Lettre à Madame Elisabeth, le 16 octobre 1793

L’ultime lettre de Marie-Antoinette à Madame Elisabeth, le 16 octobre 1793 

Marie-Antoinette devant le tribunal (1851) par Paul Delaroche

Le 16 octobre 1793

Marie-Antoinette vient d’être condamnée à mort. De retour dans Sa cellule, Elle demande du papier, de l’encre et une bougie pour écrire une sublime lettre d’adieu à Madame Elisabeth qui ne la recevra jamais. Marie-Antoinette la rédige dans Son cachot de la Conciergerie, d’une écriture rapide et serrée, sur un papier de petites dimensions (23 x 19 cm) plié en deux, le 16 octobre 1793, à 4h30 du matin.

Geneviève Casile est Marie-Antoinette (1976) pour Guy-André Lefranc
Image de Marie-Antoinette à Versailles (1979) de Blue Peter

Contrairement à Son image de femme superficielle, gâtée et autoritaire, la Reine s’y exprime de façon très humble et avec une sensibilité bouleversante. Elle est essentiellement préoccupée par l’état d’esprit dans lequel ses enfants assumeront la mort de leurs parents, alors que le petit Roi mourra en captivité. Sans un mot de plainte ni de regret, Marie-Antoinette ne songe plus qu’à laisser un héritage spirituel à Ses enfants et se confie entièrement à Dieu. 

Image de la série Marie-Antoinette (1976) de Guy-André Lefranc

8bre, 4heures ½ du matin

C’est à vous, ma sœur, que j’écris pour la dernière fois ; je viens d’être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien ; j’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n’existais que pour eux, et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! J’ai appris par le plaidoyer même du procès que ma fille était séparée de vous. Hélas ! la pauvre enfant, je n’ose lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre, je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de leur inspirer : que les principes et l’exécution exacte de leurs devoirs sont la première base de la vie ; que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur ; que ma fille sente à l’âge qu’elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que son [mot rayé dans l’original] l’expérience qu’elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer ; que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services, que l’amitié peut inspirer ; qu’ils entent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union, qu’ils prennent exemple de nous : combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations, et dans le bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ? Que mon fils n’oublie jamais les dernier mots de son père que je lui répète expressément : qu’il ne cherche pas à venger notre mort. J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur ; pensez à l’âge qu’il a, et combien il et facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas ; un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J’aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu’on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide, que je n’en aurais réellement pas eu le temps. Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée, n’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s’il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’ils y entraient une fois. Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe. J’espère que, dans sa bonté, il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tout (sic) ceux que je connais et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurais pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait. Je dis adieu à mes tantes et (un mot rayé] et à tous mes frères et sœurs. J’avais des amis, l’idée d’en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte en mourant, qu’ils sachent au moins que, jusqu’au dernier moment, j’ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et tendre sœur ; puisse cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants : mon Dieu ! qu’il est déchirant de les quitter pour toujours ! Adieu, adieu ! Je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre, mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger.

Image de L'Autrichienne (1990) de Pierre Granier-Deferre

« C’est à vous, ma sœur, que j’écris pour la dernière fois ; je viens d’être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. »

Marie-Antoinette s’adresse à Sa belle-soeur, Madame Elisabeth, à qui Elle a confié Sa fille en partant du Temple, puisque Louis-Charles était séparé d’elles depuis le 3 juillet 1793. Elle se réfère immédiatement à Son mari, Louis XVI, qui avait écrit son testament le 25 décembre 1792, présageant la fatalité des événements qui se prodigaient lors de son procès.

Madame Elisabeth au Temple par Alexandre Kucharsky
Louis XVI rédigeant son testament par Danloux

« Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien »

C’est Sa conscience religieuse qu’Elle exprime là. Elle montre qu’Elle ne craint pas la mort. C’est une leçon transmise par Marie-Thérèse d’Autriche depuis longtemps, ainsi qu’Elle l’évoquait lors des journées d’octobre 1789 :

«Je sais qu’on vient de Paris pour demander ma tête; mais j’ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je l’attendrai avec fermeté».

A onze heures, l’abbé Girard qui L’accompagnera jusqu’à l’échafaud, La soutiendra : 

« Madame, voilà le moment de vous armer de courage.
-Du courage, il y a si longtemps que j’en fais l’apprentissage qu’il n’est pas à craindre que j’en manque aujourd’hui ! »

Il n’y a pas d’autre explication que Sa profonde dimension chrétienne pour comprendre la sérénité qui se dégage de ces pages. Son attitude face à la mort tient à des raisons terrestres et célestes, liées autant à Son statut d’Archiduchesse et de Reine, qu’à Sa foi.

« j’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n’existais que pour eux, et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse ! »

Marie-Thérèse de France portant le deuil de sa famille par Heinrich Füger
Louis XVII et le savetier Antoine Silmon par Charles-Louis de Coubertin, 1875

Marie-Antoinette est une mère particulièrement attentive et proche de Ses enfants. Si Marie Leszczyńska (1703-1768) avait été très féconde, elle a attendu que ses enfants deviennent grands pour être proches d’eux. Elle a été contrainte par le cardinal de Fleury (1653-1743) d’exiler ses plus jeunes filles à l’abbaye de Fontevraud, pour résoudre les difficultés de logement d’une si prolifique famille. Marie-Antoinette s’y serait refusée ! Lorsqu’en 1782, la princesse de Guéménée subit la banqueroute de son mari, la Reine profitera de l’occasion pour nommer à sa place de gouvernante des enfants de France, Sa plus proche amie, la comtesse de Polignac (1749-1793), ce qui Lui permet d’être Elle-même responsable de Ses enfants. Ce qui en fait une mère particulièrement moderne pour l’époque. Et si l’on se souvient les fastes de Versailles, et les fantaisies de Trianon, c’est dans un but pédagogique que Marie-Antoinette a créé le hameau dont on a tant jasé. Puisque les enfants ne peuvent connaître véritablement la vie rurale, on a fait venir à eux la campagne….  assez améliorée il est vrai. 

Madame Elisabeth aurait pu choisir de migrer avec ses tantes, parties en février 1791, mais elle a choisi de ne pas se séparer du Roi.

Image du Versailles secret de Marie-Antoinette de Sylvie Faiveley et Mark Daniels (2018)

« J’ai appris par le plaidoyer même du procès que ma fille était séparée de vous. »

Marie-Antoinette est trompée par le fait que Marie-Thérèse et Elisabeth ont été interrogées séparément. 

« Hélas ! la pauvre enfant, je n’ose lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre, je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de leur inspirer : que les principes et l’exécution exacte de leurs devoirs sont la première base de la vie ; que leur amitié et leur confiance mutuelle en feront le bonheur ; que ma fille sente à l’âge qu’elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que son [mot rayé dans l’original] l’expérience qu’elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer ; que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services, que l’amitié peut inspirer ; qu’ils entent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union, qu’ils prennent exemple de nous : combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations, et dans le bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ? Que mon fils n’oublie jamais les dernier mots de son père que je lui répète expressément : qu’il ne cherche pas à venger notre mort. »

Marie-Antoinette espère en l’humanité des révolutionnaires quant au destin de Ses enfants. Elle se doute qu’il ne faut pas compter sur Ses geôliers pour transmettre cette missive à Sa soeur….  cependant, Elle a bénéficié, au Temple, des bienfaits de François Toulan (1761-1794), à la Conciergerie, sur ceux de Jean-Baptiste (1735-1794), d’où tout le soin apporté à cette lettre. C’est en chrétienne qu’Elle donne ces ultimes conseils religieux, mais aussi politiques et charitables, en pensant peut-être que Louis XVII pourrait être amené sur le trône… 

« J’ai à vous parler d’une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur ; pensez à l’âge qu’il a, et combien il et facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas ; un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de votre tendresse pour tous deux. »

On croirait que Marie-Antoinette est au courant de la réaction de Madame Elisabeth face aux déclarations d’inceste de son neveu : elle s’est écriée
« Le petit monstre ! » …
Dans le plaidoyer pour Son fils que Marie-Antoinette tente de faire, on ne peut que se souvenir de la magnifique lettre qu’Elle adressa à madame de Tourzel lorsqu’Elle lui demanda de remplacer Yolande de Polignac partie en exil au lendemain de la prise de la Bastille : 

« Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni de sa taille, ni de son extérieur, il n’y a qu’à le voir. Sa santé a toujours été bonne, mais, même au berceau, on s’est apperçu que ses nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire faisoit effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents, mais elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n’est qu’aux dernières, et je crois que c’étoit à la sixième, qu’à Fontainebleau il a eu une convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l’hiver de 87 à 88, et l’autre à son inoculation ; mais cette dernière a été très-petite. La délicatesse de ses nerfs fait qu’un bruit auquel il n’est pas accoutumé lui fait toujours peur ; il a peur, par exemple, des chiens parce qu’il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l’ai jamais forcé à en voir, parce que je crois qu’à mesure que sa raison viendra, ses craintes passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très étourdi, très léger, et violent dans ses colères ; mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l’emporte pas. Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner un jour à son avantage. Jusqu’à ce qu’il soit bien à son aise avec quelqu’un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et colères, pour paroître doux et aimable. Il est d’une grande fidélité quand il a promis une chose ; mais il est très indiscret, il répète aisément ce qu’il a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il ajoute ce que son imagination lui a fait voir. C’est son plus grand défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu’on voudra. Mais la sévérité le révolteroit, parce qu’il a beaucoup de caractère pour son âge ; et, pour donner un exemple, dès sa plus petite enfance le mot pardon l’a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu’on voudra quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu’avec des larmes et des peines infinies. »

Or, en mars 1793, un après-midi, Louis-Charles s’est blessé un testicule alors qu’il chevauchait un bâton. Le docteur Brunier est venu le trouver ; il sera soigné par sa mère et sa tante, qui ont donc porté attention à son intimité. Ainsi lorsqu’en juillet suivant, il sera séparé de sa famille, l’enfant aura pu évoqué les soins prodigués par Marie-Antoinette et Elisabeth, ce qui donnera à Jacques-René Hébert (1757-1794) l’ignoble idée d’inceste. Marie-Antoinette répond avec tant de dignité, que Robespierre craint un moment que cela retourne l’opinion en Sa faveur.  On a même dit qu’il s’agissait d’une stratégie du Père Duchesne pour sauver la Reine en Lui permettant cet émouvant appel aux femmes et à l’humanité.

La Reine réprouve les ignobles accusations d'Hébert avec grandeur par Benjamin Warlop

« Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. J’aurais voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais outre qu’on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide, que je n’en aurais réellement pas eu le temps. »

Elle évoque l’aspect expéditif du procès, mais Madame Elisabeth sera encore plus rapidement condamnée parmi d’autres victimes aristocrates.

« Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée, n’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s’il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’ils y entraient une fois.

(…)

Je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre, mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger. »

Madame Elisabeth avait pu recommander Louis XVI aux bons soins spirituels de l’abbé Edgeworth de Firmont (1745-1807), un prêtre non jureur, Marie-Antoinette pressent l’abbé Girard qui viendra quelques heures plus tard pouyr La soutenir et L’accompagnera même sur la charrette des condamnés.

La Reine et l'abbé Girard (Rufus) dans L'Autrichienne

« Je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe. J’espère que, dans sa bonté, il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. »

C’est en quelque sorte à Madame Elisabeth (qu’une action tente de sanctifier) que Marie-Antoinette se confesse et confie Son âme. Ainsi lorsqu’Elle refusera les services de l’abbé Girard et que celui-ci tentera de La raisonner par rapport à ce que l’opinion publique dira de ce refus, Elle lui répondra :

« Vous direz à ceux qui vous le demanderont que Dieu y a pourvu dans sa miséricorde. »

Elle se sent en paix avec le Seigneur en se confiant à la prière de Sa belle-soeur. 

«  Je demande pardon à tout (sic) ceux que je connais et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurais pu vous causer. »

La confession continue, mais de façon plus terrestre : les deux belles-soeurs se sont souvent disputées du temps de Versailles car elles sont très différentes de caractère, et c’est un peu Son côté frivole que Marie-Antoinette confesse ici. Une légéreté bien lointaine, qui pourtant La poursuivra jusqu’au bout. Durant le trajet ultime, le comédien Alexandre Grammont sera payé pour  poursuivre la charrette en criant : 

« Ce ne sont plus tes coussins de Trianon ! »

« Je dis adieu à mes tantes et (un mot rayé] et à tous mes frères et sœurs. »

Ce sont Mesdames Adélaïde et Victoire qui sont ici évoquées. Ce sont les dernières survivantes de la vieille Cour qui a accueilli la jeune Archiduchesse en 1770, mais Madame Adélaïde est aussi la première à L’avoir surnommée « L’Autrichienne« , opposée qu’elle était à l’alliance avec Marie-Thérèse.
Puis Elle pense à Sa fratrie, autrichienne tant que française. On peut imaginer Son attention particulière à Marie-Caroline, qui était Sa soeur préférée à Vienne, mais qu’Elle n’aura jamais plus revue depuis son mariage avec Ferdinand des Deux-Siciles en 1768.

« J’avais des amis, l’idée d’en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte en mourant, qu’ils sachent au moins que, jusqu’au dernier moment, j’ai pensé à eux. »

Certains voudraient que Marie-Antoinette ne pense ici qu’à Axel de Fersen. Il fait partie, certes, des amis qu’Elle évoque, mais comment oublier Yolande de Polignac, les princesses de Hesse-Darmstadt (évoquées lors du procès : Elle disposait encore à Son arrivée à la Conciergerie d’un portrait de ces amis d’enfance), le prince de Ligne, la marquise d’Ossun, le comte d’Esterházy, Elisabeth Vigée Le Brun, madame Auguié et sa soeur madame Campan, madame de Tourzel, Barnave (qui La suivra bientôt à l’échafaud), le fidèle Toulan, ou la dévouée Rosalie Lamorlière sont aussi à compter dans les ultimes pensées de Marie-Antoinette..

« Pensez toujours à moi, je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants : mon Dieu ! qu’il est déchirant de les quitter pour toujours ! Adieu, adieu ! »

En terminant, Marie-Antoinette en revient à Ses enfants et Madame Elisabeth, dont le destin doit L’inquiéter particulièrement en pleine Terreur. Elle quitte la vie sereinement mais culpabilise de les laisser dans cette France si cruelle et hostile à eux.

Cette lettre ne parviendra jamais à sa destinataire, Madame Elisabeth… Elle dormira dans un dossier jusqu’à son «exhumation» bien plus tard…

Elle ne sera connue qu’en 1816, lorsque Louis XVIII fera saisir les documents conservés par le conventionnel Edme-Bonaventure  Courtois  (1754-1816) qui avait été chargé de l’inventaire des papiers de Robespierre, après le 10 thermidor.

Madame Elisabeth, qui sera elle-même guillotinée, le 10 mai 1794, n’en a jamais pris connaissance. La missive est revêtue des signatures (en page 2) et des paraphes (en haut de la page 1) de l’accusateur public, A.Q.(Antoine Quentin) Fouquier-Tinville et des députés à la Convention Lecointre, Legot, Guffroy, Massieu.

Le dernier matin de la Reine par Louis Marie Baader

Le 22 février 1816

Messieurs,

Un mois juste s’est écoulé depuis le moment où vous fûtes appelés à Saint Denis : vous y entendîtes la lecture du testament de Louis XVI.
Voici un autre testament : lorsqu’elle le fit, Marie-Antoinette n’avait plus que quatre heures à vivre.

Avez-vous remarqué dans ces derniers sentiments d’une reine, d’une mère, d’une sœur, d’une veuve, d’une femme, quelques traces de faiblesse ?
La main est ici aussi ferme que le cœur ; l’écriture n’est point altérée : Marie-Antoinette, du fond des cachots, écrit à madame Elisabeth avec la même tranquillité qu’au milieu des pompes de Versailles.
Le premier crime de la révolution est la mort du roi, mais le crime le plus affreux est la mort de la reine. Le roi du moins conserva quelque chose de la royauté jusque dans les fers, jusqu’à l’échafaud : le tribunal de ses prétendus juges était nombreux ; quelques égards étaient encore témoignés au monarque dans la tour du Temple ; enfin, par un excès de générosité et de magnificence, le fils de saint Louis, l’héritier de tant de rois, eut un prêtre de sa religion pour aller à la mort, et il n y fut pas traîné sur le char commun des victimes.

Mais la fille des Césars, couverte de lambeaux, réduite à raccommoder elle même ses vêtements, obligée dans sa prison humide d’envelopper ses pieds glacés dans une méchante couverture, outragée devant un tribunal infâme par quelques assassins qui se disaient des juges, conduite sur un tombereau au supplice, et cependant toujours reine ! Il faudrait, messieurs, avoir le courage même de cette grande victime pour pouvoir achever ce récit.
Une chose ne vous frappe-t-elle pas dans la découverte de la lettre de la reine ?
Vingt trois années sont révolues depuis que cette lettre a été écrite.
Ceux qui eurent la main dans les crimes de cette époque (du moins ceux qui n ont point été rendre compte de leurs œuvres à Dieu) ont joui pendant vingt trois ans de ce qu’on appelle prospérité. Ils cultivaient leurs champs en paix, comme si leurs mains étaient innocentes ; ils plantaient des arbres pour leurs enfants, comme si le ciel eût révoqué la sentence qu’il a portée contre la race de l’impie.

Celui qui nous a conservé le testament de Marie Antoinette avait acheté la terre de Montboissier : juge de Louis XVI, il avait élevé dans cette terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI ; il avait gravé lui même sur ce monument une épitaphe en vers français à la louange de M. de Malesherbes. N’admirons point ceci, messieurs ; pleurons plutôt sur la France. Cette  épouvantable impartialité qui ne produit ni remords, ni  expiations, ni changements dans la vie ; ce calme du crime qui juge équitablement la vertu, annoncent que tout est déplacé dans le monde moral, que le mal et le bien sont confondus, qu’en un mot la société est dissoute.

Mais admirons, messieurs,  cette Providence dont les regards ne détournent jamais du coupable. Il croit échapper à travers les révolutions ;  il parvient au bonheur et à la puissance : les générations passent, les années s’accumulent, les souvenirs s éteignent, les impressions s’effacent ; tout semble oublié.

La vengeance divine arrive tout à coup ; elle se présente face à face devant le criminel ; et lui dit en l’arrêtant : «  Me voici ! En vain le testament de Louis XVI assure la grâce aux coupables : un esprit de vertige les saisit ; ils déchirent eux mêmes ce testament ; ils ne plus être sauvés ! La voix du peuple se fait entendre par la voix de la Chambre des députés : la sentance est prononcée ; et par un enchaînement de miracles, le premier résultat de cette sentance est la découverte du testament de notre reine !

Messieurs, c’est à notre tour à prendre l’initiative.
La Chambre des députés a voté une adresse au roi, pour protester contre le crime du 21 janvier ; témoignons toute l’horreur que nous inspire le crime du 16 octobre. Ne pourrions-nous pas en même temps renfermer dans cet acte de notre douleur la proposition de M le duc Doudeauville ?
Dans ce cas, la résolution de Chambre pourrait être ainsi rédigée :

« La Chambre des pairs, profondément touchée de la communication que Sa Majesté a daigné lui faire par l’organe de ses ministres arrête :

Que son président, à la tête de la grande députation, portera aux pieds de Sa Majesté les très respectueux remercîments des pairs France. Il lui exprimera toute la douleur qu’ont ressentie à la lecture de la lettre de la Marie-Antoinette, et toute l’horreur qu’ils éprouvent de l’épouvantable attentat dont cette rappelle le souvenir.

Il dira en même temps à Sa Majesté que la Chambre des pairs se joint de cœur et d’âme à celle des députés, dans les sentiments exprimés par cette dernière Chambre, relativement au crime du 21 janvier ; suppliant le roi de permettre que le nom de la Chambre des pairs ne soit point oubliée sur les monuments qui serviront à éterniser les regrets et le deuil de France.

Discours prononcé à l’occasion des communications faites à la Chambre des Pairs par le duc de Richelieu dans la séance du 22 février 1816

« Ce 16 octobre à 4h 1/2 du matin »
Depuis deux cents ans, des doutes ont été portés sur l’authenticité de cette lettre. Sa révélation tardive ( elle sera en effet « exhumée » par l’ancien conventionnel Courtois en 1815 celui-là même qui fut chargé de l’inventaire des documents de Robespierre après la chute de celui-ci ) , à la différence du testament du roi, publié dès le lendemain de sa mort, a fait supposer qu’une machination aurait été ourdie par le gouvernement de Louis XVIII, afin d’inventer un « monument » susceptible de rallier les âmes sensibles à la cause des Bourbons. Or on a cru déceler des éléments allant dans ce sens, tels que l’absence de fautes d’orthographes ( mais nous démontrerons le contraire, encore s’agit-il de ne pas se référer à la version « corrigée » du fac simile édité sous la Restauration ), ou encore y a-t-on vu un texte trop bien écrit ( ? ) pour qu’il soit de la main de la reine. Nous n’entrerons pas dans cette polémique, notre propos n’étant d’ailleurs pas de réaliser une expertise graphologique du document, mais plutôt d’analyser son texte, afin de tenter d’y retrouver l’état d’esprit et les pensées de la souveraine lorsqu’elle rédigea son ultime écrit .

Gérard Ousset

« Tout ce qui reste de la vie de Marie-Antoinette, de son esprit, de son cœur, de ses derniers élans est contenu dans ces trois pages.»

Emmanuel de Waresquiel, Juger la Reine

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