Le peintre suisse Jean-Etienne Liotard (1702-1789) dessine au pastel tous les membres de la famille impériale.
Avant de nous intéresser spécifiquement à cette série, rappelons qui est Liotard :
Fils d’émigrés huguenots de Montélimar, Jean-Etienne Liotard passe la plus grande partie de sa vie à l’étranger. Après un apprentissage à Genève chez le miniaturiste Daniel Gardelle, il séjourne à Paris de 1723 à 1736 et devient l’élève de Jean-Baptiste Massé. Il se rend à Rome (1736). Quelques-unes de ses meilleures scènes de genre sont le fruit des quatre années passées en Turquie, alors très à la mode en Europe. Voyageur infatigable, Liotard séjourne à Vienne de 1743 à 1745, où il peint son pastel le plus célèbre, le portrait de Mlle Baldauf (la Belle Chocolatière, v. 1745, Dresde). Il retourne à Paris, où, en 1749, il est présenté à la Cour par le maréchal de Saxe, dont il vient d’exécuter le portrait. Liotard quitte la France pour Londres en 1754 et pour la Hollande et, en 1757, il s’installe à Genève. Il est riche, célèbre et devient le portraitiste attitré des notabilités de la ville et des étrangers de passage.
Les Archiduchesses Marie-Josèphe, Marie-Caroline et Marie-Antoinette et le petit Archiduc Maximilien (1760) par Liotard
Plusieurs portraits au pastel exécutés à cette époque comptent parmi les meilleurs. Son style est devenu plus rigoureux, son dessin plus précis. De retour à Vienne en 1762, il dessine aux trois crayons les portraits des onze enfants de Marie-Thérèse (musée de Genève). Un nouveau séjour à Paris de 1770 à 1772 et à Londres, où il expose avec succès à la Royal Academy, et un dernier voyage à Vienne précèdent son retour à Genève, en 1778. Durant les dernières années de sa vie, retiré à Confignon, près de Genève, il peint des natures mortes qui peuvent rivaliser avec celles de Chardin.
L'Archiduchesse Marie-Anne (1738-1789)
L'Archiduc Joseph (1741-1790)
L'Archiduchesse Marie-Christine (1742-1798)
L'Archiduchesse Marie-Elisabeth (1743-1808)
L'Archiduchesse Marie-Amélie (1745-1804)
L'Archiduc Pierre-Léopold (1747-1792)
L'Archiduchesse Marie-Jeanne (1750-1762)
L'Archiduchesse Marie-Josèphe (1751-1767)
L'Archiduchesse Marie-Caroline (1752-1814)
L'Archiduc Ferdinand (1754-1806)
L'Archiduchesse Marie-Antoinette (1755-1793)
L'Archiduc Maximilien (1756-1801)
Les onze dessins sont destinés à la collection personnelle de l’Impératrice : ils sont de petites dimensions (afin d’être transportés aisément). Le peintre obtient de chacun des modèles une ou plusieurs séances de pose.
Les visages sont d’une échelle légèrement supérieure au reste du corps, ce qui témoigne de la volonté du portraitiste de mettre en avant leurs détails, et leurs caractéristiques. Marie-Thérèse se déclare entièrement satisfaite.
Grâce aux travaux de la professeure Catriona Seth, nous avons un autre portrait de Marie-Antoinette démystifié : le portrait populaire de Marie-Antoinette par Jean-Étienne Liotard, tenant une navette à nœuds.
Seth a commencé à enquêter sur le portrait, suivant une intuition qu’elle avait, et a découvert que le modèle portait l’Ordre de la Croix étoilée, quelque chose qu’elle n’a reçu qu’en 1766, des années après la réalisation du portrait. Marie-Caroline, quant à elle, avait reçu cet ordre en 1762. Seth a également découvert que le portrait identifié de Marie-Caroline dans cette série était celui d’une jeune fille portant les mêmes boucles d’oreilles que Marie-Antoinette porte dans un portrait ultérieur. Seth a déterminé que le modèle probable du portrait de la « navette nouée » est Marie-Caroline, et que le portrait d’une jeune fille tenant une rose est Marie-Antoinette.
Ce serait donc Marie-Caroline !
C'est donc Marie-Antoinette !
Extrait de l’ article du Times :
[Seth] a ajouté que cette confusion démontrait l’absurdité d’une lecture rétrospective des portraits pour juger de la personnalité plutôt que de lire des lettres ou d’autres sources documentaires.
« Cela montre bien que nous avons trop souvent tendance à interpréter les portraits avec le recul. Nombreux sont ceux qui, à propos de ce portrait, disent : « Eh bien, on devine déjà en la regardant dans les yeux qu’elle a cette détermination d’acier qu’elle aurait eue face aux hordes révolutionnaires. » Et bien sûr, tout cela est absurde, puisque ce n’est pas elle. »
C’est pourtant le portrait que l’auteure a choisi pour illustrer son ouvrage anthologique de 2006 :
Ce qui semble une spécialité de Catriona Seth, puisqu’elle illustre son ouvrage de 2020 du célèbre portraitde l’Archiduchesse Marie-Josèphe :
Le 13 novembre 1777
A l’occasion de son dernier séjour viennois, Liotard indique encore à son épouse :
« L’impératrice m’a dit que tous les portraits que j’ay fait de sa famille elle les portait avec elle dans tous ses voyages. »
L’art de Liotard s’oppose à l’art français du XVIIIe siècle, épris de brio, de grâce et de charme. Sa conception esthétique, d’une indépendance et d’une originalité parfois déconcertantes, est à la fois la force et la faiblesse de son génie. Il use d’un langage pictural extrêmement dépouillé, se refusant à toute concession tendant à embellir ses modèles. Sa première et son unique préoccupation est de faire «vrai» — d’où son surnom de «peintre de la vérité». Coloriste sensible, Liotard possède au plus haut point la science des valeurs. Ses dessins de portraits, très épurés, annoncent parfois la clarté et la stylisation d’Ingres.
Liotard réalisera de nombreux autres portraits du couple impérial et de leurs enfants, dont ceux-ci :
L'Archiduc Joseph
L'Archiduc Léopold
L'Archiduchesse Marie-Anne
L'Archiduchesse Marie-Elisabeth
L'Archiduc Charles-Joseph
L'Archiduchesse Marie-Christine
L'Archiduchesse Marie-Amélie
L'Archiduchesse Marie-Josèphe
L'Archiduchesse Marie-Caroline
L'Archiduchesse Marie-Antoinette
L'Archiduc Maximilien
Ce sont de petits formats, exposés au château de Schönbrunn, et dont l’attribution à Liotard n’est pas certaine…
Liotard réalise régulièrement le portrait l’Impératrice Marie-Thérèse :
Tout au long de leur vie, Marie-Thérèse procédera de la même manière. Ainsi pour la galerie qui expose les portraits de ses enfants, fait-elle appel au maître des Archiduchesses, Martin van Meytens.
Sur les seize enfants de Marie-Thérèse, onze sont des filles, dont trois sont mortes jeunes. Les huit femmes survivantes sont présentées dans la salle des géants comme belles et richement vêtues du damas le plus cher. Plusieurs sont représentées avec des chiots à leurs pieds comme symboles de fidélité. Même si elles ne sont plus sur le marché du mariage, elles sont présentées comme des conjointes convenables qui ajoutent de l’éclat à la réputation de leur mari et dont les propres enfants feront à terme de bonnes épouses et de bons maris. En revanche, les mâles de la famille adoptent des poses martiales, parfois avec des scènes de bataille en arrière-plan.
Les Habsbourg: pour gouverner le monde – Martyn Rady