Les journées d’octobre 1789

Le matin du 6 octobre 1789 par Benjamin Warlop
L’appel du régiment des Flandres
 
Depuis le départ du maréchal de Broglie, le 17 juillet 1789, toutes les troupes rassemblées à Paris et dans ses environs ont déserté le camp.
 
Le 31 juillet 1789
 
La Garde française abandonne ses postes à Versailles et rejoint la Garde nationale à Paris.
 
Comme pour contrebalancer ce mouvement centrifuge, une Garde nationale est improvisée à Versailles : sur place, le 17 juillet, elle est officiellement constituée le 28 juillet. À la suite de l’ordonnance royale du 9 août 1789 précitée, qui vise à mettre fin aux troubles dans le royaume, l’Assemblée décrète le lendemain, en faveur des municipalités, le droit d’exiger des milices nationales la dispersion des attroupements séditieux et la neutralisation de ceux qui troublent l’ordre public. Les miliciens sont également tenus de prêter un serment civique de fidélité à la nation, au Roi et à la loi.

 

Pour approvisionner en armes les gardes nationaux versaillais, la municipalité s’adresse, entre autres, au nouveau secrétaire d’État à la Guerre, le marquis de La Tour du Pin-Gouvernet. Elle lui demande des renforts d’hommes expérimentés, notamment pour la garde des marchés.
 
Le lundi 17 août 1789
 
Venant de Rambouillet, où il était cantonné, un détachement de deux cents chasseurs des Trois-Évêchés aborde Versailles par la route de Saint-Cyr. L’annonce de leur arrivée, accompagnée de rumeurs – on parle de 6 000 hommes – suscite une certaine inquiétude dans la population. La municipalité demande aux chasseurs de ne pas entrer dans Versailles, mais de se rendre au Grand Trianon pour y passer la nuit. Ce n’est que le lendemain, en fin d’après-midi, qu’ils prêtent le serment civique sur la place d’Armes, en présence des miliciens versaillais.
Dès sa nomination, le comte d’Estaing demande des renforts à la municipalité.
 
Le 13 septembre 1789
 
Le pillage de la boulangerie du quartier Saint-Louis accélère les choses : selon madame de Tourzel, « on profita de cette circonstance pour faire sentir à la municipalité le besoin d’accroître sa force répressive. » Elle autorisa donc le comte d’Estaing […] à demander l’arrivée d’un renfort de mille soldats de carrière, et le régiment de Flandre reçut l’ordre de se rendre à Versailles. En vertu d’un ordre probablement signé le 14 septembre, le régiment de Flandre quitte Douai pour Versailles.
 
Le 18 septembre 1789
 
Le personnel de la Garde nationale versaillaise est convoqué. Le comte d’Estaing lui fait part des craintes de la Cour, informée des mouvements séditieux parisiens. La Fayette lit une lettre que Saint-Priest lui adresse le même jour, dans laquelle il demande si la milice bourgeoise de Versailles sera suffisante pour opposer une résistance suffisante aux « gens armés » qui menaçaient de venir de Paris pour « troubler la tranquillité de Versailles ». Le comte d’Estaing reçoit également une lettre de La Fayette annonçant à Saint-Priest l’intention des anciens gardes français de reprendre leur service à Versailles. Associé à la prise de la Bastille et aux assassinats de Foulon et Bertier de Sauvigny, ces derniers sont mal vus à la Cour, mais aussi parce qu’ils risquent de lui enlever ses positions au château et, plus généralement, de le compromettre au sein de la Garde nationale versaillaise. L’état-major de la Garde nationale versaillaise accepte sans difficulté le projet de renfort des troupes basées à Versailles, ce qui équivaut de fait à entériner une décision déjà prise.

Le 23 septembre 1789

« À peine cette délibération fut-elle signée que ceux qui n’y avaient pas collaboré se plaignirent et tentèrent d’exciter le peuple versaillais contre cette résolution. Ils furent fortement soutenus par certains membres de l’Assemblée nationale, pour qui l’ordre et la paix n’étaient nullement dans leur intérêt. Ils furent également attaqués par des membres turbulents des districts parisiens, qui cherchèrent à inciter les gardes françaises à l’insurrection. Le bruit courut que 15 000 hommes étaient amenés à Versailles, que les plans pour le mois de juin allaient être renouvelés, et autres folies du même genre. »

Duquesnoy

De même, selon le comte de Saint-Priest, « jusqu’à mes derniers instants, je fus tourmenté par le désir d’abroger cette mesure dont on savait que j’étais l’auteur. La municipalité de Paris eut l’audace d’envoyer quatre députés à Versailles pour me demander, en ma qualité de ministre du roi, les raisons de l’appel du régiment de Flandre. Ils descendirent chez moi. J’avais été convoqué ce jour-là chez Madame Adélaïde, et j’y étais alors. » Dusaulx, l’académicien, ancien membre de la députation, apprenant mon départ : « Je vous envoie », dit-il à mon Suisse, « le prévenir. » Les Suisses l’ignorèrent, mais j’arrivai enfin. Dusaulx me parla, prenant une voix qu’on pouvait entendre de l’autre côté de la cour. Il me dit que la ville de Paris, apprenant que le roi rassemblait des troupes auprès de lui, avait chargé la députation dont il était membre d’enquêter sur ce fait, qui alarmait la capitale. Je fus tenté de répondre durement à une telle impertinence, mais «les circonstances ne permettaient pas d’ouvrir une querelle verbale avec les rebelles de la ville de Paris ; je répondis simplement qu’une lettre de M. de La Fayette ayant donné matière à inquiéter la tranquillité de Versailles, Sa Majesté m’avait chargé de la transmettre à la municipalité de cette ville, laquelle, se trouvant privée de force armée, avait demandé au pouvoir exécutif de proposer au roi le rappel d’un de ses régiments. J’ajoutai que cette affaire était personnelle à la ville de Versailles et que la nouvelle loi ne prescrivait rien qui n’eût été observé. » 

Le 23 septembre 1789

Le régiment de Flandre entre à Versailles par l’avenue de Paris. Son arrivée est anticipée de deux jours, afin de surprendre l’opposition de la Garde nationale versaillaise. Rue de Noailles, le comte d’Estaing et un grand nombre d’officiers de la Garde nationale versaillaise, ainsi que Clausse, président de l’assemblée municipale, l’attendent. Composé de 1 100 hommes sous le commandement du marquis de Lusignem, le régiment de Flandre se rend sur la place d’Armes pour prêter serment civique. Il est ensuite cantonné à Versailles même, au Chenil et dans les écuries du comte d’Artois, de part et d’autre de l’hôtel des Menus-Plaisirs.

Le 24 septembre 1789

C’est au tour de la Garde nationale de Versailles de se rassembler place d’Armes. Après avoir renouvelé son serment civique, le comte d’Estaing lit une lettre du Roi le remerciant d’avoir accueilli le régiment de Flandre, stationné à Versailles «pour l’ordre et la sécurité de la ville ». Sans tarder, les soldats du régiment de Flandre prennent leurs postes de garde au château.

Le 27 septembre 1789

Les membres de l’assemblée municipale de Versailles sont reçus en audience dans le salon Louis XIV : ils viennent remercier le Roi d’avoir contribué à renforcer la sécurité de la ville. C’est aussi l’occasion de rassurer la Garde nationale de Versailles. Les officiers accompagnent les membres de l’assemblée municipale et se présentent au Roi. Les soldats sont répartis du Grand Appartement à la chapelle, où le Roi les accompagne après l’audience.

Le 29 septembre 1789

Les officiers de la Garde nationale de Versailles sont présentés à la Reine, qui leur remet trois drapeaux. Ce jour-là, la Garde nationale offre un repas aux soldats du régiment de Flandre.

Le 30 septembre 1789

A Notre-Dame de Versailles, les trois bannières blanches offertes par la Reine sont bénies par l’archevêque de Paris. Après le Te Deum, l’assemblée se rend à l’étang suisse, où les bannières sont présentées, avec un discours du poète Ducis.

Le premier octobre 1789

 Le 1er octobre, Louis XVI note dans son journal : 

« Chasse au cerf dans le parc de Meudon, aller et retour à cheval . »

C’est probablement la première fois qu’il retourne à Meudon depuis la mort de son fils aîné. 

Image des Années Lumière (1988) de Robert Enrico

Les gardes du corps du Roi donnent un banquet en l’honneur du régiment de Flandre arrivé depuis peu pour contenir d’éventuelles émeutes parisiennes.
Les premiers convives arrivent vers trois heures, heure tardive pour le repas de midi, appelé alors dîner. Madame de Gouvernet se souvient de cet événement, auquel elle assiste en tant que témoin oculaire avec la sœur de son mari, madame de Lameth : 

« Ma belle-sœur et moi allâmes vers la fin du dîner pour voir la tenue, qui était magnifique. Mon mari, qui était venu nous accueillir et nous avait fait entrer dans une des premières loges, eut le temps de nous dire à voix basse que nous avions très chaud et que des inconsidérations avaient été commises. Soudain, on annonça que le roi et la reine assistaient au banquet : une imprudence qui eut le plus grand effet. »

Également présente, madame Campan est surprise par cette annonce : la Reine lui a assuré qu’Elle n’avait aucune intention d’assister au banquet.
Selon le comte de Saint-Priest, la comtesse de Tessé
« alla trouver la reine et le dauphin. Il faut dire que cette princesse fut plutôt tentée que persuadée d’y aller. Le roi était à la chasse et revint pendant que la reine dînait, où elle et le dauphin reçurent d’interminables applaudissements . » 

Le vin coule à flots et l’ambiance est assez débridée pour les deux cent six gardes attablés sur la scène. La table de banquet en forme de fer à cheval, conçue pour deux cent dix personnes, est dressée sur la scène. Les invités sont disposés de manière à ce que les officiers d’escorte alternent avec leurs invités. L’amphithéâtre abrite un orchestre militaire. Les loges sont ouvertes aux courtisans, qui peuvent assister au banquet en spectateurs, comme s’il s’agissait d’un événement royal ou princier, ou simplement admirer cette magnifique salle, rarement éclairée.

Le Roi, la Reine hésitent à paraître à cette fête qui a lieu dans l’opéra inauguré lors de leurs mariage, en 1770.

 

 

 

 

 

 

Voir cet article :

Saint-Priest est le seul à mentionner l’arrivée tardive du Roi. Selon madame de La Tour du Pin, « les souverains apparurent effectivement dans la loge centrale avec le petit dauphin, qui (a) cinq ans. Nous lancâmes des cris enthousiastes de “Vive le Roi !”  Je n’entendis personne d’autre les prononcer, contrairement à ce que nous avions prévu. »

La Reine porte une robe bleue et blanche.

Image des Années Lumière (1988) de Robert Enrico

Cette sympathie devenue si rare depuis des mois émeut tant les souverains que le Roi, la Reine et le Dauphin, même, descendent rejoindre les convives. Dans l’euphorie générale, un Garde demande la permission de placer le petit Dauphin sur l’immense table en fer-à-cheval que celui-ci parcourt de bout en bout sans renverser le moindre verre. La famille royale fait le tour de la table, dit un mot aux uns et aux autres, puis rentre dans ses appartements.

Image des Années Lumière (1988) de Robert Enrico

La Reine parcourt les rangs. Elle sait sourire avec charme, se montrer d’une gentillesse étonnante, et ne s’oblige à rien ; Elle sait, comme Sa mère autoritaire, comme Son frère, comme presque tous les Habsbourgs, au cœur d’une fierté intérieure et inébranlable, se montrer courtoise et conciliante même envers les plus humbles, sans produire une impression d’avilissement. Avec un sourire sincèrement joyeux (depuis combien de temps n’a-t-Elle pas entendu crier « Vive la Reine ! » ?), Elle entoure la table du banquet de ses enfants, et la vue de cette femme aimable, gracieuse et véritablement royale venant, en invitée, à côté d’eux, de rudes soldats, transporte officiers et troupes à l’extase de la loyauté monarchique : à cette heure-là, chacun est prêt à mourir pour Marie-Antoinette.

L’alcool échauffant le cœur des militaires ceux-ci redoublent d’ardeur envers leur Roi et arrachent leurs cocardes tricolores pour les fouler aux pieds et les remplacer par des cocardes blanches, symboles de la monarchie ( j’ai aussi lu que ces cocardes étaient noires, à la couleur de la Reine…).

Le marquis de Lusignan (1753-1832) est le colonel du régiment de Flandre.

Le marquis de Lusignan

Pauline de Tourzel est présente dans une des loges de l’opéra :

« Par un mouvement spontané, tous les convives se levèrent, et, tirant leur épée, jurèrent de verser pour la famille royale jusqu’à la dernière goutte de leur sang. L’émotion était à son comble, et tout le monde pleurait. Ce spectacle fit sur moi une i:mpression que je ne peux rendre, et que rien n’a pu effacer. Je sentis que je m’unissais au serment de ces serviteurs fidèles, de ces braves officiers, et mon coeur se dévoua pour ma vie.»

Le Dauphin a fait part à sa mère de son désir d’être le témoin.

– Mais vous ne saurez que dire à ces Messieurs
– Ne soyez pas en peine, Maman, je ne serai pas embarrassé
».

« A peine tous les officiers furent-ils entrés que le jeune prince dit à ceux qui étaient au premier rang :
« Je suis, Messieurs, ravi de vous voir mais bien fâché d’être trop petit pour vous apercevoir tous».
Puis, remarquant un officier qui était très grand :
« Monsieur, lui dit-il, portez-moi dans vos bras pour que je voie tous ces Messieurs
Et il dit alors avec une gaieté charmante :
« Je suis bien aise, Messieurs, d’être au milieux de vous
Tous les officiers étaient transportés et attendris en voyant, dans un âge aussi tendre un enfant aussi aimable.»

Madame de Tourzel     

Un officier suisse s’approche de la loge royale et demande à la Reine de lui confier la visite de la salle du Dauphin. Grâce à la hauteur de l’amphithéâtre, la Reine confie facilement Son fils à l’officier, qui n’a qu’à tendre les bras pour le prendre. Selon madame de Gouvernet, « le pauvre enfant n'(a) aucune peur. L’officier le déposa sur la table, et il marcha autour de lui, très courageux, souriant, et nullement effrayé par les cris qu’il entendait autour de lui. La reine, moins rassurée, le lui rendit et l’embrassa tendrement. »

Mademoiselle de Donissan rapporte que « le roi se laissa persuader d’aller au théâtre faire le tour de la table. La reine le suivit et parla à chacun avec sa grâce charmante, qui savait si bien captiver les cœurs. Elle confia successivement le Dauphin à différents gardes du corps . »

Au bout d’une demi-heure

Les souverains se retirent.

Selon mademoiselle de Donissan, témoin de l’événement :

« l’ivresse et l’enthousiasme étaient à leur comble, chacun versait des larmes de joie et de tendresse. Tous les officiers attablés se levèrent d’un bond […] pour gagner plus vite la galerie de l’Opéra et y être avant le roi, qui avait fait le tour des couloirs. On aurait dit que tout le monde était à l’attaque. On entendait des cris confus : « Vive le roi ! Vive la reine ! Nous les défendrons, nous mourrons pour eux ! » « Arrachons-les de nos bras ! » Je n’entendis aucune provocation contre l’Assemblée nationale ou le Tiers État»

Le soir

Les gardes se portent sous les fenêtres du Roi, dans la cour de Marbre, chantent, festoient et crient «Vive le roi ! » jusqu’à ce que Louis XVI paraisse une dernière fois à son balcon. Un aide de camp simule même la prise d’un bastion en escaladant ce balcon et en se revendiquant des «gardes royales».

En fin de soirée, toute cette foule se disperse et le château s’assoupit.

Dès le lendemain, les parisiens s’alarment de ce qu’ils qualifient d’ «orgie» et pensent que le Roi s’apprêtent à briser la révolution grâce à l’appui de ses troupes… Voilà ce qui va entraîner ce que nous connaissons comme les Journées d’Octobre

Vers neuf heures du soir

Le calme revient, madame de Gouvernet raconte que, « le soir, on nous a dit que des dames qui étaient dans la galerie de la chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des rubans blancs de leurs chapeaux à des officiers. » Grande étourderie, car le lendemain, les mauvais journaux, dont plusieurs existaient déjà, ne manquèrent pas de décrire l’orgie versaillaise, après laquelle, ajoutaient-ils, des cocardes blanches avaient été distribuées à tous les convives. J’ai vu depuis cette histoire absurde se répéter dans des récits sérieux, et pourtant cette plaisanterie insensée se limitait à un nœud de ruban que madame de Maillé, une jeune femme de dix-neuf ans, hébétée, dénoua de son chapeau.»

 

Ce même jour, la décision de Philippe d’Orléans de tenter un coup de force contre Versailles pour obliger le Roi à venir à Paris étant prise, il reste à fixer une date exacte pour le départ des parisiens. Mirabeau vient d’annoncer , fin septembre , des événements graves sous huit à dix jours. Les partisans du prince s’emploient à préciser la chose lors de leurs conciliabules de Passy , dans la maison de monsieur de Boulainvilliers, «occupée par les enfants du duc d’Orléans»  et par madame de Genlis. C’est un voisin de cette maison dont la terrasse donne sur la Seine, M. de Coulommiers, capitaine dans la cavalerie parisienne , qui, entre autres, atteste la tenue de ces réunions préparatoires.

Les Gardes du corps regalèrent les régiments de Flandres Suisses Dragons et Gardes de la nation.

La date retenue pour marcher sur Versailles sera le prochain lundi car , comme l’expérience le prouve, le dimanche convient à merveille pour échauffer les esprits. Mais comme les journées de juillet l’ont montré aussi , les partisans du prince pensent qu’il faudra deux ou trois jours pour parvenir au but.

Le lancement de l’insurrection exige des fonds importants. La chancellerie d’Orléans ayant de longue date préparé la chose _ l’émigration de Geoffroy de Limon à Ostende le confirme_, une somme de six ou sept millions arrive de Hollande pour les conspirateurs le jeudi Ier octobre. Cette somme est destinée « à payer le peuple pour l’exciter au soulèvement, et à payer le régiment de Flandre (…) alors à Versailles. Le comité de police de la ville de Paris parfaitement informé , laisse faire : la municipalité de Bailly ne saurait gêner l’action du Palais Royal.»

Le samedi 3 octobre 1789

Les restes du banquet royal de l’Opéra sont servis dans le manège de l’Hôtel des Gardes du Corps. Ce second banquet, auquel assistent des soldats du régiment de Flandre et quelques membres de la Garde nationale de Versailles, suscita de nouvelles rumeurs :

« On dit qu’il a été question de marcher sur l’Assemblée »
(madame Campan).

Selon le député Devisme, qui mentionne le lendemain les deux banquets des 1er et 3 octobre, il écrit, à propos du second, qu’ « on prétend que la cocarde nationale y a été piétinée, que la cocarde blanche y a été hissée et que l’Assemblée nationale y a été maltraitée. Cette double célébration, dont l’intention a été suspectée en raison des circonstances, a inquiété les Parisiens. Une délégation s’est rendue aujourd’hui chez le comte de Saint-Priest pour demander le retrait des troupes qui y étaient stationnées. La réponse du ministre est rapportée de diverses manières, mais tous s’accordent à dire qu’il s’agit d’un refus formel. Quoi qu’il en soit, j’ai vu plusieurs cocardes blanches au château ce soir, et on m’a même montré deux femmes à l’Œil-de-bœuf qui les distribuaient. »

Le 4 octobre 1789

Le pain manque chez plusieurs boulangers de Paris, et il y a beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux est pendu.

Le 5 octobre 1789

A sept heures du matin

Initialement, la journée du 5 octobre débute par un rassemblement sur la place de Grève, devant l’ Hôtel de Ville de Paris, pour interpeller la Commune de Paris, notamment sur une disette de pain qui touchait la capitale.

Pauline Leon cheffe des tricoteuses

Malgré la pluie,  les Parisiens… ou plutôt les Parisiennes_elles sont 7 à 8000, les « 8000 Judith»  évoquées par Camille Desmoulins, avec parmi elles des hommes déguisés en femmes_, sont sur le pied de guerre, afin de «marcher sur Versailles», pour empêcher le Roi de s’enfuir à Metz, comme le bruit commençait à se répandre depuis l’arrivée du régiment de Flandre. Elles sont conduites par le clerc d’huissier Maillard, l’un des vainqueurs de la Bastille.

Au début Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt ont regardé ces femmes avec sympathie, puis elle se sont rendu compte qu’elles étaient «colérées», comme on dit alors, c’est à dire hystérisées, et qu’elles étaient manipulées par des mots d’ordre de haine.

Paris gronde dans Si Versailles m'était conté (1954) de Sacha Guitry
Les femmes se soulèvent dans Jefferson à Paris (1995) de James Ivory
La foule se dirige vers la place Louis-XV (aujourd’hui place de la Concorde), où plus de 6 000 femmes, certaines recrutées de force, se rassemblent, armées de pistolets, de piques, de défenses de fer, de bêches, de broches, de lardoirs et de couteaux. Il y a aussi quatre canons. Maillard (l’un des vainqueurs de la Bastille) est le seul homme ouvertement admis : il prend la tête du cortège, et tout le monde le suit jusqu’à Versailles. 
 
Image des Années Lumière de Robert Enrico
Image des Années Lumière de Robert Enrico
Image des Années Lumière de Robert Enrico

La route est longue de Paris à Versailles . Il s’agit d’une marche exaltée, irraisonnée qui mêle les mères de familles, les épouses à des mégères qui aiguisent leurs couteaux sur les bornes de la route en menaçant la vie de la Reine à laquelle on attribue les débordements du banquet des gardes du corps, d’être défavorable à la Révolution et de mal conseiller le Roi…

La foule traverse Chaillot et Sèvres, où se déroulent des scènes de pillage. Chemin faisant, les habitants se retranchent. Après Viroflay, c’est l’entrée de Versailles, par l’avenue de Paris. Maillard organise les femmes en trois rangs et place les canons à l’arrière de la colonne. Elles crient « Vive Henri IV ! » et « Vive le roi ! » , mais aussi « Mort à la reine ! » et « Mort aux gardes du corps ! » Ces derniers sont accusés d’avoir organisé le banquet du 1er octobre. Massé des deux côtés de l’avenue de Paris, le peuple versaillais crie : « Vive nos Parisiens ! »

Image d'Un peuple et son Roi 
Image d'Un peuple et son Roi (2018) de Pierre Schoeller
Les femmes saluées par les badauds en route vers Versailles, illustration tirée du livre de 1842 "Histoire-musée de la république française, depuis l'assemblée des notables" d'Augustin Challamel.
Image d'Un Peuple et son Roi, de Pierre Schoeller (2018)

-J’en aurai une cuisse !         
-J’en aurai des tripes !       vitupèrent-elles …

Et par moquerie elles comparent la famille royale à des boulangers , puisqu’en plus du Roi, c’est du pain qu’elles viennent réclamer :
Allons chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron !

Images de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

Vers quatre heures de l’après-midi

                            Versailles voit arriver les premières femmes …

Images des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Gravure de JF Janinet

A leur arrivée à Versailles en fin d’après-midi. Une délégation de parisiennes est aussitôt accueillie dans la salle des séances où elles siègent parmi les députés. 

Images d'Un Peuple et son Roi, de Pierre Schoeller (2018)

Vers trois heures et demie

Le président Mounier reçoit l’ordre de se rendre auprès du Roi pour obtenir son adhésion sans réserve à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et aux dix-neuf premiers articles de la Constitution. Mounier revient sur ce moment dans son Exposé :

« J’allais lever la séance lorsqu’on me dit que plusieurs femmes, arrivées de Paris, s’étaient présentées à la porte de la salle, demandant à être entendues à la barre et qu’elles voulaient forcer les sentinelles à les laisser entrer. J’informai l’Assemblée de leur demande. Il fut décidé de les laisser entrer dans la salle. Elles se présentèrent en grand nombre, deux hommes à leur tête. Vêtu de noir, Maillard, l’un de ces deux hommes, se rendit à la barre et prit la parole au nom des femmes qui le suivaient, âgées d’une quinzaine d’années. Maillard explique qu’il y a pénurie de pain à Paris, qu’elles viennent à Versailles pour en demander et pour punir les gardes du corps qui ont insulté la nation par la cocarde. »

Pour calmer les récriminations, Mounier lit aux femmes un projet de décret aux termes duquel les municipalités pourraient recourir à la force militaire pour faciliter le transport du blé et de la farine achetés et assurer la sécurité sur les marchés, et « la commission d’enquête sera tenue de mener toutes les investigations nécessaires contre les auteurs, instigateurs, complices, suiveurs et instigateurs, quels que soient leur statut et leur condition, qui auront apporté ou apporteront quelque obstacle à la libre circulation des grains à l’intérieur du royaume ou qui favoriseront son exportation à l’étranger ».

Tandis que les députés délibèrent sur le projet de décret de subsistance, d’autres femmes entrent dans la salle de l’Assemblée. Elles passent devant les bancs des députés, certaines grimpant même sur l’estrade pour embrasser Mounier. Selon madame de Gouvernet, « un grand nombre d’entre elles, ivres et très fatiguées, occupaient les marches et plusieurs bancs de l’intérieur de la salle ». Mounier reste calme. Il déclare aux femmes que l’Assemblée voit avec tristesse les disettes qui frappent la capitale, qu’il n’a rien négligé pour faciliter le ravitaillement de la ville de Paris, que le Roi a fait tout son possible pour assurer l’exécution de ces décrets, que l’Assemblée doit être laissée libre de vaquer à ces importantes affaires et qu’elle doit se retirer en paix. Ces paroles n’ont aucun effet sur les femmes.
 
Plusieurs proposent alors d’utiliser la députation nécessaire pour se rendre auprès du Roi afin d’obtenir son acceptation des textes constitutionnels et, par la même occasion, l’informer de la situation préoccupante de la population parisienne. En bref, il s’agit d’exploiter la pression populaire pour obtenir du Roi la signature tant attendue. Il est donc décrété que le président de l’Assemblée se rende immédiatement au château, accompagné de la députation initialement prévue, ainsi que d’une délégation de femmes.
Jean-Joseph Mounier, President de l'Assemblée reçoit les mégères (Alexandre Debelle,XIXe)

Mounier quitte son fauteuil pour se rendre au château :

« Nous marchions dans la boue sous une pluie battante. Je dois décrire le spectacle qui s’offrit à mes yeux en quittant la salle. Une foule considérable de Versaillais s’alignait, de chaque côté, l’avenue menant au château. Les Parisiennes formaient des attroupements variés, mêlés à un certain nombre d’hommes, la plupart couverts de haillons, le regard féroce, les gestes menaçants et poussant des hurlements terribles. Ils étaient armés de quelques pistolets, de vieilles piques, de haches, de gourdins métalliques ou de gros bâtons munis de lames d’épée ou de couteaux. De petits détachements de gardes du corps patrouillaient et galopaient au milieu des cris et des huées […]. Un groupe d’hommes armés de piques, de haches et de gourdins s’approcha de nous pour escorter la délégation. L’étrange et nombreux cortège, dont les députés furent attaqués, fut pris pour une foule. Les gardes du corps coururent. Nous nous dispersâmes dans la boue et l’accès de rage que durent éprouver nos camarades est bien visible, car ils se croyaient plus en droit de présenter. Nous nous avançâmes ainsi vers le château. Nous trouvâmes, alignés sur la place, les gardes du corps, le détachement de dragons, le régiment de Flandre, les gardes suisses, les invalides et la milice bourgeoise de Versailles. Nous fûmes reconnus et reçus avec honneur. Nous franchissâmes les lignes et eûmes beaucoup de peine à empêcher la foule qui nous suivait d’entrer avec nous. Au lieu de six femmes, à qui j’avais promis l’entrée du château, il fallut en admettre douze.»

Le Roi non plus n’est pas au château, il chasse dans les bois de Versailles, non loin de la porte de Châtillon. Malgré le ciel gris et le temps maussade, le Roi estcparti à la chasse à dix heures du matin. Il se rend dans la forêt de Verrières, alors près de la porte de Châtillon, non loin de la forêt de Meudon. Dans son journal, daté du 5 octobre, il note :

« Fusillé à la porte de Châtillon, tué 81 fois, interrompu par les événements, aller-retour à cheval. »

Il vient d’inscrire toutes ces pièces à son tableau de chasse lorsqu’accourt un messager, monsieur de Cubières. Louis XVI lui ordonne d’aller prévenir la Reine, puis, sans attendre sa voiture, descend à bride rabattue les pentes de Meudon. Déjà, les premières «dames» débouchent dans l’avenue.

Chasse du Roi Louis XVI dans L'évasion de Louis XVI (2009) d'Arnaud Sélignac

« Étonnées de la rapidité de sa course, elles le laissèrent passer.»

Félix d’Hézecques

Le comte de Saint-Priest, secrétaire d’État à la Maison du Roi – et à ce titre responsable de la ville de Paris – est informé vers onze heures de la marche des femmes sur Versailles. Il envoie aussitôt le marquis de Cubières, premier écuyer du Roi, et le marquis de Salvert, écuyer de la Reine, à la recherche de la souveraine. Dans ses mémoires, le comte de Semallé, alors page du Roi, raconte avoir accompagné ce dernier en forêt de Meudon :

« De nombreux braconniers tiraient sur le gibier sans discernement. Le roi me dit : « Allez dire à ces hommes de s’éloigner, car ils pourraient blesser quelqu’un de ma suite. » Ces braconniers reçurent respectueusement les ordres du roi. Quelques instants plus tard, un chevalier de Saint-Louis, dont j’ai oublié le nom, arriva à pied de Paris pour avertir Louis XVI que des bandes d’assassins se dirigeaient vers Versailles et le supplier de mettre le château en état de défense… « Je vous remercie beaucoup, Sire, répondit le roi, de votre acte de dévouement, mais je n’ai pas peur. Vous devez être bien fatigué. Il faut que vous montiez dans une de mes voitures et que vous soyez conduit à Versailles. » Alors que le roi achevait cette phrase, le marquis de Salvert accourut au galop […], suppliant Sa Majesté de revenir au plus tôt.»

Le comte Semallé poursuit :

« Le roi monta en voiture et nous sautâmes à cheval pour le suivre, mais Louis XVI, qui avait forcé le pas, retournait au château alors que nous étions encore au tournant de l’avenue de Paris. Là, nous vîmes, à cinq cents pas au plus de la place d’Armes, cette effroyable avant-garde de bandits marcher sur Versailles. Des deux côtés de l’avenue étaient remplis d’hommes et de femmes qui criaient horriblement et nous jetaient des pierres et des bâtons. Bien que nous fussions en veste, nous entendîmes dire : « Ce sont des pages, il faut les tuer ! » Je reçus une pierre dans le coude gauche, qui me fit si mal que je laissai tomber. Mon cheval, furieux, monta en selle et l’animal effrayé me poussa droit dans la cour de la Grande Écurie. »

Marie-Antoinette, messe entendue, après avoir déjeuné, est au hameau de Son cher Trianon. Elle s’est enquise de la santé d’un mouton, a nourri les canards, puis les poissons chinois du petit étang, avant de déplorer que le ruisseau ne perdit de son eau.

 

 

Selon la légende, Elle se repose dans Sa grotte, assise sur le banc de mousse, un livre à la main… lorsque Monsieur de Cubières arrive à Elle pour La prévenir de revenir au château. 

 

Se retourne-t-Elle alors en quittant Son univers qu’Elle ne reverra plus jamais?

Images de Barry Lyndon de Stanley Kubrick
Image de Marie-Antoinette (1956) de Guy-André Lefranc
Image du Versailles secret de Marie-Antoinette de Sylvie Faiveley et Mark Daniels (2018)

Dans ses Mémoires, le député Barère évoque également ce retour précipité du Roi à Versailles :

 « Je traversais […] l’avenue lorsque le roi passa à cheval. L’excitation des esprits était si extrême que je vis des hommes de cette troupe venus de Paris tirer deux coups de feu sur les deux derniers gardes du corps qui accompagnaient le roi. L’un de ces gardes du corps perdit un instant son chapeau. Je craignis qu’il n’eût été atteint et je me retirai chez moi, désolé. »

Il est environ trois heures après midi lorsque le Roi revient au château.

Au château, la panique monte. Les ministres supplient le Roi de se réfugier à Rambouillet avec sa famille.

Il refuse.

Une fois au château, Louis XVI voit sa femme, La rassure, puis se rend au cabinet du Conseil pour tenir le Conseil d’État, auquel prennent part Necker, ministre des Finances, l’archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, gardien de Sceaux, le comte de La Tour du Pin-Gouvernet, secrétaire d’État à la Guerre, le comte de Montmorin, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, le comte de La Luzerne, secrétaire d’État à la Marine, le comte de Saint-Priest, secrétaire d’État à la Maison du Roi, l’archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, chargé du feuillet des bénéfices, et le maréchal de Beauvau, ministre sans portefeuille.

Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

Ecartant par principe l’emploi de la force armée, le Roi écoute le comte de Saint-Priest. Ce dernier lui suggère d’envoyer la famille royale à Rambouillet, sous la protection des troupes, et d’aller, à la tête des gardes du corps, à la rencontre des insurgés :

« Il voulait aussi que le roi se promène à cheval avec ses gardes du corps. »

«Au cas où les ponts de Sèvres, de Saint-Cloud ou de Neuilly étaient forcés, Saint-Priest est d’avis que le Roi devrait également se retirer à Rambouillet, confiant Versailles à la garde nationale. »

Le comte de Montmorin brandit le spectre d’une guerre civile. Necker déclare qu’il n’y a aucun risque à rester à Versailles – il n’y a rien à craindre des femmes – et prévoit même l’installation du roi à Paris. Lui aussi brandit le spectre d’une guerre civile, mais, en bon comptable, il invoque aussi la perspective d’une pénurie de trésorerie, l’impossibilité de garantir les paiements en se rendant à Rambouillet. Outre Montmorin, les archevêques de Bordeaux et de Vienne partageaient l’avis de Necker, « la plus grave erreur de sa carrière ». – note Ghislain de Diesbach. On propose que la Reine soit envoyée avec les enfants royaux à la forteresse de Metz sous la surveillance d’une garde, mais Marie-Antoinette rejette la proposition.

Selon madame de Gouvernet, belle-fille du marquis de La Tour du Pin-Gouvernet, secrétaire d’État à la Guerre,

« le régiment de Flandre reçut l’ordre de prendre les armes et d’occuper la place d’Armes. Les gardes du corps sellèrent leurs chevaux. Des messagers furent envoyés pour appeler les Suisses de Courbevoie. À tout moment, nous étions en route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. Nous apprîmes qu’une foule innombrable d’hommes et beaucoup plus de femmes marchaient sur Versailles ; que derrière cette sorte d’avant-garde venait la Garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d’une importante troupe d’individus marchant sans ordre. Il était trop tard pour défendre le pont de Sèvres. La Garde nationale de cette ville l’avait déjà cédée aux femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-père voulait que nous envoyions le régiment de Flandre et des ouvriers barrer la route de Paris. Mais l’Assemblée nationale s’était déclarée permanente, le roi était absent, personne ne pouvait prendre l’initiative d’une démarche hostile. Mon beau-père, désespéré, comme monsieur de Saint-Priest, s’écria : « Nous allons nous laisser enfermer ici et peut-être massacrer, sans nous défendre. » Pendant ce temps, l’appel à l’armement de la garde nationale retentit. Elle se rassembla sur la place d’Armes et entra dans la bataille dos à la porte […]. Le régiment de Flandre avait sa gauche à la Grande Écurie et sa droite à la porte. Le poste à l’intérieur de la Cour royale et celui du caveau de la chapelle étaient occupés par les Suisses, dont il y avait toujours eu un fort détachement à Versailles. Les portes étaient fermées partout. Toutes les issues du château étaient barricadées, et les portes qui n’avaient pas tourné sur leurs gonds depuis que Louis XIV les avait fermées pour la première fois.»

Il est environ trois heures après midi.

D’après le témoignage de Miot, les voitures du Roi réussissent à quitter la Grande Écurie, tournent rue de Satory et empruntent la rue de l’Orangerie, où elles doivnt attendre leurs passagers au pied des Cent Marches. Les gardes nationaux de Versailles, les voyant s’affronter rue de Satory, comprennent qu’il faut les bloquer. Une trentaine d’entre eux parviennent à atteindre les grilles du comptoir de la rue de l’Orangerie, qui sont fermées avant l’arrivée des voitures.

Préparatifs à un éventuel départ de la famille royale dans Les Années Lumière

Madame de Gouvernet poursuit son récit :

« Mon beau-père et Monsieur Saint-Priest nous offrirent alors nos voitures, qui furent amarrées devant la grille de l’Orangerie. Mais le roi et la reine refusèrent cette proposition, et chacun, découragé, terrifié et anticipant les plus grands malheurs, resta silencieux et attendit. Nous marchâmes longtemps et péniblement, sans échanger une parole, dans cette Galerie [la Grande Galerie], témoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis XIV. La Reine était dans sa chambre avec Madame Élisabeth et Madame [la comtesse de Provence]. Le salon de la Paix, faiblement éclairé, était rempli de femmes qui causaient à voix basse, les unes assises sur des tabourets, les autres à des tables. Pour ma part, mon agitation était telle que je ne pus rester un instant à la même place. L’attente me parut insupportable. »

À l’intérieur du château, madame de Donissan note que « tout était en désordre, une foule de gens courait dans les galeries. Il y avait environ deux mille hommes dans le château, principalement des chevaliers. Ils étaient en grande tenue, le chapeau sous le bras, et n’avaient d’autres armes que leurs épées ; certains avaient des sabres et des pistolets. Toute cette affaire suscitait la pitié : leur bonne volonté et leurs moqueries de soldats. Tout le monde était déconcerté. » Selon Pauline de Tourzel, environ sept cents chevaliers se trouvent dans la Grande Galerie et le Grand Appartement, l’épée au côté, prêts à défendre le Roi.

Les grilles sont partout fermées. On barricade toutes les issues du château, et des portes qui n’avaient pas tourné sur leur gonds depuis Louis XIV se ferment pour la première fois.

Images de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

A trois heures et demie

La foule envahit la place d’Armes.
Selon Barère,
« des femmes furieuses étaient assises sur les canons et même sur les loges derrière eux ». La vue des troupes déployées en ordre de chaque côté des portes closes ne contribue pas à apaiser l’atmosphère. Le garde du corps Jean-Pierre Lévi d’Albignac de Montal témoigne :

 « Nous étions à peine alignés face à l’avenue qu’une colonne de femmes, forte de cinq ou six cents hommes, vint attaquer ma brigade qui masquait la grille. Des hommes, armés de piques et de crocs, se mêlaient à ces femmes. Des hurlements terrifiants et des cris horribles effrayèrent grandement nos chevaux. Nos rangs s’ouvrirent, et les femmes profitèrent de ce moment pour passer. Au milieu de ces cris, nous pûmes demander du pain au roi. Nous leur disions toujours poliment que c’était impossible. Nous suggérâmes d’en laisser passer douze. Elles répondirent qu’elles voulaient toutes passer et qu’elles passeraient toutes. Le duc de Guiche était à mes côtés. Je lui dis :
« Monsieur le duc, ce n’est qu’une diversion. Savons-nous ce qui se passe sur nos flancs ? Sommes-nous protégés ? » Il répondit qu’il n’en savait rien, mais qu’il allait au château pour en savoir plus. J’ai essayé de parler à certaines de ces femmes pour les calmer. C’est alors que des paroles haineuses contre la reine ont été entendues.»

Image de Si Versailles m'était conté (1954) de Sacha Guitry
Les grilles du château de Versailles par temps gris, comme le 5 octobre 1789

Louis XVI interrompt le Conseil et va consulter son épouse sur le projet d’hébergement de la famille royale à Rambouillet. Marie-Antoinette fait preuve d’un « dévouement héroïque mais pesant » (Henri Leclercq) et déclare ne pas vouloir être séparée du Roi.

Marie-Antoinette déclare alors :


«Je sais qu’on vient de Paris pour demander ma tête; mais j’ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je l’attendrai avec fermeté».

Renonçant à chevaucher et à mener ses troupes, le Roi décide d’attendre et, en quelque sorte, de se mettre au service des événements. Mais voilà qu’un murmure confus de centaines de voix s’élève, menaçant, le long de l’avenue de Paris. Elles sont déjà là. Jupes rabattues sur la tête pour se protéger de la pluie torrentielle, masse sombre de milliers de visages dans l’obscurité de la nuit, les marchandes avancent d’un pas lourd. Les meneurs de la Révolution sont aux portes de Versailles. Trop tard. Trempées jusqu’aux os, affamées et tremblantes, leurs chaussures couvertes de la boue détrempée de la route, les femmes arrivent. Chemin faisant, elles pillent les débits de boissons, réchauffant ainsi un peu leurs estomacs endoloris.

La grille du château de Versailles
Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Des femmes demandent à plusieurs soldats du Régiment des Flandres s’ils sont prêts à les abattre. Ils répondent que leurs armes ne sont pas chargées et  ajoutent :

 « Nous avons bu le vin des gardes du corps, mais nous faisons toujours partie de la nation . »

De même, des membres de la Garde nationale fraternisent avec la foule de manifestants, qui concentre ses jets de boue sur les gardes du corps.

Vers cinq heures du soir

La foule investit la cité royale: des femmes envahissent l’Assemblée, d’autres tentent de se loger dans les auberges, mais la plupart des émeutiers s’installent sur la place d’Armes pour y passer la nuit.

L'émeute se fait en chanson dans Si Versailles m'était conté (1954) : c'est Edith Piaf qui chante le «Ah ! Ca ira !»

À six heures moins le quart

A la requête de la fraction avancée, Monsieur Mounier (1758-1806), président de l’Assemblée, se rend chez le Roi pour demander une nouvelle sanction.

Arrivé à la première porte du château, Mounier est annoncé aux sentinelles, qui entrouvrent la porte et le laissent passer avec ses cinq collègues députés et la délégation de douze femmes. Chacun des députés est flanqué de deux femmes. Le cortège traverse la cour des Ministres, franchit la porte Royale, atteint l’escalier de la Reine, monte aux appartements du Roi et s’avance jusqu’à l’antichambre de l’Œil-de-bœuf. C’est là que le comte de Saint-Priest les accueille :

« Une de ces femmes, dont j’ai appris depuis qu’elle était une fille publique, prit la parole pour me dire qu’une disette de pain régnait à Paris et qu’on venait en demander à Sa Majesté. Je répondis que le roi avait pris toutes les mesures nécessaires pour compenser le manque de la dernière récolte. J’ajoutai que de telles calamités devaient être supportées avec patience, comme on subit la sécheresse sans pluie. Je congédiai ces femmes en leur disant de retourner à Paris et d’assurer leurs concitoyens de l’amour du roi pour les habitants de sa capitale. C’est alors qu’un particulier, que je ne connaissais pas, et que j’ai appris depuis s’appeler le marquis de Favras, me proposa de faire venir un certain nombre de chevaliers, de leur donner des chevaux des écuries du roi et d’entrer devant les Parisiens pour les forcer à descendre de cheval. Je répondis que les chevaux des écuries du roi, n’étant pas dressés pour le genre de service qu’il proposait, serviraient très mal et exposeraient inutilement leurs cavaliers. »

Avec tous les honneurs qui lui sont dus, l’étrange commission est conduite à l’étage, par le grand escalier de marbre, jusqu’aux appartements autrefois réservés aux nobles de sang royal sept fois confirmé. Parmi les députés accompagnant le président de l’Assemblée nationale se trouve également un certain homme corpulent et jovial, qui n’attire guère l’attention. Mais son nom confère une importance symbolique à cette première rencontre avec le Roi. Car avec le docteur Guillotin, député de Paris, la guillotine fait sa première visite à la cour le 5 octobre 1789.

Image de L'Enfant-Roi de Jean Kemm ( 1923)
La marche du 6 octobre sur Versailles, illustrée par Rolf Rettich pour "Maria Theresa : One Heart and Many Crowns"
C'est par la grille centrale que la foule de femmes entre dans Si Versailles m'était conté (1954) ... en réalité c'est une grille de côté qui est restée ouverte

Fendant la foule dont une partie se presse contre les grilles, Mounier emmène avec lui six Parisiennes.

Images de Si Versailles m'était conté de Sacha Guitry (1954)

Les députés et les femmes insistent pour voir le Roi. Saint-Priest s’en va, puis revient introduire Mounier et seulement quatre femmes dans la chambre de Louis XIV .

Louison Chabry est interprétée par Danièle Delorme dans Si Versailles m’était conté (1954)

Quand le Roi leur demande la raison de leur émeute, la plus hardie, mais la plus laide, nommée Louison Chabry, lui répond :

Du pain.

Et elle s’évanouit.

Avec empressement, on apporte des sels à la malheureuse que le Roi embrasse. En repartant, les ambassadrices crient bien haut

«Vive le Roi!»

Louison Chabry dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Mounier tente en vain d’obtenir du Roi l’acceptation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et des dix-neuf premiers articles de la Constitution. Comprenant que le moment n’est pas venu, il obtient de Louis XVI l’autorisation de revenir plus tard dans la soirée.

Qu’on se le dise enfin ( messieurs et mesdames les politiques !!!) , Marie-Antoinette n’a, alors, jamais parlé de brioche !!!!!

Peu après huit heures du soir

Le Roi ordonne aux troupes de se replier dans leurs casernes. Les soldats du régiment de Flandre regagnent le manège de la grande écurie. Les comtes d’Estaing et de Gouvernet se rendent à la caserne de la Garde française, place d’Armes, pour transmettre l’ordre royal à la Garde nationale de Versailles. Lecointre refuse d’obéir jusqu’au retrait des gardes du corps.

La nuit tombe. On apporte au Roi de graves nouvelles : La Fayette (1757-1834) marche sur Versailles avec 30 000 gardes nationaux.

À Paris, le marquis de La Fayette avait résisté plusieurs heures aux ordres de ses propres gardes nationaux, qui criaient inlassablement : « À Versailles ! À Versailles ! » L’après-midi, il résolut d’obéir à ses propres troupes et partit à son tour pour Versailles, « à la tête, ou plutôt derrière la Garde nationale ». La pression vient principalement des anciens gardes français, sans doute mécontents d’avoir été renvoyés fin juillet et peut-être impatients de reprendre du service à Versailles. Le cortège est composé de 15 000 soldats, suivis d’autant de volontaires, armés principalement de piques.

Vers dix heures du soir

On aperçoit, sur les hauteurs de Viroflay, la lueur des torches dans la nuit. Ce sont les gardes nationaux de Paris, menés par l’artillerie, qui avancent en désordre, trempés et couverts de boue, affamés et harcelés par six heures de marche. La colonne emprunte l’avenue de Paris et s’arrête devant l’Assemblée. Le marquis de La Fayette entre dans la salle des assemblées, où les députés se tiennent en silence. Mounier l’interroge sur les raisons de son départ de Paris : « Que veut votre armée ? » La Fayette précise qu’il n’est à Versailles que pour protéger le Roi et l’Assemblée, et ajoute qu’il pourrait être utile de retirer le régiment de Flandre et d’obtenir quelques mots du Roi en faveur de la cocarde patriotique. Il part ensuite et se rend avec ses hommes à la place d’Armes.

Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Madame de Staël se trouve encore dans l’antichambre de l’Œil-de-bœuf lorsque le marquis de La Fayette passe : 

« Enfin, Monsieur de La Fayette entra au château et traversa la salle où nous devions nous rendre auprès du roi. Tout le monde l’entoura avec ardeur, comme s’il eût été le maître des événements […]. Monsieur de La Fayette semblait très calme. Personne ne l’a jamais vu autrement, mais sa délicatesse était affectée par l’importance de son rôle. » Selon le comte de Neuilly , « il fut mal reçu de tous à l’Œil-de-bœuf, excepté de Monsieur Necker, de sa femme et de sa fille. Ce pauvre marquis entendit des épithètes qui ne purent le flatter, mais il resta impassible en attendant d’être présenté au roi, auprès duquel il avait sollicité audience. »

Au château, Mounier et les cinq députés qui l’accompagnaient restent après le départ des femmes, attendant dans l’antichambre de l’Œil-de-bœuf. Mounier pense que l’acceptation royale des textes constitutionnels sera un moyen d’apaiser la situation et regrette de devoir revenir plus tard pour cela. Il s’ouvre à plusieurs ministres, qu’il rencontre, et à qui il confie également sa crainte d’être accusé de lâcheté, à la fois pour ne pas avoir assisté à l’Assemblée, en sa qualité de président, et pour n’avoir pas obtenu l’approbation royale lors de sa première visite. Ayant vu la foule de courtisans dans la grande galerie, il pense également que le Roi pourrait quitter Versailles avec une bonne escorte, avec la Reine et le Dauphin. Il va même jusqu’à dire au comte de Saint-Priest qu’il est prêt à suivre le Roi à Rouen, où il serait possible de se retirer pour convoquer l’Assemblée, à l’abri de la pression populaire. Saint-Priest promet de discuter de ce projet lors de la réunion imminente du Conseil.

Monsieur de Saint-Priest (1735-1821), ministre-secrétaire d’État de la Maison du Roi, revient à la charge et supplie le Roi de suivre ses conseils, de partir pour Rambouillet… Mais il est déjà trop tard : la grille des grandes écuries vient d’être forcée et la foule s’est jetée sur les voitures, coupant les harnais et s’emparant des chevaux.

Le cabinet du Conseil dans lequel le Roi la délégation du peuple dans la soirée du 5 octobre 1789
Le Conseil vient à peine de commencer lorsque le prince de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, demande à être présenté dans la salle du Conseil. Il vient informer le Roi de l’incident survenu avec le marquis de Savonnières et solliciter des ordres pour punir cet acte meurtrier. Le Roi répond simplement :
 
« Allons, monsieur, des ordres de guerre contre les femmes ? »
 
Le Conseil est interrompu une seconde fois. Selon le comte de Saint-Priest,
 
« À peine étions-nous assis qu’un aide de camp de Monsieur de La Fayette m’apporta une lettre que ce général m’avait écrite près d’Auteuil. Il me dit qu’il était en route avec la garde nationale de Paris, payée et non payée, et une partie du peuple de Paris venu faire des représentations au Roi. Il me pria d’assurer Sa Majesté qu’il n’y aurait pas de désordre et qu’il en était responsable. »
 
Il s’agit d’une deuxième vague d’insurgés parisiens, bien plus redoutables que les femmes. 

Vers huit heures

Mounier et une délégation vont trouver le Roi. Ce dernier est considérablement affaibli par l’échec de sa tentative de quitter Versailles. Il se sent intimidé par les coups de feu tirés sur ses gardes du corps. Il est choqué par les tirs dirigés vers le château. Il es terrifié à l’idée de voir le marquis de La Fayette et la Garde nationale parisienne faire irruption à Versailles. Le Roi reçoit Mounier et la députation. Il leur déclare accepter purement et simplement – ​​sans parler de promulgation ni d’adhésion, ni même de sanction – les textes constitutionnels votés par l’Assemblée. Craignant sans doute les reproches que les députés ne cesseront de lui adresser, Mounier demande un document écrit. Le Roi écrivit, imperturbable :

« J’accepte purement et simplement les articles de la Constitution et la Déclaration des droits qui m’ont été présentés par l’Assemblée nationale . »

Les larmes aux yeux, il remet ce billet à Mounier.

Image de l'Enfant-Roi de Jean Kemm

De retour à l’Assemblée, Mounier constate que de nombreux députés sont partis, mais que leurs sièges, y compris le sien, sont encore occupés par des femmes, certaines fortement ivres. Il parvient à rétablir un semblant d’ordre et rédigea la note suivante :

« Le président de l’Assemblée nationale prie les officiers municipaux de frapper à la caisse pour inviter les députés à se rassembler dans la salle générale . » 

Sans attendre la présence de tous les députés, Mounier lit la note du Roi. Il est applaudi, et quelques « Vive le roi ! » retentissent, mais plusieurs femmes demandent à haute voix :

« Cela donnera-t-il du pain aux pauvres de Paris ? » 

Certains députés font également remarquer que ce document n’est pas contresigné par un ministre, contrairement à ce qu’exige l’article 18 de la Constitution.

Désireux de prolonger la séance jusqu’à l’arrivée du marquis de La Fayette, Mounier veut aborder l’ordre du jour. Il est interrompu par des femmes qui crient : «Du pain ! Du pain ! Pas de discours ! » Mounier ordonne alors au personnel de service de distribuer tout le pain et le vin disponibles. Les mets et les boissons sont ensuite apportés à la salle des Assemblées, qui devient le théâtre d’une orgie. Certains députés décident cependant de rentrer chez eux. C’est le cas de Malouet, qui retourne chez lui à Montreuil, où des hommes armés frappent à sa porte pour lui dire qu’ils ont faim et qu’ils marcheront devant l’armée en marche. Malouet leur demande ce que ce dernier cherchait à Versailles. Ils répondent que leur intention était de conduire le Roi à Paris.

Le duc de Guiche donne également l’ordre de retirer les gardes du corps. Ceux-ci quittent la cour des Ministres et traversent la place d’Armes. Au passage de la Garde nationale versaillaise, ils sont hués et insultés. Puis, alors que la tête de la colonne s’engage avenue de Sceaux, des coups de feu retentissent : deux chevaux sont tués et leurs cavaliers blessés dans leur chute. L’un d’eux, Moucheron de La Meslière, est traîné au corps de garde français. Interrogé, il explique qu’il a été malade le 1er octobre et qu’il a donc été absent au dîner, ce qui lui permet de ne pas être maltraité.
 
Pendant que les deux chevaux morts sont écartelés et rôtis, Lecointre, armé de toutes ses forces fait positionner deux canons en direction de l’avenue de Sceaux pour dissuader les gardes du corps de revenir sur leurs pas. Craignant une attaque de la Garde nationale versaillaise dans leur hôtel, les gardes du corps se hâtent de regagner le château. Ils reprennent leur position dans la cour des Ministres. Sur ordre de Lecointre, les canons de la Garde nationale versaillaise sont déplacés devant la grille du château, face à la cour des Ministres, un fait inédit dans toute l’histoire de Versailles.
 
Au duc de Guiche, qui l’informe de l’incident, le Roi, désireux de calmer l’agitation, ordonne aux gardes du corps de traverser les jardins. Ils passent donc sous la voûte de l’Escalier des Princes pour se mettre en formation de combat dans le Parterre du Midi. Plus tard, à la demande du Roi, le duc de Guiche leur ordonne de s’éloigner davantage de la cour des ministres et de s’installer au niveau de l’Allée Royale ou Tapis-Vert. Plus tard encore, après minuit, les gardes du corps reçoivent l’ordre d’arriver à Rambouillet. Ainsi, en termes de troupes régulières, seul le contingent de gardes du corps nécessaire aux postes dans les appartements royaux reste à Versailles, ainsi qu’à l’intérieur, les Cent-Suisses et, à l’extérieur, les Gardes suisses. En route vers le château pour accomplir sa mission, le comte d’Hézecques emprunte la rue de l’Orangerie et la rue de Satory vers dix heures du soir :

 « Toute cette partie de la ville était calme. Le silence des rues n’était interrompu que par les hurlements occasionnels des bandits rassemblés sur la place d’Armes. Je trouvai les gardes du corps déployés dans les jardins, sous les fenêtres de la reine. Le poste à la Cour des Ministres présentait encore trop de dangers, et le roi leur envoya bientôt l’ordre de se rendre à Rambouillet. Il ne restait qu’environ cent cinquante gardes fidèles pour la défense du palais du roi. Toutes les autres troupes avaient vendu leur honneur. »

A minuit

La Fayette, parti de Paris à cinq heures de l’après-midi, est enfin annoncé :

«Sire, j’ai pensé qu’il valait mieux venir ici, mourir aux pied de Votre Majesté, que de périr inutilement place de Grève.»    

   
Et Marie-Antoinette de rétorquer :

«Monsieur de La Fayette veut nous sauver, mais qui nous sauvera de Monsieur de La Fayette?»

Madame de Gouvernet rapporte ce que son mari lui a dit de l’entrevue accordée par le Roi au marquis de La Fayette :
 
« Profondément ému, il s’adressa au roi en ces termes : « Sire, j’ai pensé qu’il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majesté, que de périr inutilement en place de Grève. » Ce sont ses propres mots. Alors le roi demanda : « Que voulez-vous donc ? » La Fayette répond : « Le peuple demande du pain, et les gardes veulent retourner à leurs anciens postes auprès de Votre Majesté. » Le roi dit : « Eh bien, qu’ils les prennent. » Ces paroles me furent répétées en même temps. » Le marquis de Cubières, premier écuyer du roi, rapporte également la conversation suivante entre le roi et La Fayette : « Oh ! oui, je le crois, Monsieur de La Fayette ! » « Oh ! Monsieur, croyez-le, croyez-le bien ! Je vous en prie. » – Eh bien, Monsieur de La Fayette, je le crois puisque vous me l’assurez. »
 
L’entrevue avec le Roi dure moins d’une demi-heure. Selon madame de Staël,
 
« La Fayette quitte le roi en nous rassurant tous. Chacun se retira à ses affaires… Il semblait que la crise du jour suffisait, et l’on se croyait parfaitement en sécurité, comme il arrive presque toujours lorsqu’on a vécu longtemps avec une grande crainte et qu’elle ne s’est pas matérialisée . »
 
Également présent dans l’antichambre de l’Œil-de-bœuf, le comte de Neuilly donne une autre version :
 
 « Lorsqu’il quitta le cabinet du roi, monsieur de La Fayette semblait épuisé de fatigue. Plusieurs personnes, dont un chevalier de Saint-Louis en habit noir, l’appelèrent, et sans s’arrêter, il me raconta tout : “Je réponds de tout ; j’ai obtenu du roi un grand sacrifice, mais sa vie en dépendait.” “Parlez, parlez, quel sacrifice ! Nous défendrons le roi jusqu’à la mort.” “Je suis accablé de fatigue”, poursuivit-il, “je vais me reposer.” Ses assistants lui ouvrirent la voie, et il se retira, accompagné d’injures et de paroles outrageantes : « Traître ! », « Infâme ! », etc. Cette scène me troubla beaucoup.
 
Après le départ du marquis de La Fayette, les deux commissaires de la Commune de Paris séjournent quelque temps auprès du Roi, lui demandant de renvoyer les troupes régulières de Versailles, notamment le régiment de Flandre, afin de prendre des mesures pour assurer le ravitaillement de Paris pendant l’hiver, de sanctionner les textes constitutionnels votés par l’Assemblée et de s’installer à Paris. Le Roi répond qu’il a déjà accepté les textes constitutionnels et qu’il est disposé à accéder aux deux premières demandes. Il ne fait aucun commentaire sur la dernière.

Le 6 octobre 1789

A deux heures du matin

« La Reine me fit dire à deux heures du matin qu’elle allait se coucher et qu’elle me conseillait d’en faire autant.»

Madame de Tourzel      

Image des Années Lumière de Robert Enrico
Image de Marie-Antoinette (1956) de Guy-André Lefranc

 

 

Tout le monde décide d’aller se coucher… La cérémonie du coucher du Roi n’a pas lieu.

 

Le château s’assoupit pour quelques heures…

Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico

A cinq heures un quart du matin

Marie-Antoinette dort. Le bruit que font des gens sous Ses fenêtres La réveille.

Elle sonne, madame Nolle, veuve Thibault, que nous appellerons par ce dernier nom… ,
Sa première femme de chambre en quartier :
– Que se passe-t-il?
– Ce  sont-là des femmes de Paris qui n’ont pas dû trouver à se coucher, répond madame Thibault.

Marie-Antoinette cherche à se rendormir…

Image de Marie-Antoinette (1975) de Guy-André Lefranc
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

A six heures du matin

Michèle Morgan dans le film de Jean Delannoy
Sur le cadran, le nom de l'horloger: J.B Baillon, et: «A Paris».

Comme mus par un signal convenu, des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se rassemblent en rangs serrés. Menaçante, la foule s’approche du château et un groupe s’engouffre dans la cour par la grille de la chapelle, restée mystérieusement ouverte.

L'escalier de la Reine

L’admirable horloge de la chambre de la Reine égrène les notes frêles et délicates d’Il pleut, bergère

Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico

Les gardes du corps sont débordés.

L'escalier de la Reine

Réveillés par le bruit des explosions et alertés par les cris de la foule, les gardes du corps du premier étage sortent en masse des salles de garde du Roi, de la Reine et de la Grande Salle de garde. Cinq d’entre eux descendent l’Escalier de la Reine pour affronter la foule lorsque l’ordre retentit : « Ne tirez pas ! ». Ils se retirent alors précipitamment et se barricadent derrière les portes des trois salles de garde. Les émeutiers vociférants attaquent d’abord la porte de la Grande Salle de garde, qui mène à la volée ascendante de l’Escalier de la Reine. À coups de hache, ils brisent le panneau inférieur, forçant les gardes du corps à fuir la pièce.


En envahissant le palais, ils  désarment les deux suisses avant de monter l’escalier de marbre ( de la Reine).

La meute se dirige vers les appartements de la Reine ( comment en connaissent-ils la voie? On dit que le duc d’Orléans faisait partie de la foule pour la leur indiquer…) en hurlant.

Philippe de Chartres

 

 

Ils entrent dans la grande salle des gardes du corps, (aujourd’hui, la Salle du Sacre), puis dans la Salle des Gardes de la Reine, pendant que les soldats qui se trouvent dans la première pièce se replient dans l’antichambre donnant accès à l’aile du midi. 

Parmi les fuyards se trouve Rouph de Varicourt, garde du corps depuis 1779. Frappé au dos, il s’écroule. Saisi, il est traîné par les cheveux dans l’escalier de la Reine, dans la cour royale, puis jusqu’au passage de la Colonnade. Comme des Huttes, il est décapité devant le perron du comte de Saint-Priest. Son corps est ensuite porté devant la caserne des gardes français. Plusieurs hommes prélèvent des caillots de sang et s’en frottent les bras et le visage. Ces deux meurtres sont perpétrés avec la complicité, au moins passive, des gardes nationaux postés à l’entrée de la Cour des Ministres, qui regardent défiler les deux corps ensanglantés.

La salle des Gardes de la Reine

Depuis le palier de l’escalier de la Reine, les émeutiers atteignent la salle des gardes de la Reine. Les gardes tentent d’arrêter la horde de rebelles. Mais – moment fatal ! – l’escalier de marbre n’est défendu que par deux hommes sur la centaine de gardes suisses. Ils s’appellent du Repaire et Miomandre de Sainte-Marie. Le premier est projeté à terre et conduit jusqu’au palier de l’escalier de la Reine, où il est transpercé d’une pique. Il parvient cependant à s’agripper au palier, à se relever et à désarmer son assassin avant d’atteindre la loggia de l’escalier de la Reine. De là, il se précipite vers la porte entrouverte de la salle des gardes du Roi.

A l’entrée des appartements de la Reine, deux gardes françaises, François de Varicourt (vingt-huit ans) et Jean-François Pagès (trente-six ans) sont massacrés et décapités. Leurs têtes fichées sur des piques vont accompagner les barbares toutes la journées.

Les Années Lumières (1989) de Robert Enrico
Assaut du château en haut de l'escalier de la Reine dans L'Enfant-Roi de Jean Kemm ( 1923)
Plaque de collier de chien ayant appartenu à François Pagès Desuttes, garde du Roy, l'un des deux gardes tués en défendant la reine à Versailles au matin du 6 octobre 1789, avecFrançois Rouph de Varicourt.

L’un des gardes, François Miomandre de Sainte-Marie (1760-1789), court jusqu’à la première antichambre. «Sauvez la Reine, on en veut à Ses jours !» a-t-il juste le temps de s’écrier avant de s’effondrer sous les coups des assaillants.

François de Miomandre de Sainte Marie se précipite dans l’Antichambre du Grand Couvert. Là, il aperçoit madame Augier, la femme de chambre de la Reine. Il lui crie : «Madame, sauvez la Reine !».
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Elle se précipite dans le salon des Nobles où elle ferme le verrou. C’est le dernier rempart qui protège la Reine.

Le Salon des Nobles de la Reine
Bravoure des femmes parisiennes aux journées des 5 et 6 octobre 1789 à Versailles Photo : Musée Carnavalet - Histoire de la ville de Paris
Le comte de Saint-Priest

 

 

 

 

 

 

 

Voici ce qu’en dit le comte de  Saint Priest,  ministre-secrétaire d’État de la Maison du Roi:

« Cette canaille, à l’ouverture des grilles, se rua avec fureur dans la petite cour nommée «des princes», et soit par le grand escalier, soit par l’escalier de marbre, ces gens montèrent à l’appartement de la reine.
Le garde du corps en sentinelle, entendant du bruit, poussa la porte ; elle fut bientôt forcée et lui égorgé, ainsi qu’un de ses camarades, d’autres couchés tout habillés, furent saisis dans leurs lits ; mais cette expédition donna le temps aux valets de pied de la reine, qui veillaient dans l’antichambre, d’en assurer les portes avec des banquettes, des tabourets, et par leurs efforts réunis d’arrêter les assassins.
Une femme qui couchait dans la chambre de la reine la réveilla, elle n’eut que le temps de passer une robe et ses jupons et s’échappa par la communication qui existait entre l’appartement du roi et le sien, elle y passa pour se réfugier. Le roi a dit lui même, dans la suite, qu’il avait défendu à ses gardes de faire usage de leurs armes et il faut l’en croire, mais ceux-ci n’auraient été nullement blâmables en pareil cas de désobéir.
Ceux qui avaient saisis dans l’appartement de la reine furent conduits hors de la cour des ministres sur la place d’armes et allaient être égorgés lorsque La Fayette, qu’on avait été chercher, arriva et, à l’aide de quelques soldats des gardes françaises, fit relâcher ces victimes
.»

« Les assassins n’ont plus que deux pièces à traverser  pour atteindre la chambre de la Reine: la Salle des Gardes et le Salon où l’on dresse habituellement le grand couvert, celui de la Reine.»

Madame Auguié court immédiatement dans la chambre où la Reine se réveille.

 

« Les femmes de la suite de la Reine, Mesdames de Jarjayes,  Thiebault et Auguié ( la sœur de Madame Campan), qui ont veillé toute la nuit, ferment à double tour les portes de la Salle des Gardes et des deux Antichambres, avant de réveiller la Reine. qu’elles arrachent à demi-vêtue (Madame Thiebault Lui passe une jupe et Elle se trouve dans l’appartement du Roi en tenue du matin très modeste… Elle se changera pour partir vers Paris) . et Lui font emprunter, en toute hâte, le passage secret à la tête du lit de Sa chambre officielle qui conduit chez le Roi.»

 

Aussitôt, Marie-Antoinette s’échappe par Ses Cabinets Intérieurs, par la porte à gauche de la tête de Son lit.

Suivons donc la Reine dans Sa fuite :

 

 

Elle arrive par la porte centrale de la photo suivante dans l’Œil de Bœuf :

Le salon de l'Oeil de Boeuf

Deux explosions retentissent tandis que la Reine traverse l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf, remplie de gardes du corps, pour rejoindre la chambre de Louis XIV. 

Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

 

Or… Angoisse!!! La porte est fermée… Il faut à la Reine et Ses femmes attendre quelques minutes terribles avant qu’un domestique, Louis-Antoine Marquand, garçon de garde-robe, ne les entende frapper… … quel n'(est) pas son étonnement en voyant sa souveraine à moitié nue, se dérobant aux coups des assassins! 

 

Lorsque la Reine est enfin sauve, nouvelle angoisse ! Le Roi n’est pas là :
il a emprunté le passage du Roi pour aller secourir son épouse…

 

Cosme-Joseph de Saint-Aulaire, le chef de brigade des gardes-du-corps en service, entre dans la chambre du Dauphin et avertit Madame de Tourzel que le château et envahi :

« Je me levai précipitamment et je portai sur le champ Mgr le Dauphin chez le Roi qui était alors chez la Reine.»

Madame de Tourzel     

Plan de l'invasion du château de Versailles du 6 octobre 1789 (Benjamin Warlop)
Madame de Tourzel et les enfants royaux dans Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

 

A ce moment-là, les Enfants de France avec madame de Tourzel arrivent par l’escalier d’entresol. Toute la Famille Royale est censée ce retrouver dans le Salon de l’Œil-de-Bœuf. Mais le Roi n’y est pas. Il a pris un autre chemin. 

« Ma mère me fit coucher dans son appartement : vers cinq heures du matin, j’entendis les portes s’ouvrir vivement. La Reine parut. Elle était à peine habillée et avait l’air très effrayé. Elle prit Madame, l’emmena et demanda à ma mère de monter , sans perte de temps, Monseigneur le Dauphin chez le Roi
Malgré son agitation, la Reine remarqua mon trouble Bonne, comme toujours, elle me fit un geste de la main : « N’ayez pas peur, Pauline, restez tranquille« , me dit-elle

Pauline de Tourzel, plus tard comtesse de Béarn           

Le Roi et réveillé par le bruit de la foule dans la cour. Lorsque le prince de Luxembourg, capitaine des gardes, et le garde du corps Arbonneau se hâtent de monter au premier étage par le passage du Roi, ils découvrent Louis XVI et son premier valet, Thierry de Ville d’Avray, dans le cabinet de la Pendule, regardant par une fenêtre, à peine vêtus. Le Roi comprend vite ce qui se passe : il enfile un vêtement, traverse le cabinet du Conseil et se dirige vers l’appartement de la Reine. Louis XVI emprunte alors le passage secret qui passe sous sa chambre. Il regarde par la fenêtre qui donne sur la Seconde Antichambre du Dauphin si ses enfants sont là. Ils n’y sont pas.

Revenons sur cet imbroglio qui aurait pu être fatal à Louis XVI : empruntons ce passage dont Mercy a suggéré la création en 1775,  afin de faciliter à Louis XVI les visites nocturnes à sa femme. D’un tempérament timide , Louis XVI souhaite rester très discret sur ses allées et venues chez Marie-Antoinette : il ne veut tout simplement pas que l’on sache qu’il va coucher chez Elle. Jusqu’en 1775, le trajet habituel pour se rendre de la chambre à coucher du Roi (qui correspond à l’actuelle chambre de Louis XV et Louis XVI) à celle de la Reine passe inévitablement par le cabinet du conseil, la grande chambre de parade (actuelle chambre de Louis XIV), l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf où l’on emprunte alors un petit passage qui court dans la doublure de la Galerie des Glaces.
Mais avant d’y parvenir, le Roi ne manque pas de rencontrer toutes sortes de gardes, de garçons de la chambre, et d’autres officiers dédiés à son service et à sa sécurité. La discrétion est donc loin d’être assurée…surtout lorsque la Reine a fermé Sa porte à clef et qu’il faut à Louis XVI rebrousser chemin…

Ce passage est donc un corridor biscornu qui s’étend sur près de soixante-dix mètres dans les entrailles invisibles du château…

Le passage secret de Louis XVI
( texte et illustrations de Christophe Duarte ; Versailles – passion )

Beaucoup plus pudique que ces prédécesseurs, Louis XVI ne supportait pas de traverser toutes les antichambres pour rejoindre la Reine dans sa chambre.

Plans du passage du Roi

En 1775, il fait aménager un passage discret dans l’épaisseur des murs du château qui démarre depuis l’escalier semi-circulaire et qui arrive à l’arrière de la chambre de la Reine.

Départ du passage secret de Louis XVI

 

Il passe sous le Cabinet du Conseil, la grande chambre, l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf et la galerie des Glaces.

Emprise du Passage du Roi sur la Cour du Dauphin
Passage du Roi : la fenêtre à droite donne sur l'Antichambre du Dauphin
La pièce de la femme de veille
Première antichambre du Dauphin, en 1782 celle du comte de Provence
Passage du Roi : la fenêtre éclaire sur la Cour du Dauphin

C’est par ce passage qu’il se rendra chez la Reine qui est déjà dans la sienne.

A droite, l’escalier menant à l’appartement de la Reine,
à gauche l’escalier descendant à l’Appartement du Dauphin
et à l’extrême gauche l’appartement de Madame de Tourzel :

Le Roi prend l’escalier d’entresol pour arriver chez la Reine :

A droite, l'escalier menant à l'appartement de la Reine, à gauche l'escalier descendant à l'Appartement du Dauphin et à l’extrême gauche l'appartement de madame de Tourzel
Escalier montant des entresols chez la Reine

 

 

Les émeutiers s’arrêtent à la porte de la chambre de la Reine, quelqu’un leur ayant dit que la Reine n’était plus chez Elle. C’est à ce moment qu’ils se précipitent dans l’autre sens, vers l’appartement du Roi, pour essayer de La «récupérer» à la sortie…

 

Sans cela, Louis XVI aurait été pris au piège !

Derrière la chambre de la Reine : escalier descendant aux entresol

           Étant rentré dans la chambre, le Roi n’y trouve que des gardes du corps qui lui disent que la Reine est déjà partie.

Le matin du 6 octobre 1789 par Benjamin Warlop
Image de l'Enfant-Roi de Jean Kemm

La Fayette conduit la famille royale dans la chambre du Roi.

La chambre du Roi

Au moment où la Reine arrive enfin chez Son mari après avoir failli être assassinée, Madame de Tourzel amène de toute urgence le petit Dauphin de quatre ans accompagnée du garde de corps attaché à sa personne, monsieur de Sainte-Aulaire. la gouvernante  n’a eu que le temps d’avertir la jeune princesse. Marie-Antoinette ne voyant pas sa fille, repart par des couloirs et escaliers dérobés communiquant entre les appartements du Roi, de la Reine et de leurs enfants.

Découvrant, au passage, les filles de madame de Tourzel cloîtrées dans l’appartement de leur mère, dans un entresol communiquant avec celui de la Reine, Marie-Antoinette les prévient de se rendre aussitôt chez le Roi et y ramène enfin Marie-Thérèse.

Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Au rez-de-chaussée, le comte de Saint-Aulaire fait fermer la porte de la salle des gardes du Dauphin, ainsi que les volets intérieurs des fenêtres. Il ordonne aux autres gardes du corps présents de placer leurs matelas contre la porte et les fenêtres.

Image des Années Lumière (1988) de Robert Enrico

A sept heures du matin

Toute la Famille Royale finit enfin par se retrouver dans la chambre de parade du Roi, qui donne sur la cour de marbre envahie par la populace…

Monsieur de Saint-Aulaire, chef de brigade des gardes du corps entra dans la chambre du Dauphin et avertit que le château était investi. Madame de Tourzel se leva immédiatement et porta le prince chez le Roi qui était alors avec la Reine :  Marie-Antoinette avait prescrit en se couchant «qu’en cas de troubles, les Enfants soient conduits non pas chez Elle mais chez le Roi»

Image de Louis XVI, L'Homme qui ne voulait être Roi (2011) de Thierry Binisti : Madame de Tourzel veille sur les enfants de France

 

Les membres de la famille royale et les ministres arrivent, les uns après les autres, chez le Roi, escortés par des gardes parisiens. Monsieur paraît d’abord, « paré, poudré, revêtu de toutes de ses décorations, l’air fort calme».

Madame de la Tour du Pin parle, elle aussi, des journées d’octobre dans ses mémoires. «Les fenêtres des appartements de Mesdames, situés au rez de chaussé, avaient été brisées et les émeutiers étaient arrivés jusqu’aux appartements du ministre de la guerre», son mari.

Madame Élisabeth arrive, protégée par un détachement de grenadiers.
« Le bruit m’a réveillée, dit-elle à la Reine, j`ai dormi jusqu’à sept heures et demi, que l`on m’a que dit le Roi me demandait.»
Necker porte un bel habit brodé. Le duc d`Orléans se montre le dernier. Personne ne lui adresse la parole.

Cependant que les bandits sont refoulés de l’Œil-de-Bœuf, une scène immonde se déroule dans la cour : un  homme à longue barbe ( je pensais cette apparition dans le film américain de 1938, incongrue, elle semble historique !) , «vêtu d’un costume d’esclave antique», et ayant appris, assure-t-il, au Maroc, le métier de bourreau, décapite messieurs des Huttes et de Varicourt, distribue leurs vêtements et asperge la foule de leur sang. Il fera préparer leurs têtes pour qu’elles soient fichées sur des piques.

Norma Shearer dans le film de Van Dyke de 1938
La famille royale éprouvée dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)
Ce révolutionnaire à l'allure antique ressemble beaucoup à cette statue de Neptune calmant les flots irrités par Lambert-Sigisbert Adam
Image de Louis XVI, l'Homme qui ne voulait pas être Roi (2011) de Thierry Binisti

Arrive La Fayette _ qu’il a fallu réveillé, ce qui lui vaudra le surnom de Général Morphée…_ qui conseille au Roi de se présenter au balcon.

Le général Morphée : Sam Neil dans Les Années Lumières (1988) de Robert Enrico
Le même dans Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Sam Neill est La Fayette dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico
Image de Louis XVI, l'Homme qui ne voulait pas être Roi (2011) de Thierry Binisti
Image de Louis XVI, L'Homme qui ne voulait être Roi (2011) de Thierry Binisti
La Fayette et le Roi dans Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti

Tous, la Reine la première, craignent que l’exposition du Roi le mette en péril.

                                      Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico

Sans hésiter, alors que quelques balles viennent encore de frapper, Louis XVI fait ouvrir les fenêtres et se montre. Il est acclamé mais perçoit des cris : « A Paris! A Paris ! »

Jean-François Balmer est Louis XVI dans Les Années Lumières (1989) de Robert Enrico
Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico

 

 

On perçoit le duc d’Orléans, en frac gris, cocarde tricolore au chapeau, il se promène sur la place d’Armes en compagnie de son ami le duc de Lauzun devenu depuis peu duc de Biron mais resté un des héros d’Amérique.

Image des Années Lumières (1989) de Robert Enrico

Soudain une clameur s’écrit : «La Reine au balcon!»
La rumeur de Sa fuite envahit la populace…
Marie-Antoinette prend le Dauphin dans Ses bras et Sa fille par la main, et majestueuse , Elle s’avance devant l’adversité …

Marie-Antoinette montrant ses enfants (1820), par Jean-Frédéric Schall (1752-1825). On remarque que Schall a respecté le détail de la robe rayée jaune et blanc que porte alors la Reine...

 

La consigne semble venir de Marat qui fait partie de la foule…

Marat est interprété par Vittorio Mezziogiorno dans Les Années Lumière (1989)

La foule clame alors : « PAS D’ENFANT !»
Elle repousse alors Ses enfants, o
n La tire vers l’intérieur, La Fayette, qu’Elle n’aime guère _ et c’est réciproque_ ose La questionner :


«- Quelle est l’intention de Votre Majesté?  

Andrée Lionel est Marie-Antoinette dans l'Enfant-Roi (1923)

– Je sais le sort qui m’attend, mais mon devoir est de mourir au pied du Roi, et dans les bras de mes enfants. 
-Eh bien, Madame, venez avec moi.
-Dussé-je aller au supplice, j’y vais.»

Elle voit se braquer les fusils. Imperturbable,
Elle plonge en une révérence dont Elle a le secret…

Image du tournage de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

La fille des Césars se retrouve sur la scène que forme le balcon avec Gilles César qui apostrophe la foule :

« La Reine reconnaît qu’Elle a été trompée, mais déclare qu’Elle ne le sera plus, qu’Elle aimera Son peuple et lui sera attachée comme Jésus-Christ à son Église.»

En signe de probation la Reine lève deux fois la main… mais ne lui pardonnera jamais !

Tous les membres de la famille royale La rejoignent sur le bacon pour se faire observer de cette foule dont Elle a su regagner le coeur par Sa grâce naturelle.

La famille royale et La Fayette au balcon de la chambre du Roi à Versailles, le 6 octobre 1789 (film Marie-Antoinette par Jean Delannoy, 1956)

Louis XVI se montre au peuple, l’apaise de la main et d’une voix ferme:


« Mes amis, j’irai à Paris avec ma femme et mes enfants: c’est à l’amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j’ai de plus précieux.»

La famille royale au balcon de la cour de marbre le matin du 6 octobre 1789 dans L'Enfant-Roi de Jean Kemm

 A madame Necker, Elle confie :


« Ils vont nous forcer, le Roi et moi, à nous rendre à Paris avec la tête de nos gardes du corps portées au bout de leurs piques!»

Madame Necker et la Reine dans Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti

Lescure nous donne le nom des deux malheureux gardes du corps décapités ce matin-là et dont la tête a été trimbalée au bout d’une pique jusqu’à Paris, aux côtés de la voiture de la famille royale : il s’agit de Messieurs des Huttes et de François Rouph de Varicourt (1760-1789).

Voici ce qu’en dit, dans ses Mémoires, Madame Campan, qui n’était pas présente ce matin-là… mais qui rejoint la Reine dans l’après-midi  :

« Au sortir de la chambre de la reine, ces dames (Mmes Thibaut et Auguié) appelèrent leurs femmes de chambre et se réunirent toutes quatre, assises contre la porte à coucher de sa majesté.
Vers quatre heure et demi du matin, elles entendirent des cris horribles et quelques coups de fusil ; l’une d’elles entra chez la reine pour la réveiller et la faire sortir de son lit ; ma sœur vola vers l’endroit où lui paraissait être le tumulte ; elle ouvrit la porte de l’antichambre qui donne dans la grande salle des gardes et vit un garde du corps, tenant son fusil en travers de la porte et qui était assailli par une multitude qui lui portait des coups ; son visage était déjà couvert de sang ; il se retourna et lui cria : « Madame, sauvez la reine ; on vient pour l’assassiner ».
Elle ferma soudain la porte sur cette malheureuse victime de son devoir, poussa le grand verrou et prit la même précaution en sortant de la pièce suivante, et, après être arrivée à la chambre de la reine, elle lui cria « sortez du lit, Madame ; ne vous habillez pas ; sauvez-vous chez le roi »
La reine épouvantée se jette hors du lit, on lui passe un jupon, sans le nouer, et ces deux dames la conduisent vers l’Œil-de-Bœuf.
(…)
Il n’est pas vrai que les brigands aient pénétré jusqu’à la chambre de la reine et percé de coups d’épée ses matelas. Les gardes du corps réfugiés furent les seuls qui entrèrent dans cette chambre, et si la foule y eût pénétré, ils auraient été massacrés.
D’ailleurs, quand les assassins eurent forcé les portes des antichambres, les valets de pied et les officiers de service, sachant que la reine n’était plus chez elle, les en prévinrent avec un accent de vérité auquel on ne se méprend jamais.
A l’instant, cette criminelle horde se précipita vers l’Œil-de-bœuf, espérant sans doute la ressaisir à son passage.»

La Reine de retour dans Ses appartements après la scène du balcon,  Elle découvre les soldats massacrés et les dégâts des lieux  :

Voici ce que rapporte le comte d’Hézecques :

« Cette multitude d’assassins monta l’escalier de marbre, se jeta à droite dans la salle des gardes de la reine, en vomissant des injures les plus atroces contre cette princesse, et en demandant sa tête à grands cris.
Les gardes blessés, assommés, se dérobent dans la grande salle. Varicourt, le frère de Madame de Villette, la fameuse Belle-et-Bonne de Voltaire, est entraîné, conduit à l’homme à la grande barbe, et bientôt sa tête est à côté de celle de Deshuttes. Durepaire et Miomandre de Sainte-Marie, après avoir averti par leurs cris les femmes de la reine, donnent le temps, par leur vigoureuse résistance, de barricader la porte.
Miomandre reçoit un coup de crosse de fusil sur la tête ; le chien pénètre le crâne ; et sa tête aurait augmenté les trophées sanglants de cette matinée, si plusieurs de ses camarades, réfugiés dans la grande salle, et revenant sur leurs pas pour se soustraire à une autre bande de brigands montés par l’escalier des Princes, ne l’eussent secouru et ne se fussent fait jour jusqu’à l’autre salle qui précédait les appartements du roi.
Aux cris de sa garde égorgée, la reine, que la fatigue et l’inquiétude avait forcé à prendre un peu de repos, est réveillée.»

Acte de décès de Sébastien Roch, caporal des Suisses du Roi, à l'âge de trente-six ans

« Son effroi lui permit à peine de prendre un léger vêtement, et de se soustraire au danger, en se réfugiant près de son époux.
(…)
On a dit, dans le temps, que ces monstres, ayant pénétré jusqu’au lit de la reine, avait percé les matelas à coups de baïonnettes.
Le fait est faux ; ils n’allèrent pas plus loin que la salles des gardes.
La lutte qui s’y engagea donna le temps d’assurer la porte. J’ai examiné moi-même le lit de la reine, deux jours après, sans y trouver aucune trace de violence.
Il est à remarquer que les gardes du corps, dans l’intérieur du château, n’avaient point leurs armes chargés, et ne purent, par conséquent, se défendre contre les brigands qu’avec leurs épées ; et que bientôt les portes eussent été enfoncées si le général La Fayette, sorti enfin de son sommeil, ne fût arrivé avec la garde soldée de Paris, et n’eût véritablement sauvé la famille royale, en éloignant ces cannibales.»

Félix d’Hézecques            

Dans le film de Sofia Coppola... (2006) ... On sait que les émeutiers n'atteignirent pas la chambre de la Reine.
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Contrairement à ce qu'évoque cette caricature, la chambre de la Reine n'a pas été atteinte par la populace

Ayant promis de retourner à Paris, le temps que l’on prépare les malles, la famille royale est mise à l’abri, loin du brouhaha et des quolibets, dans la salle-à-manger des Retours de chasse : 

La salle-à-manger des Retours de chasse
La salle-à-manger des retours de chasses
Images d'Un Peuple et son Roi, de Pierre Schoeller (2018)
Départ de Louis XVI et sa famille de Versailles le 6 octobre 1789 (téléfilm, Louis XVI l'homme qui ne voulait pas être roi, 2011)

Voici ce qu’en dit dans ses Mémoires  Bailly ( 1736-1793):

« Le roi à Paris! Ce vœu est devenu universel. « Mes amis, a dit le roi d’une voix forte, j’irai à Paris avec ma femme, avec mes enfans; c’est à l’amour de mes bons et fidèles sujets que je confie ce que j’ai de plus précieux. » On a répondu par des larmes, des acclamations et des applaudissemens, au milieu desquels s’est fait entendre, pour la première fois, le cri de vive la reine! Le roi a ensuite ajouté : « On a calomnié mes gardes-du-corps; leur fidélité à la nation et à moi doit leur conserver l’estime de mon peuple. — Oui, oui, a-t-on répondu, en criant vive le roi! vivent les gardes-du-corps! Le roi s’étant retiré, M. de La Fayette a présenté au peuple de dessus le balcon plusieurs gardes.du-corps, et les a embrassés publiquement. Cet exemple a été suivi dans toute la place. Ces militaires ont été comblés de démonstrations amicales; et, en retour, ils ont demandé, comme une faveur, de marcher dans les rangs de la garde nationale lorsque le roi se rendrait à Paris.»

« Le départ de Sa Majesté a été fixé à une heure après-midi.»

« A onze heures du matin, l’Assemblée nationale a ouvert sa séance. Depuis neuf heures, la salle était remplie de députés attirés par l’inquiétude; d’autres étaient auprès du roi. Parmi ces derniers, quelques.uns avaient pensé que les représentants de la nation devaient entourer le monarque dans une conjoncture aussi critique , et ils sont venus proposer de tenir la séance dans le salon d’Hercule.
On a simplement arrêté d’envoyer auprès de Sa Majesté une députation de trente-six personnes; puis, sur la motion de MM. de Mirabeau l’aîné et Barnave, il a été décrété que le roi et l’Assemblée nationale seraient inséparables pendant la session actuelle.
La députation s’est rendue chez le roi, en lui portant le décret.(…)
« On a ensuite nommé une députation nombreuse pour accompagner le roi à Paris. (…)
« Sa Majesté, est partie précédée de l’armée parisienne et de plusieurs voitures chargées de farines; ce qui donne beaucoup à penser aux observateurs. Par quelle magie, en effet, se sont – elles trouvées prêtes sur-le-champ? d’où les a-t-on fait venir, el pourquoi ne les faisait-on pas venir plus tôt? Hier la municipalité de Versailles n’avait que quelques sacs de riz à distribuer aux Parisiennes.»

Voici le témoignage de  madame de Tourzel, gouvernante des Enfants de France :

« Ces bandits, qui n’éprouvaient aucun obstacle, massacrèrent deux gardes du corps qui étaient en sentinelle sous la voûte de l’appartement de Mesdames, tantes du roi, et leur firent couper la tête par un monstre qui les suivait, et qui se faisait appeler Coupe-tête.
Ils montèrent ensuite le grand escalier et allèrent droit à l’appartement de la reine. Les gardes du corps, quoiqu’en petit nombre, en défendirent l’accès avec le plus grand courage ; plusieurs furent blessés dangereusement, entre autres messieurs de Beaurepaire et de Sainte-Marie * ; mais ils eurent heureusement le temps de crier : « Sauvez la reine ! »
Madame Thibaut, sa première femme de chambre, qui ne s’était heureusement pas couchée, n’eut que le temps de lui donner une robe et de la faire sauver chez le roi.
A peine Sa Majesté avait-elle quitté la chambre, que ces scélérats en forcèrent l’entrée, et, furieux de ne l’y plus trouver, donnèrent des coups de pique dans son lit, pour ne laisser aucun doute sur le crime qu’ils se proposaient de commettre.

* Note de Madame de Tourzel : M. Miomandre de Sainte-Marie est mort en émigration, et je ne l’ai pas vu depuis cette horrible journée.
M. de Beaurepaire venait faire sa cour au roi et à la reine aussi souvent qu’il le put sans danger.»

Image d'Un peuple et son Roi (2018) de Pierre Schoeller

Voici les  Souvenirs de Madame de Créquy :

« Nous rentrâmes dans Paris à la suite de la famille royale. Que vous dirai-je de cette majestueuse princesse et de ce bon roi, qu’on amène à Paris, comme deux esclaves, au milieu de leurs assassins et précédés pour trophée par les têtes sanglantes de ces deux défenseurs de la reine ? Ces ingrats et perfides sujets, ces stupides citoyens, ces femmes cannibales et ces monstres déguisés ; ces cris de  » Tous les Évêques à la lanterne !  » au moment où ce bon M. de La Fayette ramène le roi dans sa capitale avec deux évêques de son conseil dans sa voiture ; trois coups de fusil, et je ne sais combien de coups de pique que j’ai vu tirer et donner dans les carrosses de la reine ; et M. Bailly qui vient appeler tout cela un beau jour, en félicitant le roi d’avoir été conquis par son peuple ! C’était grand’pitié, mon cher ami, que de voir tous ces jeunes gens, si fidèles et si courageux, ces pauvres gardes-du-corps, entourant jusqu’à la fin la famille royale, et marchant à pied au milieu de cette outrageuse cohorte, les uns sans chapeau, les autres sans habit, le visage pâle et mourant. J’en ai vu deux qu’on venait de blesser cruellement dans la grande rue de Sèvres : l’un d’eux était un vieux brigadier de l’Écossaise, et l’autre un gentilhomme du Midi, qui s’appelait M. de Lentilhac ; celui-ci n’avait pas dix-sept ans, et je les fis monter tous deux dans notre carrosse de Madame. — Nous verrons, Monsieur, criai-je à M. de La Fayette, si vous laisserez égorger sous mes yeux un parent de votre femme ? … On a traîné durant plus d’une heure un corps dépouillé tout à côté de cette voiture où nous étions, et l’on disait que c’était celui de M. de Varicourt ?
J’ai vu tout cela, mon enfant, et je ne sais comment j’ai pu survivre à ces terribles visions. Mais ce qui m’a le plus révoltée, c’était l’horrible figure de ce d’Orléans, ivre de vengeance et de joie hideuse, qui venait se montrer avec ses louveteaux sur la terrasse du château de Passy, pour y voir défiler cette cohue sanguinaire et sacrilège.»

Louis XVI confie Versailles au marquis de La Tour du Pin

« A une heure et demie de l’après-midi, le cortège royal quitta Versailles. Sur le trajet, la foule déclarait ramener « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » ! Convaincu d’y revenir, le Roi avait demandé en partant à La Tour du Pin, ministre de la Guerre, de lui « préserver son pauvre Versailles« ».

Le cortège est escorté de deux cents gardes mais pas comme d’habitude : ils sont désarmés et sans chapeau.

Départ du Roi de Versailles, par Joseph Navlet

Louis Sébastien Mercier :

« On vit d’abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes, tenant des branches d’arbres ornées de rubans, assises à califourchon sur les canons, montées sur les chevaux et coiffées des chapeaux des gardes du corps : les unes étaient en cuirasse devant et derrière, et les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des ouvriers parisiens les environnait, et c’est du milieu de cette troupe que deux hommes élevaient, au bout de leurs longues piques, les têtes de deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine , enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts, formaient un convoi suivi des grenadiers qui s’étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés, nu-tête et à pied. Les dragons , les soldats de Flandres et les cent-suisses étaient là : ils précédaient, entouraient et suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfants.
Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche qui dura depuis une heure et demie jusqu’à sept. Elle commença par une décharge générale de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des milices parisiennes. On s’arrêtait, de distance en distance, pour faire de nouvelles salves; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs chevaux, pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées; et devant le carrosse du roi, elles vomissaient des acclamations, embrassaient les soldats, et hurlaient des chansons dont le refrain était : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron.»

Acte de décès d'Etienne Jumel, palefrenier à la Petite Ecurie du Roi, il avait vingt-et-un ans

Le témoignage – tardif- de Charles-Louis Delisle :

« A Monsieur le duc de Guiche, Capitaine des gardes du Corps du Roi.
Charles-Louis Delisle, né à Boulieu, en Vivarais (aujourd’hui département de l’Ardèche) le 11 août 1759, est entré dans les Gardes du corps du Roi, dans la compagnie de Villeroi, le 28 septembre 1778. Il s’est trouvé aux journées des 5 et 6 octobre 1789, il passa cette nuit comme tous ses camarades, dans les angoisses les plus cruelles, il s’en est tiré miraculeusement ; le 6 octobre, à six heures du matin, il fut mis en sentinelle au poste de la Voute à Versailles, dans le même moment que Messieurs Deshutte et Varicourt furent placés à la grille, pour empêcher la populace de s’introduire dans le château ; dans le même moment, la populace s’introduisit par la cour des Princes dans la cour royale, se saisit de Messieurs Deshuttes et Varicourt, qui eurent la tête tranchée, et vinrent sur Delisle pour lui faire subir le même sort ; il ouvrit la grille de la Voute, du côté des jardins pour échapper ; la populace le poursuivit, s’empara de lui, et vouloit lui faire éprouver le même sort qu’à Messieurs Deshuttes et Varicourt, mais il se trouva parmi eux un garde national qui leur en empêcha, et leur persuada qu’il fût jugé, en conséquence il fut conduit à la grande tente des gardes françaises, entouré d’une populace immense qui crioit : à la Lanterne. Il fut mis en dépôt dans un cabinet ; il se présenta alors un officier de la garde nationale de Versailles, qui lui de prendre patience, de ne pas s’effrayer, qu’il seroit bientôt délivré ; au bout d’une heure environ, il vint une compagnie de grenadiers de la garde nationale de Paris pour le délivrer, et fut conduit dans la galerie du château, où ses camarades s’étoient retirés. Il fut reçu avec transport de joie et cordialité, on le croyait perdu.
Les appartements du Roi et de la Reine venoient d’être forcés ; il n’a point quitté le Roi et la Reine et la famille royale ; il fut aux écuries après que le Roi se fut décidé de se rendre à Paris, monta à cheval, l’y accompagna, il descendit de cheval à la place de Grève pour se mettre en haye à l’hôtel de ville, écarta la populace, accompagna le Roi dans les salles, en criant : Vive le Roi ; il l’accompagna de l’hôtel de ville aux Thuilleries ; il descendit de cheval dans la cour du Pavillon de Flore, pour écarter la populace qui affluoit du côté de la voiture, la Reine étoit serrée par elle, il la prit par le bras, et l’introduisit dans l’escalier ; au sortir de là, allant rejoindre son cheval, ce fut alors que M. le comte d’Agoult, aide-major de cour, s’approcha de lui, lui demanda des nouvelles de cette scène épouvantable ; il est bon de remarquer que dans le voyage de Versailles à Paris, il ramassa avec M. Delabellive, son camarade, deux chevaux, que les brigands avoient volés dans leur hôtel de Versailles, qu’ils les avoient fait monter par des gens du peuple, tenus à côté d’eux pour crier : Vive le Roi, et rendirent quelques jours après leurs chevaux à l’état-major. »
Quelques temps après, M. le comte d’Agoult lui écrivit que le Roi lui avoit accordé la commission de capitaine de cavalerie qui ne lui a point été expédié, vu les circonstances. De plus il fut requis de déposer dans l’enquête que fit faire le Châtelet sur les journées des 5 et 6 octobre, l’on peut y voir sa déposition.
Il émigra, fit la campagne avec les Princes, fut licencié à Arlon, après la retraite du Roi de Prusse, a fait campagne dans les chasseurs nobles de l’armée de Condé, compagnie de Lascaris, et est rentré en France ; il n’a pris aucun emploi dans le nouveau gouvernement, excepté celui de maire de sa commune, qu’il occupe depuis dix mois, pour être utile à son pays.
Il désireroit pouvoir continuer ses services auprès de Sa Majesté, mais son âge, ses infirmités, un rhumatisme qui l’empêche de se mouvoir, l’a privé de l’empressement qu’il auroit de se présenter pour continuer ses services.
Jaloux de l’honneur d’avoir servi Sa Majesté en vrai gentilhomme, il désireroit avoir la décoration de Saint-Louis, et la commission de capitaine de cavalerie qui lui a été accordé par Sa Majesté le Roi Louis XVI ; comme il ne doute pas que Sa Majesté le Roi Louis XVIII veuille donner une existence honorable à un fidèle sujet, qui a servi avec honneur et fidélité, et qui lui est entièrement dévoué, il lui accorde une pension conforme à sa position, étant très peu fortuné.
Il ose espérer et prie M. le duc de Guiche de vouloir bien s’intéresser pour lui.»
A Boulieu, le 23 avril 1814.»
Signé : Charles-L. Delisle

Acte de décès de Jean-François Deshuttes, Garde du Corps du Roi, il avait trente-six ans
Acte de décès de François de Varicourt, premier Garde du Corps du Roi, il avait environ vingt-neuf ans

A onze heures du matin

Témoignage de Bailly, maire de Paris:

« L’Assemblée nationale a ouvert sa séance. Depuis neuf heures, la salle était remplie de députés attirés par l’inquiétude; d’autres étaient auprès du roi. Parmi ces derniers, quelques-uns avaient pensé que les représentants de la nation devaient entourer le monarque dans une conjoncture aussi critique , et ils sont venus proposer de tenir la séance dans le salon d’Hercule.
On a simplement arrêté d’envoyer auprès de Sa Majesté une députation de trente-six personnes; puis, sur la motion de MM. de Mirabeau l’aîné et Barnave, il a été décrété que le roi et l’Assemblée nationale seraient inséparables pendant la session actuelle.
La députation s’est rendue chez le roi, en lui portant le décret.(…)
« On a ensuite nommé une députation nombreuse pour accompagner le roi à Paris.»

Convaincu d’y revenir, le Roi demande en partant à La Tour du Pin, ministre de la Guerre, de lui «préserver son pauvre Versailles».

Gabriel Dufay dans Louis XVI, l'Homme qui ne voulait pas être Roi (2012) de Thierry Binisti

La Fayette donne les ordres pour le départ du Roi, trop anéanti pour prendre lui-même la moindre initiative. Les gardes nationaux sont en tête, des miches de pain enferrées sur leurs baïonnettes.
Puis suivent d’autres porteurs de piques et la cohue de femmes montées sur des chevaux de trait,  juchées sur des charrettes, chevauchant vaille que vaille des canons. Voici les fardiers emplis de sacs de farine et de blé, accordés, la veille, sur ordre du Roi. De nouveau des gardes nationaux encadrent des gardes du corps désarmés.  Puis le régiment de Flandre et quelques Suisses. La Fayette chevauche à la portière de la Reine. Dans l’immense carrosse rouge et or, outre Louis XVI, Marie-Antoinette, le Dauphin et Madame Royale, les Provence, Madame Élisabeth et la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France. La voiture des souverains avance lentement, précédée de la tête des gardes du corps, Deshuttes et Varicourt, fichées sur des piques.

Le 6 octobre dans L’Évasion de Louis XVI d'Arnaud Sélignac (2009)
Le carrosse royal dans L'Enfant-Roi (1923)
Et en 1956 dans le film de Jean Delannoy

« Cette foule odieuse part enfin pour Paris. Certains d’entre eux portent des miches de pain plantées sur leurs lances ou leurs baïonnettes ; mais ce qu’il y a de plus incroyable, c’est que les têtes des gardes de la Reine les précèdent.»

Victorine de Chastenay    

Voici les Souvenirs de Madame de Créquy :

« Nous rentrâmes dans Paris à la suite de la famille royale. Que vous dirai-je de cette majestueuse princesse et de ce bon roi, qu’on amène à Paris, comme deux esclaves, au milieu de leurs assassins et précédés pour trophée par les têtes sanglantes de ces deux défenseurs de la reine ? Ces ingrats et perfides sujets, ces stupides citoyens, ces femmes cannibales et ces monstres déguisés ; ces cris de  » Tous les Évêques à la lanterne !  » au moment où ce bon M. de La Fayette ramène le roi dans sa capitale avec deux évêques de son conseil dans sa voiture ; trois coups de fusil, et je ne sais combien de coups de pique que j’ai vu tirer et donner dans les carrosses de la reine ; et M. Bailly qui vient appeler tout cela un beau jour, en félicitant le roi d’avoir été conquis par son peuple ! C’était grand’pitié, mon cher ami, que de voir tous ces jeunes gens, si fidèles et si courageux, ces pauvres gardes-du-corps, entourant jusqu’à la fin la famille royale, et marchant à pied au milieu de cette outrageuse cohorte, les uns sans chapeau, les autres sans habit, le visage pâle et mourant. J’en ai vu deux qu’on venait de blesser cruellement dans la grande rue de Sèvres : l’un d’eux était un vieux brigadier de l’Écossaise, et l’autre un gentilhomme du Midi, qui s’appelait M. de Lentilhac ; celui-ci n’avait pas dix-sept ans, et je les fis monter tous deux dans notre carrosse de Madame. — Nous verrons, Monsieur, criai-je à M. de La Fayette, si vous laisserez égorger sous mes yeux un parent de votre femme ? … On a traîné durant plus d’une heure un corps dépouillé tout à côté de cette voiture où nous étions, et l’on disait que c’était celui de M. de Varicourt ?
J’ai vu tout cela, mon enfant, et je ne sais comment j’ai pu survivre à ces terribles visions. Mais ce qui m’a le plus révoltée, c’était l’horrible figure de ce d’Orléans, ivre de vengeance et de joie hideuse, qui venait se montrer avec ses louveteaux sur la terrasse du château de Passy, pour y voir défiler cette cohue sanguinaire et sacrilège.»

La foule en liesse qui accompagne la famille royale dans son voyage de retour vers Paris
Image de L'évasion de Louis XVI (2013) d'Arnaud Sélignac

Durant l’infernal cortège qui dure six longues heures, trois cents femmes arborent des cocardes «à la nation» offertes par la Reine et Madame Adélaïde en gage dérisoire de leurs bonnes intentions.

Images de Jefferson à Paris (1996) de James Ivory
Images de L'Evasion de Louis XVI d'Arnaud Sélignac
Entrée de la famille royale à Paris le 6 octobre 1789
Arrivée de la famille royale place Louis XV le 6 octobre 1789, gravure de 1789

Vers sept heures du soir

Au bout de six heures d’une marche harassante, le convoi atteint les portes de la capitale. Bailly accueille l’étonnant cortège, prononçant une allocution de bienvenue :

« C’est un beau jour que celui où Votre Majesté vient dans sa capitale avec son auguste épouse, avec un prince qui sera juste et bon comme Louis XVI»

Le château des Tuileries vers 1757 par Nicolas Jean-Baptiste Raguenet, musée Carnavalet, Paris

Le matin, des fourriers ont été dirigés aux Tuileries afin d’aménager plusieurs pièces. L’installation se fait tant bien que mal.

On conduit le comte et la comtesse de Provence en leur résidence du Luxembourg.

Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy
Le palais du Luxembourg
Le comte et la comtesse de Provence restent en voiture pour être conduits au palais du Luxembourg (image du film de 1956)

«- Comme c’est laid, ici, Maman ! s’exclame Louis-Charles
– Mon fils, Louis XIV y logeait et s’y trouvait bien

Michèle Morgan | Explore Tumblr Posts and Blogs | Tumgir

Marie Antoinette dispose depuis plusieurs années d’un pied à terre qui Lui servait quand Elle venait à Paris.

Retour de Louis XVI et de la famille royale à Paris, le 6 octobre 1789, par Isaac Cruikshank, 1789

Dans un premier temps, la Reine s’installe, de manière provisoire, au premier étage du château dans l’ancien appartement de la Reine Marie-Thérèse d’Autriche. Puis, Elle prend Ses quartiers de manière définitive dans l’ancien appartement du Grand Dauphin au rez-de-chaussée donnant sur le jardin. Cet appartement est le plus neuf car il a été occupé jusqu’à l’arrivée de la Famille Royale par la comtesse de La Marck.

Marie-Antoinette, en 1790, peu après la communion de Sa fille, fit à la députation du comité de l’Assemblée, qui recherchait les fauteurs des 5 et 6 Octobre, cette réponse admirable :

« Je ne serai jamais délatrice d’aucun de mes sujets. J’ai tout vu, j’ai tout su, et j’ai tout oublié.»

Les Tuileries (photographie)

Marie-Caroline de Naples, la bien aimée sœur de Marie-Antoinette, dira qu’Elle aurait dû mourir lors de ces journées d’octobre pour n’avoir pas à connaître tous les malheurs qui devaient L’attendre..

Le peintre David, au lendemain des journées d’octobre, au sujet de Marie-Antoinette :

« C’est un grand malheur que cette charogne n’ait pas été étranglée ou taillée en morceaux par les émeutières, car tant qu’elle sera vivante il n’y aura pas de paix dans ce royaume .»

Films et auteurs prêtent à Axel de Fersen une attitude héroïque en ces jours-là… En réalité, il était parti se coucher fort tard le 5 lorsque le Roi avait sonné le coucher !!!!
Il est arrivé par le grand appartement directement dans le salon du conseil, puis dans la chambre du Roi…. il n’était pas présent dans la chambre de la Reine au moment de l’assaut.

« J’ai été témoin de tout et je suis revenu à Paris dans une des voitures de la suite du Roi; nous avons été 6 h 1/2 en chemin. Dieu me préserve de jamais voir un spectacle aussi affligeant que celui de ces deux journées. Le peuple paraît enchanté de voir le roi et sa famille. La reine est fort applaudie, et elle ne peut manquer de l’être quand on la connaîtra, et qu’on rendra justice à son désir du bien et à la bonté de son cœur.»

Richard Todd est Fersen dans Marie-Antoinette de Jean Delannoy

Pas de fougueux destrier précédant à bride abattue son aimée, donc, mais le train des courtisans de Versailles, comme tout le monde…

Le soir du 6 octobre 1789

Le château est désert. Madame de Gouvernet est restée sur place :

« Une affreuse solitude régnait déjà à Versailles. On n’entendait d’autre bruit dans le château que celui des portes, des volets, des contrevents que l’on fermait et qui ne l’avaient plus été depuis Louis XIV. Mon mari disposait toutes choses pour la défense du château, persuadé que, la nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l’on voyait errer dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se réuniraient pour livrer le château au pillage. »

Les gardes-du-corps, échappés au massacre du 6 octobre, se traînent à Louveciennes, où la comtesse du Barry les fait soigner dans son propre château, comme auraient fait leurs propres parents. La Reine, informée à Paris, de cette conduite aimable et généreuse de la comtesse, chargera quelques seigneurs, de Sa confiance, d’aller à Louveciennes, et d’y porter Ses remerciements empressés.

La comtesse du Barry, aussitôt, a l’honneur d’adresser à la Reine ces propos :

« Madame, Ces jeunes blessés n’ont d’autre regret de n’être point morts avec leurs camarades, pour une Princesse aussi parfaite, aussi digne de tous les hommages, que l’est, assurément, Votre Majesté. Ce que je fais, ici, pour les braves chevaliers, est bien au-dessous de ce qu’ils méritent; si je n’avais point une femme-de-chambre et mes autres serviteurs, je servirais vos Gardes, moi-même. Je les console, et je respecte leurs blessures, quand je songe, Madame, que sans leur dévouement et ces blessures, Votre Majesté n’existerait peut-être plus.
Luciennes est à vous, Madame. N’est-ce pas votre bienveillance et votre bonté qui me l’ont rendu? Tout ce que je possède me vient de la Famille Royale: j’ai trop bon cœur et trop de reconnaissance pour l’oublier jamais. Le feu Roi, par une sorte de pressentiment, me força d’accepter mille objets précieux, avant de m’éloigner de sa personne. J’ai eu l’honneur de vous offrir ce trésor, du temps des Notables; je vous l’offre encore, Madame, avec empressement et toute sincérité; vous avez tant de dépenses à soutenir, et des bienfaits sans nombre à répandre. Permettez, je vous en conjure, que je rende à César ce qui appartient à César.»
DE VOTRE MAJESTÉ
La très-fidèle et soumise servante et sujette
Comtesse du Barry

Madame du Barry par Élisabeth Vigée Le brun 

La Reine n’accepte pas ce trésor, offert pour la seconde fois; et ce trésor, enfoui dans les jardins de Louveciennes, en présence de deux serviteurs cupides et barbares, causera la mort de la comtesse du Barry…

Le 7 octobre 1789

Des femmes du peuple se donnent rendez-vous dans les jardins des Tuileries pour venir complimenter le Roi et la Reine reconquis par leur bonne ville de Paris. La Reine paraît à la fenêtre de Son appartement du rez-de-chaussée et ôte les rubans de Son chapeau pour les distribuer à ces femmes… 


Quand le Roi et la famille royale sortent de la messe, les gardes du corps font la haie : sans armes, sans chapeaux et les habits déchirés de la veille.

Marie-Antoinette écrit à Mercy :

« J’espère que s’il ne manque pas de pain, beaucoup de choses s’arrangeront. Je suis en contact avec les gens ; miliciens, marchandes ; ils me tendent tous la main, et je leur tends la mienne… Le peuple, ce matin, nous a demandé de rester. Je leur ai dit de la part du roi, qui était à mes côtés, qu’il dépendait d’eux que nous restions ou non ; que nous ne demandions pas mieux ; que toute haine doit cesser ; que nous fuirions dans l’horreur devant n’importe quelle effusion de sang. Mes proches juraient que tout était fini. J’ai dit aux femmes du marché d’aller raconter aux autres ce que nous venions de nous dire.»

Marie-Antoinette à l’ambassadeur Mercy, 7 octobre 1789            

Out of Reach par Philip H. Calderon
Geneviève Casile est Marie-Antoinette (1975)  pour Guy-André Lefranc

Le 8 octobre 1789

Comme la foule persiste à s’agglutiner sur la terrasse des Tuileries, des femmes prétendent parler à la Reine d’une levée des gages portant sur les dépôts du Mont-de-piété. Le sujet est des plus délicats car il concerne les plus démunis :

«Les personnes qui entour(ent) cette princesse (la Reine) en ce moment l’engag(ent) à acquiescer à leur désir. Je l’en dissuad(e), lui représentant le danger de compromettre sa dignité (…) J’offr(e) à la reine de parler moi-même à ces femmes avec Madame de Chimay, sa dame d’honneur. Elle y consen(t) et, de l’appartement de cette dernière, qui donn(e) sur la terrasse des Tuileries, nous haranguons cette multitude (…) Cette démarche la satisf(ait). Le rassemblement se dissip(e).»

Madame de Tourzel      

Deux jours plus tard, le Mont-de-piété est autorisé à permettre le retrait sans gage des objets d’une valeur inférieur à un louis.

Quelques jours après le 6 octobre 1789

Le comte d’Hézecques retourne sur les lieux  :

« Je trouvai les portes laissées ouvertes dans le trouble et je parcourus ce labyrinthe de passages inconnus, dont plusieurs étaient matelassés. Je pénétrai ainsi dans une foule de petits appartements dépendant de celui de la Reine et dont je ne soupçonnai pas même l’existence. La plupart étaient sombres, n’ayant de jour que sur de petites cours. Ils étaient simplement meublés, presque tous en glaces et boiseries. »

Dans les jours qui suivent, les gardes du corps reprennent leur service dans les appartements royaux au château des Tuileries. Afin de rédiger un procès-verbal sur ce qui s’est passé durant ces journées d’octobre, les commissaires de police viennent interroger la Reine qui leur réplique :


« J‘ai tout vu, j’ai tout entendu et j’ai tout oublié.»

Le 10 octobre 1789

Une partie de l’appartement de la Reine est vidée. Chargé de mettre en sécurité les objets les plus précieux des cabinets de la souveraine, le marchand mercier Lignereux en dresse l’inventaire : porcelaines, laques, gemmes, ainsi que « la lanterne magique et les jouets de Mgr le Dauphin ».

Le 13 octobre 1789

Tous les luminaires du Grand Appartement sont transférés à Paris.

Le 23 octobre 1789

Le billard du Roi prend le chemin de Paris.

Le 30 octobre 1789

Une grande partie de la bibliothèque du Roi et de ses instruments scientifiques sont ramenés aux Tuileries.

En mars 1790

Les tapisseries des Gobelins quittent à leur tour Versailles pour Paris.

Miniature illustrant les journées d'octobre 1789

«L’histoire se fait en quelques secondes, dans un laps de temps précis, lorsque l’être tout entier de l’individu est à son apogée, mais elle se fait sur la base de ce qu’est réellement la personne lorsqu’elle est débarrassée de l’accumulation d’habitudes superficielles que la vie nous apporte. tous. Ce n’est qu’un pas d’un instant à l’autre, un pas vers l’héroïsme ou la médiocrité… Elle vit dans l’histoire à cause de ces quelques heures cette nuit-là. Tout ce qui a suivi est l’épilogue.»

Dorothy Moulton Mayer, Marie-Antoinette : La reine tragique        

sources :

  • Antoinetthologie
  • Les Archives Départementales des Yvelines
  • Marie-Antoinette – Pièces à Conviction, Les Archives Nationales, exposition , 11 octobre 2006-8 janvier 2008
  • Marie-Antoinette et la Musique (janvier 2022) de Patrick Barbier ; Grasset
  • Les Reines de France au temps des Bourbons, tome 4 : Marie-Antoinette L’insoumise (2002) de Simone Bertière
  • Dans l’Ombre de Marie-Antoinette, Centre Historique des Archives Nationales , 24 juin 2003
  • Mémoires de Madame Campan, première femme de chambre de Marie-Antoinette d’Henriette Campan
  • Octobre 1789 – Les parisiennes à l’assaut de Versailles, par André Castelot ; Historama N°239 , octobre 1971
  • La Révolution Française (1987) d’André Castelot aux Éditions Perrin, Paris
  • MARIE-ANTOINETTE  (1989) d’André Castelot, album
  • Chère Marie-Antoinette (1988) de Jean Chalon
    Les femmes prennent Versailles, par Victor Belot ; Chroniques de l’Histoire N°9 , mars 1989
  • Marie-Antoinette (2013) d’Hélène Delalex
    Marie-Antoinette aux Tuileries (septembre 2008), de Thierry Deslot ; La Bibliothèque de l’Histoire
  • Marie-Antoinette (1858) d’Edmond et Jules de Goncourt
  • La Vie Mouvementée d’Henriette Campan (2017) de Geneviève Haroche-Bouzinac ; chez Flammarion
  • Fersen, Conseiller de Marie-Antoinette, par Françoise Kermina ; Historia N°468, décembre 1985
  • Historama N°68, octobre 1989 : Le Roi otage – 5 et 6 octobre 1789,par Jean Tulard
    La Révolution Française à l’écran, de Roger Icart (1988), chez Milan
  • La fin de l’Ancien Régime, d’Arthur-Léon-Georges Imbert de Saint-Amand ; chez Edouard Dentu,
    Marie-Antoinette aux Tuileries (1913), d’Arthur-Léon-Georges Imbert de Saint-Amand ; chez P. Letrielleux, Librairie-Éditeur, Paris VI
  • L’Agonie de la Royauté (1918), d’Arthur-Léon-Georges Imbert de Saint-Amand ; chez P. Letrielleux, Librairie-Éditeur, Paris VI
  • Château de Versailles, cabinets intérieurs et petits appartements de Marie-Antoinette de Marguerite Jallut
  • Marie-Antoinette L’impossible Bonheur (1970) de Marguerite Jallut et Philippe Huisman ; chez Edita, Lausanne
  • Hans-Axel de Fersen (1985) de Françoise Kermina ; chez Perrin
  • La Révolution par ceux qui l’ont vue (1934) de Gosselin Lenôtre
  • Marie-Antoinette et Sa Famille (1879) de Maurice de Lescure ; Edité par Ducrocq, Paris
  • Louis XVI (1985) d’Evelyne Lever ; chez Fayard
  • Marie-Antoinette (1991) d’Evelyne Lever; chez Fayard
  • Louis XVI, L’incompris (2013) d’Alexandre Maral ; aux Editions OUEST-FRANCE
  • Les derniers jours de Versailles d’Alexandre Maral
  • Les coulisses de Versailles – Marie-Antoinette fait ses débuts de Reine de France (juillet 1958), par Jules Mazé, aux éditions L.E.P. (Monaco)
  • Marie-Antoinette Intime, collectif dans Miroir de l’Histoire, Numéro Spécial de janvier 1962
  • Marie-Antoinette – Reine condamnée, Femme adulée, Le Monde Histoire N°12 , 2018
  • Marie-Antoinette : La reine tragique (1968) de Dorothy Moulton Mayer
  • La Famille Royale à Paris De l’Histoire à la Légende (1993) Catalogue d’exposition au Musée Carnavalet ; aux Editions Paris-Musées
  • Le Château de Versailles au temps de Marie-Antoinette (1889) de Pierre de Nolhac
  • La Reine Marie-Antoinette (1889) de Pierre de Nolhac
  • Marie-Antoinette dans les affres de la Révolution (2015) de Benoît Pédretti ; chez 50 minutes
  • Louis XVI (2005) de Jean-Christian Petitfils ; chez Perrin
  • Marie-Antoinette au Grand Palais, Le Petit Léonard N°123, mars 2008
  • Les Derniers Secrets de Versailles (2012) Le Point Historia Hors Série
  • La Révolution Française, Les Années Lumières / Les Années Terribles , octobre 1989, Production Les Films Ariane, chez Larousse
  • Causes célèbres françaises, anciennes et modernes (1834), de B. Saint-Edmé: Journées des 5 et 6 octobre 1789
  • La désinformation autour de Marie-Antoinette, d’Alain Sanders (2006) ; L’étoile du berger
  • Les Soixante Derniers Jours de Marie-Antoinette (1993) de Pierre Sipriot ; chez Plon
  • La Reine scélérate (1989) de Chantal Thomas
  • Marie-Antoinette     Un Destin malmené par le bouleversement de la Société Française (2015) de Renaud Thomazo ; chez Larousse
  • Les Favoris de la Reine. Dans l’intimité de Marie-Antoinette (mai 2019), c’Emmanuel de Valicourt , chez Taillandier
  • Louis XVI – Le Premier Révolutionnaire, par Jean de Viguerie, Historama N°67, septembre 1989
  • Juger la reine (2016) d’ Emmanuel de Waresquiel
  • Les Journées d’octobre (1898), de Joseph Weber frère de lait de Marie-Antoinette
  • Marie-Antoinette Intime (1981) de Nesta Webster ; La Table Ronde
  • Marie-Antoinette (1933) de Stefan Zweig
  • Les Femmes de la révolution – Actrices de premier plan et victimes principales (hiver 2020) : Secrets d’Histoire magazine N°10

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