« Les visites de M. de Kaunitz chez les princes m’occupaient considérablement. M. de Kaunitz était bien l’homme le plus poli, le plus haut et le plus instruit. Il prenait des notes sur tout, et à chaque instant il tirait ses tablettes. Tenant son mouchoir à deux mains, il se mouchait, même aux audiences du Roi, en appuyant le plat de ses mains de chaque côté de son nez, avec une gravité et une recherche que remarquaient les vieux courtisans accoutumés à l’étiquette de Louis XIV. Dans ce temps-ci, en effet, on ne pouvait ni cracher, ni se moucher devant le Roi. Il avait conservé une étiquette que j’ai encore vue; c’est que les habits de gala eussent les manches ouvertes et qu’on ne pût les porter que boutonnés. Il n’était jamais autrement, parce que, grand et bien fait, sa taille paraissait ainsi avec avantage. Le seul défaut, qu’il cachait avec bien de la peine, était un pied énorme. Magnifique dans toutes ses dépenses, il avait loué vingt- cinq mille livres le palais de madame la duchesse de Bourbon, joignant l’hôtel Lassay, qui a fait depuis l’hôtel de Condé.
Ce loyer, énorme pour les temps, avait fait parler tout Paris .
Il vivait avec ce qu’il y avait de plus aimable dans la finance, et l’on disait que c’était par hauteur et pour tirer des lumières de tous les états. Aimable, sans gêne avec les inférieurs, il était poli, haut et fier avec ceux qui pouvaient rivaliser avec lui. Ménagé à Versailles par Madame de Pompadour, considéré du Roi, tout le reste lui était égal. Son ordinaire, fastueux pour la représentation, se bornait à huit ou dix personnes tous les jours; quelques ambassadeurs choisis, quelques gens de lettres, M. le président Ogier , depuis ambassadeur en Danemark, était sa société intime. Il me traitait avec toutes sortes d’amitiés; il m’avait invité une fois pour toutes, et je ne manquais pas d’y aller une fois la semaine.»
Jean-Nicolas Dufort de Cheverny