsi que le roi, affublé d’un énorme bonnet rouge. La horde défila devant cette table ; les espèces d’étendards qu’elle portait étaient des symboles de la plus atroce barbarie. Il y en avait un qui représentait une potence à laquelle une méchante poupée était suspendue ; ces mots étaient écrits au bas : Marie Antoinette à la lanterne. Un autre était une planche sur laquelle on avait fixé un cœur de bœuf, autour duquel était écrit : cœur de Louis XVI. Enfin un troisième offrait les cornes d’un bœuf avec une légende obscène. L’une des plus furieuses jacobines qui défilaient avec ces misérables s’arrêta pour vomir mille imprécations contre la reine. Sa Majesté lui demanda si elle l’avait jamais vue : elle lui répondit que non ; si elle lui avait fait quelque mal personnel : sa réponse fut la même mais elle ajouta : «c’est vous qui faites le malheur de la nation. – On vous l’a dit, reprit la reine ; on vous a trompée. Épouse d’un roi de France, mère du dauphin, je suis française, jamais je ne reverrai mon pays, je ne puis être heureuse ou malheureuse qu’en France ; j’étais heureuse quand vous m’aimiez». Cette mégère se mit à pleurer, à lui demander pardon, à lui dire : «c’est que je ne vous connaissais pas ; je vois que vous êtes bien bonne».
Même s’il a subi une humiliation, Louis XVI a fait échouer la manifestation, par son obstination imprévue et sa fermeté tranquille, et il se tient désormais sur ses gardes. Surtout, elle renforce l’opposition royaliste, le déchaînement de la foule et le courage du Roi suscitant un courant d’opinion en sa faveur. Des départements parviennent à Paris adresses et pétitions pour dénoncer la manifestation, même si de nombreux clubs envoient des pétitions hostiles au Roi. Pétion est suspendu de ses fonctions de maire.
Louis XVI conserve sa détermination à défendre la Constitution en espérant un sursaut de l’opinion en sa faveur, ce qui se manifeste le 14 juillet, troisième fête de la fédération, étant l’objet de manifestations de sympathie.
Le 11 juillet 1792
«La patrie en danger».
Le 25 juillet 1792
Signature du manifeste de Brunswick
Le 3 août 1792
Une majorité de sections de Paris demande la déchéance de Louis XVI.
Jeudi 9 août 1792
Marie-Antoinette va alternativement chez le Roi, et chez Ses enfants, accompagnée de Madame Elisabeth, et retourne dans le cabinet du Roi.
Dernière messe de la famille royale aux Tuileries. Nuit du 9 août 1792
Messe de la famille royale aux Tuileries dans Le Déluge (2024) de Gianluca Jodice
Le 10 août 1792
En pleine nuit, le tocsin sonne au couvent des Cordeliers. Danton lance alors les sections parisiennes à l’assaut de l’hôtel de Ville, met à la porte la municipalité légale et y installe sa «commune insurrectionnelle», qui s’effondrera le 9 thermidor avec Robespierre.
Le commandant de la garde Nationale, Galliot de Mandat, favorable à Louis XVI, est convoqué à l’hôtel de ville. C’est un piège. Dès qu’il y pénètre, il est assassiné. Son corps est jeté dans la seine, et sa tête, plantée sur une pique. Santerre, le roi des faubourgs, le remplace.
Les Tuileries constituent le dernier objectif. Pour défendre le palais, le Roi peut compter sur ses mille à mille deux cents gardes Suisses, sur trois cents chevaliers de Saint louis, sur une centaine de nobles et de gentilshommes qui lui sont restés fidèles. La Garde nationale est passée dans le camp adverse. Seul le bataillon royaliste des «filles de Saint Thomas» est demeuré fidèle au souverain.
La famille royale juste avant le départ des Tuileries : à l'arrière-plan on devine le combat des soldats contre les émeutiers
Le cortège funèbre de la monarchie commence par une haie d'honneur des chevaliers de Saint-Louis qui lèvent leurs épées dans Un peuple et son Roi
Traversant le jardin des Tuileries, et marchant sur des feuilles tombées des arbres, Louis XVI aurait dit : « L’hiver arrive vite, cette année ».
L'Assemblée Nationale dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Le 10 août 1792, le dernier acte de Louis XVI, Roi des Français,
est l'ordre donné aux Suisses «de déposer à l'instant leurs armes».
La famille royale à l'Assemblée nationale dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Louis XVI. en proie à la plus vive anxiété, se réfugie avec sa famille au sein de l’assemblée, où il entre en disant :
« Je suis venu ici pour éviter un grand crime qui allait se commettre. »
L’assemblée nationale fait entrer les membres de la famille royale dans la minuscule loge du logographe et continue les débats.
Le soir du 10 août 1792
La famille royale est logée temporairement aux Feuillants dans des conditions difficiles : quatre pièces du couvent seulement leur sont dédiées… pendant trois jours.
A une heure, Louis XVI et sa famille se rendent aux Feuillants où des chambres ont été préparées. Des commissaires de l’Assemblée nationale et un détachement de la garde nationale les accompagnent. Toutes les chambres sont contigües : la première sert d’antichambre où veillent cinq gentilshommes qui ne veulent pas quitter le Roi (M. de Briges, le prince de Poix, le duc de Choiseul, le baron de Goguelat, M. de Saint-Pardoux et le baron d’Aubier) ; le Roi se trouve dans la seconde ; la Reine et les enfants dans la troisième ; Madame Elisabeth, la princesse de Lamballe et la marquise de Tourzel dans la dernière. Pour dormir, Louis XVI a une serviette qui lui tient de bonnet de nuit, et à demi habillé. Le baron d’Aubier et la marquise de Tourzel dorment au pied du lit de Louis XVI. Madame Elisabeth, la princesse de Lamballe et la marquise de Tourzel dorment sur des matelas à même le sol. Madame Mertins, première femme de chambre de la princesse de Lamballe, qui a sa confiance absolue, parvient à entrer à l’Assemblée nationale, par l’appartement de M. de Villemotte. Elle couche dans la même chambre que la princesse de Lamballe, à ses pieds.
Vendredi 11 août 1792
La Famille Royale se trouve sans vêtements de rechange. M. Pascal, officier des cent suisses, qui a une corpulence comparable à celle de Louis XVI, lui offre des vêtements ; la duchesse de Gramont transmet du linge de corps à Marie Antoinette ; la comtesse Gover-Sutherland, épouse de l’ambassadeur d’Angleterre, apporte des vêtements pour le prince royal. Louis XVI apprenant l’envoi de linges que la duchesse de Gramont, sœur de feu le duc de Choiseul, vient de faire à la Reine, lui écrit le billet suivant, qui indique que la duchesse de Gramont ne borne pas ses offres à celle de quelques vêtements :
« Au sein de l’Assemblée nationale, le 11 août. Nous acceptons, Madame, vos offres généreuses, l’horreur de notre position nous en fait sentir tout le prix, nous ne pourrons jamais reconnaître tant de loyauté que par la durée de nos plus tendres sentiments. Louis. »
Louis XVI
Samedi 12 août 1792
Louis XVI et sa famille retournent, à dix heures, dans la loge du logographe. Le soir, ils retournent aux Feuillants. Il espère y goûter un peu de repos et conserver avec lui les cinq gentilshommes qui l’avaient accompagné. Mais la garde est changée par des hommes jaloux et méchants. Le Roi passe, avec sa famille, dans la salle où l’on a préparé le souper. Ils sont servis, pour la dernière fois, par les cinq gentilshommes. La séparation prochaine rend ce repas triste et funèbre, car Louis XVI a appris qu’un décret ordonne de les faire arrêter. Louis XVI ne mange pas mais le prolonge autant qu’il le peut. Il ordonne aux cinq gentilshommes de le quitter, et leur fait embrasser ses enfants. Pendant ce temps, la garde monte pour se saisir d’eux mais ils arrivent à s’échapper par un escalier dérobé.
Le 13 août 1792
La Commune décide de transférer la famille royale au Temple… en passant par la place Louis XV qu’on a déjà rebaptisée Place de la Révolution, on montre au Roi comme la statue de son grand-père est en train d’être déboulonnée pour faire disparaître toutes les marques du régime qui devient dès lors ancien…
Caricature qui montre Louis XVI coiffé du bonnet vert des forçats
Selon madame de Tourzel, la famille royale, accueillie par Santerre, voit d’abord la cour du palais illuminée de lampions comme s’ils étaient attendus pour une fête ; on retrouve l’ambiance des grands couverts qui rythmaient la vie de Cour à Versailles et aux Tuileries… Après un splendide dîner servi dans l’ancien palais du comte d’Artois ( où la famille royale espère encore être logée) , la messe est dite dans un salon. Après avoir visité les lieux, Louis XVI commence à répartir les logements.
A onze heures du soir
Alors que le Dauphin est gagné par le sommeil et que madame de Tourzel est surprise d’être emmenée en direction de la Tour, le Roi comprend qu’il a été joué par la Commune. Pétion, qui estimait que la grande Tour était en trop mauvais état, a résolu de loger la famille royale dans la petite en attendant la fin des travaux ordonnés pour isoler la prison du monde extérieur.
La Tour qui tant frémir Marie-Antoinette, autrefois, qu’Elle avait demandé à Son beau-frère qu’il la détruise. Était-ce un pressentiment de Sa part?
La Tour du Temple
Quittant les magnifiques salons du comte d’Artois, la famille royale est emmenée dans la petite tour pour être logés dans les appartements de Jacques-Albert Berthélemy, ancien avocat archiviste de l’ordre de Malte, détenteur de cette charge depuis 1774. Il avait obtenu ce logement de fonction en 1782, où il vivait , en vieux célibataire et il n’y avait véritablement de la place chez lui que pour loger un seul maître de maison. Pour des raisons de sécurité, les domestiques héritent des pièces du bas, les plus confortables, tandis que la famille royale loge dans les parties hautes de la tour, dans des pièces à l’abandon depuis des années. Du mobilier est apporté du Garde-Meuble et du palais du Temple afin de compléter celui de l’archiviste.
Le 20 août 1792
On vient chercher tous ceux qui n’appartiennent pas à la Famille Royale stricto sensu. Madame de Lamballe, madame de Tourzel et sa fille Pauline sont transférées dans l’affreuse prison de la Petite Force, les trois dames sont réunies dans une seule cellule assez spacieuse.
Le 25 août 1792
Le soir, Manuel apporte, à Madame Elisabeth, une lettre de Mesdames : c’est la dernière que Louis XVI et la famille royale recevront de l’extérieur.
Le 3 septembre 1792
Assassinat de la princesse de Lamballe (1749-1792) dont la tête, fichée sur une pique, est promenée sous les fenêtres de Marie-Antoinette au Temple.
Le massacre de la princesse de Lamballe (1908) par Maxime Faivre
Jamais Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont été aussi loin l’un de l’autre que lorsque se referme sur eux la prison du Temple. Et là, soudainement, leur relation s’inverse. C’est elle qui s’effondre et dont les nerfs lâchent. Et lui, au contraire, déchergé de toute responsabilité, dispensé d’avoir à choisir entre les options également détestables à ses yeux, retrouve une forme de sérénité. En attendant la mort, qu’il pressent et accepte, il s’applique à atténuer l’angoisse des siens, sa femme, sa soeur, ses enfants, en leur assurant une vie quotidienne calme, équilibrée, d’apparence normale. Il est solide, fort, rassurant, comme il ne l’a jamais été. Et la foi qui rayonne en lui lepare d’une incontestable grandeur.
Simone Bertière
La famille royale en promenade dans l'enclos du Temple
Promenade de la famille royale dans le jardin du Temple dans Les Années Terribles de Richard Heffron
Le 21 septembre 1792
Abolition de la royauté.
Repas de la famille royale au Temple entre le 13 août 1792 et le 11 décembre 1792 (film Marie-Antoinette de Jean Delannoy, 1956)
Peu à peu la Famille Royale adopte un rythme de vie régulier :
6 h : lever du Roi. Prière. Le reste de la famille se lève un peu plus tard. 9 h : petit-déjeuner, assez copieux, du moins au début puis instruction des enfants 12 h : promenade sur le chemin de ronde 13 h : retour dans les appartements 14 h : déjeuner puis jeux du type échecs et broderie 16 h : sieste du Roi puis, de nouveau, instruction des enfants 20 h : dîner et coucher des enfants 21 h : dîner des adultes Vers minuit : coucher
Image du film Le Déluge (2024) de Gianluca Jodice
Marie-Antoinette découvre un autre homme, à qui se fier et sur qui s’appuyer. A vrai dire, ce n’est plus un mari qu’elle voit en lui, mais une figure paternelle, qui lui rappelle son propre père très aimé. Elle peut ainsi l’associer, comme référence, à la mère dont elle ne s’est jamais détachée.
Simone Bertière
Louis XVI et sa famille à la prison du Temple par Edward Ward
Le 11 décembre 1792
Louis XVI comparaît devant la Convention pour la première fois. Il est autorisé à choisir un avocat. Il demandera l’aide de Tronchet, de monsieur de Sèze et de Target. Puis, devant l’ampleur de leur tâche, les deux avocats s’adjoignent Romain Desèze. Celui-ci refuse. Monsieur de Malesherbes (1721-1794) se porte volontaire. L’ex-Roi est conduit à la Convention où il entend l’acte d’accusation dressé contre lui : organisation de la contre-révolution, conspiration, responsabilité dans le massacre du Champ-de-Mars et dans d’autres événements où des patriotes trouvèrent la mort, soutien de l’émigration…
Le 25 décembre 1792
Louis XVI rédige son testament :
« Au nom de la très Sainte Trinité du Père du Fils et du St Esprit. Aujourd’hui vingt cinquième jour de Décembre, mil sept cent quatre vingt douze. Moi Louis XVIe du nom Roy de France, étant depuis plus de quatre mois enfermé avec ma famille dans la Tour du Temple à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et privé de toute communication quelconque, même depuis le onze du courant avec ma famille de plus impliqué dans un Procès dont il est impossible de prévoir l’issue à cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune Loy existante, n’ayant que Dieu pour témoin de mes pensées et auquel je puisse m’adresser. Je déclare ici en sa présence mes dernières volontés et mes sentiments. Je laisse mon âme à Dieu mon créateur, je le prie de la recevoir dans sa miséricorde, de ne pas la juger d’après ses mérites, mais par ceux de Notre Seigneur Jésus Christ qui s’est offert en sacrifice à Dieu son Père, pour nous autres hommes quelqu’indignes que nous en fussions, et moi le premier. Je meurs dans l’union de notre sainte Mère l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de St Pierre auquel J.C. les avait confiés. Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le Symbole et les commandements de Dieu et de l’Eglise, les Sacrements et les Mystères tels que l’Eglise Catholique les enseigne et les a toujours enseignés. je n’ai jamais prétendu me rendre juge dans les différentes manières d’expliquer les dogmes qui déchire l’Eglise de J.C., mais je m’en suis rapporté et rapporterai toujours si Dieu m’accorde vie, aux décisions que les supérieurs Ecclésiastiques unis à la Sainte Église Catholique, donnent et donneront conformément à la discipline de l’Eglise suivie depuis J.C. Je plains de tout mon cœur nos frères qui peuvent être dans l’erreur, mais je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en J.C. suivant ce que la charité Chrétienne nous l’enseigne. Je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés. J’ai cherché à les connaître scrupuleusement à les détester et à m’humilier en sa présence, ne pouvant me servir du Ministère d’un Prêtre Catholique. Je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite et surtout le repentir profond que j’ai d’avoir mis mon nom, (quoique cela fut contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l’Eglise Catholique à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution ou je suis s’il m’accorde vie, de me servir aussitôt que je le pourrai du Ministère d’un Prêtre Catholique, pour m’accuser de tous mes péchés, et recevoir le Sacrement de Pénitence. Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance (car je ne me rappelle pas d’avoir fait sciemment aucune offense à personne), ou à ceux à qui j’aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales, de me pardonner le mal qu’ils croient que je peux leur avoir fait. Je prie tous ceux qui ont de la Charité d’unir leurs prières aux miennes, pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés. Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont fait mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même que ceux qui par un faux zèle, ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal. Je recommande à Dieu, ma femme, mes enfants, ma sœur, mes Tantes, mes Frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du Sang, ou par quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce s’ils viennent à me perdre, et tant qu’ils resteront dans ce monde périssable. Je recommande mes enfants à ma femme, je n’ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux; je lui recommande surtout d’en faire de bons chrétiens et d’honnêtes hommes, de leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci (s’ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables, et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l’Éternité. Je prie ma sœur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes enfants, et de leur tenir lieu de Mère, s’ils avoient le malheur de perdre la leur. Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrois lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle si elle croyoit avoir quelque chose à se reprocher. Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu’ils doivent à Dieu qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obéissants à leur Mère, et reconnaissants de tous les soins et les peines qu’elle se donne pour eux, et en mémoire de moi. je les prie de regarder ma sœur comme une seconde Mère. Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir Roy de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses Concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve. Qu’il ne peut faire le bonheur des Peuples qu’en régnant suivant les Loys, mais en même temps qu’un Roy ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire, et qu’autrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile. Je recommande à mon fils d’avoir soin de toutes les personnes qui m’étoient attachées, autant que les circonstances où il se trouvera lui en donneront les facultés, de songer que c’est une dette sacrée que j’ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu’il y a plusieurs personnes de celles qui m’étaient attachées, qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient, et qui ont même montré de l’ingratitude, mais je leur pardonne, (souvent, dans les moment de troubles et d’effervescence, on n’est pas le maître de soi) et je prie mon fils, s’il en trouve l’occasion, de ne songer qu’à leur malheur. Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m’ont montré un véritable attachement et désintéressé. D’un côté si j’étais sensiblement touché de l’ingratitude et de la déloyauté de gens à qui je n’avais jamais témoigné que des bontés, à eux et à leurs parents ou amis, de l’autre, j’ai eu de la consolation à voir l’attachement et l’intérêt gratuit que beaucoup de personnes m’ont montrés. Je les prie d’en recevoir tous mes remerciements; dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si je parlais plus explicitement, mais je recommande spécialement à mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître. Je croirais calomnier cependant les sentiments de la Nation, si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s’enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui recommande aussi Cléry des soins duquel j’ai eu tout lieu de me louer depuis qu’il est avec moi. Comme c’est lui qui est resté avec moi jusqu’à la fin, je prie M. de la Commune de lui remettre mes hardes, mes livres, ma montre, ma bourse, et les autres petits effets qui ont été déposés au Conseil de la Commune. Je pardonne encore très volontiers a ceux qui me gardaient, les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes, que celles-là jouissent dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser. Je prie MM. de Malesherbes, Tronchet et de Sèze, de recevoir ici tous mes remerciements et l’expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi. Je finis en déclarant devant Dieu et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. Fait double à la Tour du Temple le 25 Décembre 1792.» Louis.
Le 26 décembre 1792
Louis est de nouveau entendu par la Convention. Desèze demande que l’ex-Roi soit jugé en citoyen :
« Prenez garde que si vous ôtiez à Louis l’inviolabilité de roi, vous lui devriez au moins les droits de citoyen ; car vous ne pouvez pas faire que Louis cesse d’être roi quand vous déclarez vouloir le juger, et qu’il le redevienne au moment de ce jugement que vous voulez rendre. Or, si vous voulez juger Louis comme citoyen, je vous demanderai où sont ces formes conservatrices que tout citoyen a le droit imprescriptible de réclamer. »
Il présente ainsi une argumentation fondamentale sur la séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire, et s’écrie :
« Je cherche parmi vous des juges, et je n’y vois que des accusateurs. Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c’est vous-mêmes qui l’accusez ! »
Le 17 janvier 1793
Le procès s’achève sur le vote des députés. À la première question, « Louis est-il coupable ? », 694 députés sur 721 répondent oui. « Le peuple doit-il voter pour décider du sort de l’ex-roi ? » : 423 voix répondent non, contre 281 oui. Enfin, à la question « Quelle peine sera infligée à Louis ? », 361 députés sur 721 répondent la mort, soit une voix de majorité ; il faut cependant ajouter 26 députés qui se prononcent pour la mort tout en demandant si la Convention doit ou non faire différer l’exécution. Cette position entraîne un quatrième vote sur le sursis, qui est repoussé par 380 voix contre 310.
Le 20 janvier 1793
Vers deux heures de l’après-midi
La Convention envoie à la maison du Temple une délégation chargée de notifier le verdict au condamné. Ladite délégation est conduite par Dominiqure Garat (1749-1833), ministre de la Justice. Il est dans sa tâche assisté de Jacques-René Hébert (1757-1794), substitut du procureur de la Commune, et de Malesherbes. Les voyant arriver, le Roi déchu remarque les sanglots de son avocat. Avant même l’énoncé du verdict, il lui déclare :
« Je m’attendais à ce que vos larmes m’apprennent ; remettez-vous, mon cher Malesherbes. »
Le 20 janvier 1793 au soir
Louis XVI passe la soirée avec sa femme, ses enfants et sa sœur .
Il promet à la Reine de La voir le lendemain matin. Il ne le fera pas pour Lui épargner cette peine.
Les adieux de Louis XVI à sa famille par Benjamin Warlop
Le lundi 21 janvier 1793
Louis XVI confie ses dernières volontés à l’abbé. Il transmet à Cléry son cachet aux armes de France pour le Dauphin et son alliance pour la Reine. A propos de l’anneau, il confie à son valet à l’intention de la Reine :
« Dites-lui bien que je le quitte avec peine. »
Le 2 août 1793, à une heure et quart du matin
Marie-Antoinette est envoyée devant le tribunal criminel extraordinaire et on La transfère immédiatement à la prison de la Conciergerie.
Le 14 octobre 1793, à huit heures du matin
« Pour paraître devant le tribunal révolutionnaire Marie-Antoinette arrangea ses cheveux, ajouta à son bonnet de linon bordé d’une garniture plissée, deux barbes volantes qu’elle avait dans un carton, et sous ces barbes de deuil ajusta un crêpe noir, ce qui lui faisait une coiffure de veuve.»
Déclaration de Rosalie Lamorlière, servante des époux Richard, et ensuite du concierge Bault
Ute Lemper dans L'Autrichienne de Pierre Granier-Deferre
On connaît l’issue de ce procès malhonnête. Au moment du verdict, le président demande à Marie-Antoinette :
« Ne vous reste-t-il plus rien à ajouter pour votre défense ?»
La Reine répond :
« Hier, je ne connaissais pas les témoins ; j’ignorais ce qu’ils allaient déposer : eh bien personne n’a articulé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n’étais que la femme de Louis XVI et qu’il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.»
La lettre testamentaire de Marie-Antoinette rédigée le jour de Sa mort atteste que c’est sur Louis XVI qu’Elle a pris modèle pour affronter l’exécution.
8bre, 4heures ½ du matin
C’est à vous, ma sœur, que j’écris pour la dernière fois ; je viens d’être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien ; j’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n’existais que pour eux, et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! J’ai appris par le plaidoyer même du procès que ma fille était séparée de vous. Hélas ! la pauvre enfant, je n’ose lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre, je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de leur inspirer : que les principes et l’exécution exacte de leurs devoirs sont la première base de la vie ; que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur ; que ma fille sente à l’âge qu’elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que son [mot rayé dans l’original] l’expérience qu’elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer ; que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services, que l’amitié peut inspirer ; qu’ils entent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union, qu’ils prennent exemple de nous : combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations, et dans le bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ? Que mon fils n’oublie jamais les dernier mots de son père que je lui répète expressément : qu’il ne cherche pas à venger notre mort. J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur ; pensez à l’âge qu’il a, et combien il et facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas ; un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J’aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu’on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide, que je n’en aurais réellement pas eu le temps. Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée, n’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s’il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’ils y entraient une fois. Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe. J’espère que, dans sa bonté, il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tout (sic) ceux que je connais et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait. Je dis adieu à mes tantes et (un mot rayé] et à tous mes frères et sœurs. J’avais des amis, l’idée d’en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte en mourant, qu’ils sachent au moins que, jusqu’au dernier moment, j’ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et tendre sœur ; puisse cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants : mon Dieu ! qu’il est déchirant de les quitter pour toujours ! Adieu, adieu ! Je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre, mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger.
Ces deux époux désunis, désassortis, conflictuels, qui n’ont jamais su établir entre eux une relation, sinon d’amour, du moins de simple confiance, ont réussi à se rejoindre dans l’ultime épreuve, et à former in extremis un couple, qui les rend inséparables à jamais dans l’Histoire.
Simone Bertière
Sources :
Antoinetthologie
Marie-Antoinette (1932) de Hilaire Belloc ( Payot, Paris)
Marie-Antoinette (1940), de René Benjamin ; Les Editions de France
Les Reines de France au temps des Bourbons, tome 4 : Marie-Antoinette L’insoumise (2002) de Simone Bertière
Autour de Marie-Antoinette de Maurice Boutry ; Emi le-Paul éditeur (Paris)
Mémoires de Madame Campan, première femme de chambre de Marie-Antoinette d’Henriette Campan
Marie-Antoinette (1953) d’ André Castelot
La Révolution Française (1987) d’André Castelot aux Éditions Perrin, Paris
MARIE-ANTOINETTE (1989) d’André Castelot, album richement illustré
Chère Marie-Antoinette (1988) de Jean Chalon
Le Mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Château de Versailles (magazine) Hors série N°7
Colloque Marie-Antoinette face à l’Histoire qui avait eu lieu à la Sorbonne (2008) ; Éditeur: François-Xavier de Guibert (éditions)
Louis XVI et Marie-Antoinette, un Couple en Politique (2006) de Joël Félix ; Payot
Louis XVI – L’Incompris (2018);Le Figaro Histoire N°38
Marie-Antoinette (2006) d’Antonia Fraser
LEMARIAGE FORCE ou Marie-Antoinette humiliée (avril 2015), de Jean-Pierre Fiquet ; chez Tallandier
Louis XVI et Marie-Antoinette vie conjugale – vie politique (1990) de Paul et Pierrette Girault de Coursac ; chez l’O.E.I.L.
La dernière année de Marie-Antoinette (1993) de Paul et Pierrette Girault de Coursac ; chez F.X. de Guibert (1993)
L’éducation d’un Roi, Louis XVI, de Paul et Pierrette Girault de Coursac, chez Gallimard (1972), puis chez F.X. de Guibert (1995)
La Révolution Française à l’écran, de Roger Icart (1988), chez Milan
Les beaux jours de Marie-Antoinette (1885), d’Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand ; chez Edouard Dentu
Marie-Antoinette aux Tuileries (1913), d’Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand ; chez P. Letrielleux, Librairie-Éditeur, Paris VI
La dernière année de Marie-Antoinette, d’Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand ; chez Edouard Dentu
L’Agonie de la Royauté (1918), d’Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand ; chez P. Letrielleux, Librairie-Éditeur, Paris VI
Marie-Antoinette L’impossible Bonheur (1970) de Marguerite Jallut et Philippe Huisman ; chez Edita, Lausanne
Marie-Antoinette – Aux côtés de Louis XVI dans la tourmente révolutionnaire (2014) ; Collection Reines, Maîtresses et Favorites chez Hachettes
Marie-Antoinette l’Affranchie – Portrait inédit d’une icone de mode (février 2020), de Sylvie Le Bras-Chauvot, chez Armand Colin.
Louis XVI (1985) d’Evelyne Lever ; chez Fayard
Marie-Antoinette (1991) d’Evelyne Lever; chez Fayard
Marie-Antoinette : la naissance d’une reine : Lettres choisies 1770-1793 (2005) d’Evelyne Lever
Marie-Antoinette, une maîtresse royale, par Evelyne Lever, article de Historia N°99
Louis XVI et Marie-Antoinette : La fin d’un monde, tome 5, d’Alexandre Maral
Louis XVI, L’incompris (2013) d’Alexandre Maral ; aux Editions OUEST-FRANCE