Les fantômes de Trianon

Fantôme de Marie-Antoinette dans le hameau de Trianon, par Benjamin Warlop

Une aventure qui a influencé J.R.R. Tolkien, l’auteur du Seigneur des Anneaux

Le hameau de la Reine, fantômatique

Le 10 août 1901

Annie Moberly, enseignante britannique, lors de sa venue à Paris propose à Eleanor Jourdain de l’accompagner. Elles profitent de leur bref séjour pour visiter Versailles. Il fait chaud et orageux. Elles se perdent en cherchant le Petit Trianon et commencent à se sentir oppressées, mais aucune ne fait part de son sentiment à sa compagne.

Elles aperçoivent sur le bord du chemin deux hommes portant un long manteau et un tricorne, bêches à la main, qui leur indiquent le chemin ; des jardiniers, pensent-elles.

Le Petit Trianon
Le Belvédère

Arrivées près d’un cottage, Eleanor Jourdain remarque à l’intérieur une petite fille et une femme ; toutes deux portent un costume suranné.

Enfin, elles arrivent à un pavillon chinois qu’elles prennent pour le Temple de l’Amour.

L’atmosphère devient de plus en plus pénible. Annie, en particulier, se sent prise d’angoisse lorsqu’un homme assis au pied du pavillon tourne vers elle un visage menaçant et vérolé. C’est alors qu’un autre homme, grand et beau, cheveux bouclés sous un chapeau à larges bords, passe en coup de vent enveloppé dans une cape noire ; il s’arrête et leur sert un laïus dont elles ne comprennent qu’une chose : il faut tourner à droite.

Les derniers jours de la reine au hameau de Trianon  de Jules Girardet et Antoine Vizzavona François
Image de Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être Roi, de Thierry Binisti
Le Temple de l'Amour

Les visiteuses arrivent près d’une petite maison aux volets clos.

Sur la pelouse, Annie voit une femme en train de dessiner portant une robe de style particulier, un fichu vert et un chapeau blanc ; la femme lève la tête et de nouveau Annie ressent une impression désagréable.

Richard Mique et Marie-Antoinette dans Le Versailles Secret de Marie-Antoinette
Marie-Antoinette en habit de chasse devant le temple de l'Amour, attribué à Jean-Baptiste-André Gautier Dagoty après l'avoir été à Antoine Vestier
Les Fantômes de Versailles de Corigliano
Le hameau de la Reine à Trianon

Les deux femmes arrivent à la hauteur de la maison suivante.

Une porte s’ouvre, un jeune homme en sort qui leur donne l’impression d’être un serviteur. Elles veulent s’excuser, pensant être sur une propriété privée, mais l’homme les mène jusqu’à Trianon proche où elles sont brusquement environnées par une noce.

Marie-Antoinette par Marie-Victoire Jacquotot (vers 1818)
Annie Moberly et Eleanor Jourdain

Annie Moberly (1846-1937)

Annie est la fille d’un ancien directeur du Winchester College, qui fut ensuite professeur d’Oxford avant de devenir évêque de Salisburg. Elle fut sa secrétaire durant vingt ans avant d’être choisie en 1886 comme directrice de St Hugu’s Hall, troisième collège féminin de l’Université d’Oxford, récemment fondé par Elizabeth Wordsworth, petite-nièce du poète William Wordworth. Elle est l’amie de la suffragette Clara Mordan.  Dixième d’une famille de quinze enfants, la légende fait parfois d’elle la septième fille d’un septième fils, bénéficiant des dons de clairvoyance accordés par certaines traditions populaires à ce genre d’enfant.

Son nom de plume est Elisabeth Morison

Eleanor Jourdain (1863-1924)

Eleanor est l’aînée des dix enfants du pasteur Francis Jourdain, vicaire d’Ashbourne (Derbyshire), descendant de huguenots français. Elle est elle-même diplômée d’un collège féminin d’Oxford. Elle devient enseignante et fonde sa propre école (Corran) à Watford (Hertfordshire). À l’époque des faits, elle vit à Paris où elle loue un appartement 270 boulevard Raspail  dans la perspective d’y accueillir des élèves pour une période d’études. Annie Moberly est venue lui proposer de la seconder à St Hugh. Elle devient effectivement directrice adjointe du collège en 1902, puis directrice à la retraite d’Annie Moberly en 1915. Elle est l’auteur de sept ouvrages sur la littérature et le théâtre. Son autorité deviendra excessive à la fin de ses jours et elle devra faire face peu avant sa mort à la démission d’une grande partie de son équipe.

Son nom de plume est Frances Lamont

Annie Moberly
Eleanor Jourdain
Marie-Antoinette, Madame Royale et Ses deux fils par François-Denis Née d'après Lespinasse
Image de Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola

Elles s’interrogent alors sur la cape portée bizarrement par l’homme aux cheveux bouclés en ce jour de grande chaleur ; son attitude, son air amusé leur semblent maintenant étranges et non-naturels.

 

Le fait que seule Eleanor ait vu la femme et la petite fille et que seule Annie ait vu la dessinatrice les trouble.

Le Temple de l'Amour
Les deux anglaises dans La Dernière Rose ou les Fantômes de Trianon  (1968) de Roger Kahane

 

Quelques jours plus tard

Annie Moberly, toujours en proie à l’impression d’angoisse et d’irréalité de Versailles, en fait part à Eleanor Jourdain en lui demandant si elle n’a pas l’impression que les lieux sont, en quelque sorte, « hantés ». Eleanor confirme son impression de malaise lors de la visite.

Image du film de Sofia Coppola

Mais c’est seulement en novembre, lorsque Eleanor Jourdain se rend à Oxford où Annie a depuis trois mois repris ses fonctions de directrice, qu’elles discutent plus longuement de leur expérience.  Mlle Moberly, justement, a vu un portrait de Marie-Antoinette par Wertmüller.

Marie-Antoinette et Ses enfants, Marie-Thérèse et Louis-Joseph, par Wertmüller

 La Reine lui a paru étrangement ressemblante, pour le visage et les vêtements, à la femme de la pelouse.

Images de La dernière rose ou les fantômes de Trianon, diffusée le 10 février 1968

Elle se renseigne auprès d’une Française qui confirme que des rumeurs courent depuis longtemps sur la présence du fantôme de Marie-Antoinette à Versailles. 

Marie-Antoinette en amazone par Wertmüller
Marie-Antoinette en tenue de chasse par Benjamin Warlop

En 1902

Mlle Jourdain retourne seule à Versailles. Les lieux lui semblent différents ; elle apprend que Marie-Antoinette se trouvait au Petit Trianon le 5 octobre 1789 lorsqu’on Lui annonça la marche du peuple vers Versailles.

Marie-Antoinette est dans les jardins du Petit Trianon et le Roi à la chasse lorsqu’on apprend que des femmes du peuple venues de Paris marchent sur Versailles pour demander du pain.

 Images du Versailles Secret de Marie-Antoinette
Le matin du 6 octobre 1789 par Benjamin Warlop
Une anecdote sur Marie-Antoinette a un corbeau comme protagoniste, un grand corbeau noir qui vivait dans le parc de Versailles et qui était souvent vu dans le secteur du Petit Trianon. À cette époque, il y avait encore beaucoup de gens qui considéraient les corbeaux messagers d’un triste présage. Le corbeau en question était assez sociable et habitué à manger des miettes de pain laissées pour lui par les visiteurs et le personnel de service. Un matin d’octobre 1785, la Reine regardait par la fenêtre de Son boudoir au Petit Trianon et essayait de prendre le petit-déjeuner. Le corbeau est soudainement apparu en battant des ailes en demandant de la nourriture, atterri juste sur la fenêtre de la Reine. Marie-Antoinette, d’abord surprise et même un peu alarmée, lui offre immédiatement un biscuit. Plus tard, la Reine en parle à Son mari, qui était soucieux.
La scène est renouvelée dans les semaines suivantes également et l’animal a commencé à suivre fidèlement la Reine alors qu’Elle allait vers Son hameau. Il vole d’arbre en arbre et ne La quitte pas jusqu’à ce qu’il revienne au Petit Trianon. La relation avec Marie-Antoinette dure jusqu’en 1789. Après les jours d’octobre, la Reine ne reviendra plus jamais au Petit Trianon. Le corbeau n’en savait rien.
Vingt-et-un ans plus tard, le Petit Trianon est occupé par Marie-Louise, petite-nièce de Marie-Antoinette, qui aime aussi prendre le petit déjeuner en plein air. Un jour Marie-Louise fait remarquer à Napoléon qu’un corbeau court constamment sur le haut du bâtiment en prenant son petit déjeuner, craquant fort comme s’il exprimait son désir de manger. Napoléon, très superstitieux, suggère à Marie-Louise de quitter le Petit Trianon, ce que l’Impératrice ne se laisse pas répéter deux fois. Quatre ans plus tard, en 1814, Napoléon tombera, Marie-Louise sera rejointe par son père à Rambouillet.
 
Le 19 avril 1814
 
Alors qu’avec son père au Petit Trianon, l’Impératrice entend un bruit familier, le corbeau craque :
 
« Ils ont regardé et vu un oiseau s’envoler hors des bois derrière eux… et il reconnut le corbeau, probablement le corbeau qui avait vu le temps, le même corbeau qui avait été si connecté à Marie-Antoinette. »
 
C’est la dernière fois que le corbeau a été repéré. Mais un corbeau peut-il vivre jusqu’à vingt-neuf ans ? La réponse est oui, c’est un animal très long et en captivité, certaines espèces peuvent même atteindre soixante-dix ans.
 
Source : Nos animaux débiles, 1872.
Marie-Antoinette cahier secret d'une Reine (2014) par Benjamin Lacombe

Le 2 janvier 1902

Eleanor Jourdain a encore des perceptions étranges, dont celle d’une musique qu’elle essaie de se remémorer pour la faire identifier. On lui assure qu’il s’agit d’un style des années 1780. 

«La Solitude»

Un pavillon chinois de forme trilobée portant le nom de «Solitude» devait être édifié au centre du bois des Onze-Arpents, dans l’un des premiers projets de Richard Mique. Si le projet n’a finalement jamais été réalisé, Alain Baraton en a reconstitué le tracé en gazon lors des replantations de 1999 et a créé les trois parterres qui apparaissent sur les plans de Mique.

En 1904

Elles visitent encore une fois la zone du Petit Trianon. Au cours de leurs recherches, elles pensent se rappeler la présence d’une charrue qui n’existait pas en 1901, de même qu’un pont qu’elles avaient franchi et qui a disparu.

Elles découvrent que les « jardiniers » portaient un costume similaire à celui des gardes suisses de la Reine et que la porte d’où est sorti le serviteur est condamnée depuis longtemps ; elles identifient l’homme au visage vérolé comme étant le comte de Vaudreuil.

Image de Si Versailles m'était conté (1954) de Sacha Guitry
Le comte de Vaudreuil par Elisabeth Vigée Le Brun
Raphaëlle Agogué est Marie-Antoinette en Rosine dans Louis XVI, L'homme qui ne voulait pas être Roi, de Thierry Binisti (2011) : Bartholo est interprété par Vaudreuil

Cependant le pavillon chinois que les deux anglaises ont vu et qu’on a cru être une invention de leur part ( cf une analyse des faits de l’historien Léon Rey ) a effectivement existé, mais sous Louis XV. Des journalistes du paranormal ont donc récemment conclu que leur voyage spatio-temporel se serait effectué non pas en 1789, comme elles le pensaient, mais en 1774 … et la dame en blanc serait donc le fantôme de madame du Barry plutôt que celui de Marie-Antoinette.

Les gardes suisses de la Reine dans Marie-Antoinette (1856) de Jean Delannoy
Image du docu-fiction de David Grubin
Madame du Barry en tenue de chasse d'après François-Hubert Drouais par Benjamin warlop
Le Petit Trianon en 1910

En 1911

Annie Moberly et Eleanor Jourdain publient en 1911 An Adventure, sous les pseudonymes d’Elizabeth Morison et de Frances Lamont. An Adventure, traduit en français sous l’intitulé Fantômes du Trianon, est le récit d’une expérience paranormale que les deux autrices estiment avoir vécue en 1901, lors de leur visite à Versailles. Le roman, préfacé par Jean Cocteau, est un succès et est plusieurs fois réimprimé.

L'Après-Midi au Petit Trianon d' Emile Charles Dameron (1848-1908)

En 1954

Sous la direction de Gérald Van der Kemp (1912-2001), conservateur en chef du château de Versailles, les travaux de restauration du Petit Trianon commencent…

Le Petit Trianon au crépuscule

« Les endroits qui l’ont connue autrefois la connaissent pour toujours. A Versailles, où nous sommes allés un dimanche après-midi voir jouer les grandes fontaines, nous avons senti partout sa présence merveilleuse. Elle marchait en souriant dans la salle des banquets et le grand escalier, puis sur les terrasses et près des fontaines. Elle se tenait debout, blanche de terreur, mais toujours toute reine, sur le balcon d’où, il y a quatre-vingt-six ans, elle regardait la foule hurlante et meurtrière. Elle est sortie devant nous, par la grande porte, prisonnière.
Aucune autre reine, aucune maîtresse royale ne hante autant le grand palais… mais elle est là, non par la puissance de sa beauté ou de son malheur, mais par la grâce de sa pénitence.
»

Grace Greenwood, 21 novembre 1875, The New York Times

Sources :

  • ANTOINETTHOLOGIE
  • DUARTE, Christophe, Versailles passion , groupe Facebook
  • Le Tribunal de l’impossibleLa dernière rose ou les fantômes de Trianon (1968)
  • Le hameau de Marie-Antoinette, Château de Versailles (magazine) N°6 ; septembre 2012
  • REY, Léon, Le Petit Trianon et le Hameau de Marie-Antoinette, Librairie Ernest Leroux, Paris, 1936

1 réflexion sur “Les fantômes de Trianon”

  1. Olga Kalyva Jay

    Absolument agréable, bien documenté : plaisir de lecture et d’inspiration
    Quelle belle qualité d’image !
    Merci infiniment
    Olga

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