En 1790
L’Assemblée constituante décide d’organiser une grande « Fédération des troupes de ligne et des gardes nationales » sur le modèle des fédérations qui se répandent en province depuis l’année précédente.
Le 7 juin 1790
Talleyrand (1754-1838) propose à l’Assemblée constituante le principe d’une fête célébrant l’unité des Français, où les gardes nationaux serviraient de représentants : la fête de la Fédération sur le Champ-de-Mars.
L’acteur central de cette fête sera la garde nationale. Sous ce nouveau nom, la milice bourgeoise a été réorganisée par La Fayette (1757-1834), au lendemain du 14 juillet 1789, pour mettre fin à la situation insurrectionnelle créée par la prise de la Bastille tout en conservant contre les troupes royales les forces d’une armée civique. Pour contrôler les éléments armés susceptibles de déclencher des émeutes, à Paris comme en province, il est décidé de réunir en un serment commun les gardes nationaux, désignés au terme d’une élection à deux degrés, et les troupes de ligne, représentées par les soldats les plus anciens.
La fête est fixée à la date anniversaire de la prise de la Bastille, et minutieusement organisée pour éviter tout débordement. 50 000 hommes armés, venus de tous les points du territoire, défilent au Champ-de-Mars, devant 300 000 personnes. Sous une pluie battante se succèdent procession militaire, messe sur l’autel de la patrie célébrée par Talleyrand assisté de trois cents prêtres, serment du Roi à la Constitution et serment de La Fayette au Roi, à la nation et à la Constitution. Louis XVI, réticent aux évolutions en cours, ne tire pas parti de cet événement unique, laissant tout le triomphe à La Fayette.
A partir du 1er juillet 1790
Les travaux de la première fête nationale ne commencent que le 1er juillet 1790, avec 1 200 ouvriers.
Il faut terrasser et transformer en un vaste cirque le Champs-de-Mars qui, à l’époque, n’est qu’un terrain de manœuvres au milieux des champs, servant à l’Ecole militaire. Ils sont nourris, mais mal payés et, quand on leur reproche leur lenteur, ils menacent de quitter le chantier. On fait alors appel à la bonne volonté des Parisiens. Ils répondent en masse, la légende veut même que tout Paris dans sa diversité sociale est présent.
Il s’agit de transformer le Champ-de-Mars en un vaste cirque, d’une capacité de 100 000 spectateurs, au centre duquel s’élèvera l’autel de la patrie. On fait appel à la bonne volonté des Parisiens. Ils répondent en masse. La Fayette, en manches de chemise, travaille comme un tâcheron. Bientôt, c’est une fourmilière humaine, où les tape-dur du faubourg Saint-Antoine côtoient les nobles tirés à quatre épingles, où les moines coudoient les bourgeois, où les courtisanes donnent la main aux dames des beaux quartiers. Les charbonniers, les bouchers, les imprimeurs, viennent avec leurs bannières enguirlandées de tricolore. On chante gaiement, le Ça ira et autres couplets patriotiques.
Les musiques militaires jouent leurs marches respectives. Les soldats se mêlent aux gardes nationaux, et cette bigarrure d’uniformes ajoute à la confusion. Ce chantier tient de la kermesse, mais chacun travaille de son mieux, qui poussant une brouette, qui s’attelant à une charrette, qui pelletant ou remuant des pierres. A l’intention des élégantes, les modistes ont imaginé de ravissants bonnets de police. On fraternise ! On se met en quatre pour héberger les fédérés venus de province : ils sont au moins 50 000, non tous fortunés. Les « commerçantes de Cythère » étaient invitées à modérer leurs tarifs à l’intention de ces jeunes gens.
Serait-ce forcer le trait que de dire que la vraie fête s’est en fait déroulée avant la cérémonie officielle ? On est porté à le croire, à feuilleter l’abondant dossier iconographique, qui met l’accent sur ces journées fiévreuses du mois de juillet, consacrées à l’aménagement du Champ de Mars où devait prendre place la cérémonie. Les choses se présentent mal : reflet de cette acceptation à regret peut-être, l’impulsion officielle est pour le moins désordonnée : des projets concurrents sont proposés, le parti adopté — un vaste espace entouré de gradins destinés à accueillir le public — suppose d’énormes terrassements. S’opère alors cette mobilisation parisienne, vantée et encouragée par la presse, illustrée par l’image.
Par le temps incertain d’un mois de juillet pluvieux, on s’en vient au Champ de Mars, piocher, rouler la brouette, tirer et pousser les charrois de terre. L’accent est mis sur l’unanimité : qu’il s’agisse des gouaches de Lesueur, des aquatintes de Janinet ou d’autres estampes plus anonymes ; on y retrouve l’homme du peuple — ainsi le cordonnier avec son tablier de travail, le bourgeois en redingote, gardant son quant à soi, la coquette au chapeau empanaché, démesuré comme c’est la mode en cette saison, voisinant avec la femme du peuple porteuse déjà du bonnet phrygien. Les religieux se sont mobilisés en masse : place au capucin qui retrousse son froc ; les abbés font acte de présence, mais fragiles se protègent du soleil qui tape fort entre les ondées par un parasol. « A bas, à bas le parasol » dit la légende.
Tel qu’on peut l’imaginer à partir de quelques grandes compositions comme celle d’Ernouf, grandiose et étrange, car l’auteur a situé son évocation minutieuse et précise dans un cadre de trophées et de feuillages de palmiers, le Champ de Mars a des aspects de foire joyeuse, de campement avec des tentes pour s’abriter, de chantier aussi, de fête où l’on chante pour se donner du courage : Allons z’amis au Champ de Mars, mais aussi le Ça ira qui se voit intronisé à cette occasion comme l’un des refrains d’une révolution à la fois euphorique et batailleuse.
Le 3 juillet 1790
Dans les jardins du château de Saint-Cloud, Marie-Antoinette rencontre le marquis de Mirabeau qui Lui expose son plan pour sauver la monarchie.
« Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse. Mais je La sauverai. Rien ne m’arrêtera. Je périrai plutôt!» déclare-t-il en revenant.
Le 9 juillet 1790
Chemin faisant, le chantier avance : le Roi lui-même a voulu donner l’exemple en contribuant par un coup de pioche symbolique.
Le paysage prend figure : au fond — côté Invalides — une vaste tribune officielle, dont les mâts porteront les oriflammes des 83 départements ; à l’entrée — côté Seine — un imposant arc de triomphe par où pénétreront les cortèges officiels, et surtout les corps de troupe : gardes nationaux et soldats de ligne.
Ces participants attendus arrivent à Paris, logés par la municipalité chez les particuliers. Pour beaucoup, qui en feront confidence dans leurs mémoires, c’est la première, l’unique, montée à la capitale. Certains ont pris le coche d’eau, venant du Lyonnais ou de la Bourgogne ; d’autres ont loué une potache ; d’autres encore, plus spartiates, sont venus à pied, comme les Bretons, que les joies d’étapes arrosées dédommagent des fatigues du chemin. On profite de Paris : les gens sérieux ont leur programme touristique, ils pousseront jusqu’à Ermenonville pour visiter le tombeau de Jean-Jacques Rousseau ; pour les autres, des livrets sont prêts qui détaillent les bons endroits, voire les appâts de nymphes qui les attendent au Palais Royal.
« On imagina de célébrer le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille, par une fédération solennelle de tous les départements du royaume, et de toutes les troupes, où le roi prêterait serment d’être fidèle à la Nation, à la Loi et à la Constitution, quoiqu’elle ne fut pas encore fixée.
Cette idée proposée à la Convention fut adoptée et suivie ensuite d’un décret qui l’ordonna. L’ancien Champ de Mars, devant l’École militaire, fut destiné pour l’emplacement de la cérémonie. Une multitude d’ouvriers y travaillèrent tous les jours, et le résultat fut une avenue immense, terminée d’un côté par l’École militaire, devant laquelle on construisit un échafaudape pour placer le roi, l’Assemblée nationale, la municipalité, les députés delà commune de Paris, etc; au-dessus, une tribune pour la reine et la famille royale, et des deux côtés une vaste galerie pour les ministres, les ambassadeurs et autres personnes. Le fauteuil du roi était sur le même niveau que celui de l’Assemblée, placé à sa droite, et autour de lui des tabourets pour les secrétaires de l’Assemblée. Il n’y avait aucun siège pour les officiers de la suite du roi, qui devaient se tenir debout sur les deux escaliers qui descendaient de la tribune de la reine à l’emplacement où était le fauteuil du roi.
Au centre de cette immense avenue, qui était garnie de trois rangs de bancs circulaires pour les spectateurs, on avait élevé un grand autel auquel on montait par quatre-vingt marches, et entouré de vases remplis de parfums, sur lequel devait être célébrée la messe. De l’autre côté de l’École militaire, il y avait un grand arc de triomphe, rempli d’inscriptions et d’emblèmes relatifs à la liberté, et derrière on avait jeté un pont de bateaux sur la Seine, par où devait entrer toute la procession. Les députés des départements, ceux de l’armée, de la marine, et les officiers généraux de tout grade devaient entourer l’autel. Le grand intervalle qui existait entre l’autel et les gradins était rempli par la garde nationale de Paris sous les armes, indépendamment des ouvriers de tout genre, qui étaient occupés nuit et jour à préparer cet emplacement. Tout ce qui était attaché à la Révolution s’empressait de se réunir aux ouvriers : les dames s’y distinguaient, et on en voyait de très parées mener des brouettes, au son des instruments et au chant de Çà ira qui était la chanson favorite des révolutionnaires .»Valentin Ladislas, comte d’Esterházy
Le 12 juillet 1790
Constitution civile du clergé.
Le 13 juillet 1790
Les «fédérés», venus de tous les coins de France, sont invités à se rendre aux Tuileries :
« On les f(ait) défiler devant (le roi) et la famille royale au pied du grand escalier des Tuileries. Le roi demand(e) le nom de chaque députation et parl(e) à chacun de ses membres avec une bonté qui redoubl(e) encore leur attachement. La reine leur présent(e) ses enfants et leur dit quelques mots avec cette grâce qui ajout(e) un nouveau prix à tout ce qu’elle d(it). Transportés de joie, ils entr(ent) dans les Tuileries aux cris de ‘Vive le roi !’»
Madame de Tourzel
Le 14 juillet 1790
La fête de la Fédération
Le 14 juillet, tout est prêt, y compris un Autel de la Patrie et un arc de Triomphe construit pour l’occasion à l’emplacement actuel de la Tour Eiffel. Les fédérés de toutes la France défilent dessous avec leurs tambours et leurs drapeaux ; ils sont 100 000 (selon les syndicats et 50 000 selon la police – on trouve les deux chiffres dans les sources). La foule des Parisiens prend place sur les talus que l’on a élevés autour de l’esplanade. Louis XVI prend place dans le pavillon dressé devant l’École militaire.
Les gardes du corps sont représentés par une délégation qui se compose de treize gardes du corps et qui est sous la conduite du lieutenant du Blaisel.
À onze heures du matin
Le Roi et sa suite arrivent à l’École militaire. Un détachement de cavalerie ouvre le cortège. Il y a trois voitures. Dans la première se trouvent le prince de Poix, le marquis de Brézé et le comte de Saint-Priest ; dans la deuxième, les dames d’honneur de la Reine, Mesdames de Tarente, de la Roche-Aymon, de Maillé et de Mackau ; dans la troisième, le Roi, la Reine, leurs deux enfants et Madame Élisabeth. Les trompettes sonnent et les tambours tonnent. Une salve d’artillerie annonce l’arrivée de la famille royale. Le souverain a l’air serein et bienveillant. Marie-Antoinette paraît plus majestueuse encore que d’habitude. La dignité de Son allure, la grâce de Ses enfants et le charme angélique de Madame Élisabeth inspirent un profond respect. Le jeune Dauphin porte l’uniforme de la Garde nationale.
La Fayette est alors le premier à prêter serment, au nom des gardes nationales fédérées :
« Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l’intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu’elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. ».
Sam Neill est La Fayette dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Nommé à cet office par le Roi, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord célèbre la messe devant 100 000 personnes le 14 juillet 1790, même s’il est peu familier de l’exercice, qu’il doit d’ailleurs réviser auprès de Mirabeau qui l’a bien plus entendue que lui, notamment en prison… il est entouré de trois cents prêtres en surplis de cérémonie.
Montant sur l’estrade supportant l’autel, Talleyrand aurait dit à La Fayette :
« Par pitié, ne me faites pas rire »
La Fayette devient le personnage le plus considéré de France (la fête de la fédération marque le zénith de sa carrière politique).
Sam Neill incarne La Fayette dans Les Années Lumière (1988) de Robert Enrico
Puis c’est au tour du président de l’Assemblée de prêter serment au nom des députés et des électeurs. Le Roi, la Reine et le Dauphin prêtent à leur tour le serment de fidélité aux lois nouvelles.
La famille royale prend place sur le balcon de l’École Militaire, recouvert d’un tapis de velours rouge brodé d’or, et observe le cortège populaire pénétrer sur le Champ de Mars par la porte de la rue de Grenelle et marcher vers l’Autel de la Patrie. Quel étrange cortège ! Hommes, femmes et enfants armés de piques, de gourdins et de haches ; fanfares chantant « Ça ira » ; prostituées ivres, parées de fleurs ; gens des faubourgs, coiffés de leurs couvre-chefs où l’on peut lire « Vive Pétion ! » à la craie ; six légions de la Garde nationale marchant au pas avec les sans-culottes ; bannières aux slogans tantôt féroces, tantôt stupides, comme celui-ci :
« Vivent les héros morts au siège de la Bastille ! »
Une carte en relief de la célèbre forteresse ; une imprimerie ambulante dispersant des exemplaires du Manifeste révolutionnaire ; beaucoup de bruit et de cris, et voilà le cortège populaire. En contrepoint, les troupes de ligne et les grenadiers de la Garde nationale affichent des sentiments royalistes exacerbés. Le 104e régiment d’infanterie, immobilisé au pied du balcon, entonne :
« Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? »
Et enfin, c’est au tour du reste des participants et de la foule de le prononcer « à l’heure de midi, de concert et au même instant par tous les habitants et dans toutes les parties du royaume ».
Le Roi prête serment de fidélité aux lois nouvelles :
«Moi, roi des Français, je jure d’employer le pouvoir qui m’est délégué par la loi constitutionnelle de l’État, à maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois».
Images des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
La Reine, se levant et montrant le Dauphin :
«Voilà mon fils, il s’unit, ainsi que moi, aux mêmes sentiments».
« Chacun voulait voir la cérémonie de la Fédération, et la peur de ne pas trouver de place détermina un grand nombre de personnes à passer la nuit au Champ de Mars, les uns excités par un zèle patriotique, et les autres par la curiosité qu’inspirait un spectacle aussi extraordinaire. La pluie qui tombait par torrents ne diminua pas le zèle de chacun, et toutes les places se trouvèrent remplies. Une foule immense était derrière, et les coteaux de Passy et de Chaillot étaient également couverts de spectateurs. Les parapluies de diverses couleurs que nécessitait la pluie continuelle faisaient aussi un singulier effet. C’était le coup d’œil le plus extraordinaire, et qui aurait été magnifique s’il eût été éclairé par le soleil d’un beau jour.»
Mémoires de madame de Tourzel, alors gouvernante des Enfants de France
« Le cortège se mit en marche à six heures du matin, et parcourut les rues centrales de la capitale pour se rendre au Champ de Mars par le Cours-la-Reine. Pour y arriver commodément, on avait construit un pont de bateaux à son extrémité. Deux compagnies de volontaires ouvraient la marche; elles étaient suivies du corps municipal, des électeurs et des présidents de district. Des chasseurs et des vétérans précédaient ensuite les quarante-deux premiers départements, marchant par ordre alphabétique, chacun étant précédé de sa bannière où était inscrit le nom de son département, et ayant son oriflamme propre. Les officiers portaient l’épée nue. Les troupes de ligne venaient ensuite, et l’on y distinguait avec plaisir les gardes du corps, les carabiniers, les hussards et l’artillerie. Elles avaient à leur tête MM. de Ségur et de Mailly, maréchaux de France, suivis des lieutenants généraux et des maréchaux de camp, précédés de l’oriflamme. La marine, commandée par le comte d’Estaing, marchait ensuite; puis les quarante et un derniers départements, suivis de chasseurs et d’une compagnie de cavalerie qui fermait la marche.»
Mémoires de madame de Tourzel
« Le ciel ne fut pas favorable à la fête. Les averses se succédaient continuellement; des torrents d’eau inondaient les rues, et la pluie ne cessa d’accompagner les bataillons tout le temps de leur marche. Quoique trempés jusqu’aux os, ils ne laissèrent échapper aucune plainte, et l’ordre de la marche n’en fut pas dérangé un instant. Les spectateurs bordaient leur passage; les croisées étaient garnies d’un monde prodigieux, et le reste de la ville déserte présentait le spectacle le plus extraordinaire.»
Mémoires de madame de Tourzel
« La colonne n’arriva qu’à midi à la place Louis XV. L’Assemblée s’y rendit, le président à la tête, marchant entre deux haies de drapeaux qui les escortèrent jusqu’au Champ de Mars, où leur arrivée et celle du Roi furent annoncées par des salves d’artillerie.»
Mémoires de madame de Tourzel
« Le Roi arriva le dernier, avec la famille royale, en grande cérémonie, et accompagné d’un nombreux cortège. Quand chacun fut placé, l’évêque d’Autun, qui officiait, fit la bénédiction des drapeaux et célébra la messe immédiatement après; elle ne commença qu’à quatre heures. A l’élévation, M. de la Fayette, nommé par le Roi major général de la fédération, donna le signal du serment, monta à l’autel et le prononça; à l’instant, tous les sabres furent tirés et les mains levées. M. de la Fayette vint alors avertir le Roi que c’était le moment de prononcer le serment. La pluie tombait à grands flots, et un grand nombre de spectateurs qui étaient inondés cherchaient à en diminuer l’effet, en étendant leurs parapluies. Comme ils empêchaient de voir le Roi, la multitude se mit à crier: «A bas, à bas les parapluies!» M. de la Fayette, qui n’entendit d’abord que les mots: A bas, crut probablement que ce cri le regardait; il hésita un moment, et sa pâleur ordinaire redoubla sensiblement; mais, rassuré promptement, il continua sa marche et arriva au Roi, qui prononça la formule du serment. M. de Bonnai, président de l’Assemblée, la répéta, et avec lui trois cent mille voix. La Reine éleva plusieurs fois entre ses bras Mgr le Dauphin pour le faire voir au peuple et à l’armée, qui fit éclater des démonstrations de joie et d’amour pour le Roi et la famille royale.
Les personnes sincèrement attachées à la religion virent avec peine que, dans une cérémonie qui n’était rien moins que religieuse, et où l’attention se portait uniquement sur un spectacle aussi extraordinaire que celui dont on était témoin, on ne se fût pas borné à faire prêter le serment sur les saints Évangiles, plutôt que d’exposer à une sorte de profanation les mystères les plus augustes de notre religion.
Après la cérémonie, une partie des fédérés alla dîner au château de la Muette, où l’on avait préparé des tables pour les recevoir. D’autres revinrent à Paris, et quelques-uns repartirent le soir même pour leurs provinces. M. de la Fayette se rendit à la Muette, où on lui prodigua, comme au Champ de Mars, les témoignages d’idolâtrie populaire dont M. Necker avait été l’objet l’année précédente. Il était alors à l’apogée de sa gloire; elle eut la durée de la faveur populaire, et ne lui laissa que le regret de n’avoir pas su profiter de sa position pour sauver son Roi et sa patrie des dangers qui les menaçaient. Sous le nom de liberté, qu’il prononçait avec tant de complaisance, la France était livrée à l’anarchie la plus complète, et tout ce qui y existait de gens honnêtes et vertueux gémissait sous le joug le plus tyrannique.»Mémoires de madame de Tourzel
Le moment où Louis XVI quitte l’École Militaire pour se diriger vers l’Autel de la Patrie avec l’Assemblée nationale n’est pas dénué de solennité. Une certaine angoisse palpable règne, chacun s’interrogeant sur le pire. Louis XVI sera-t-il touché par une balle ou un poignard ? Que pouvait-on craindre de tant de gens possédés, hurlant comme des cannibales ? Le Roi, les députés, les soldats, la foule, tous serrés les uns contre les autres en une masse compacte qui ne laisse aucun espace ; tout est en perpétuel mouvement. Louis XVI ne peut avancer que lentement et avec difficulté. L’intervention des troupes est nécessaire pour qu’il atteigne l’Autel de la Patrie, où il prêteserment une seconde fois à la Constitution, dont des fragments seront plus tard dispersés sur son trône.
« Il avait besoin de l’allure de Louis XVI, dit madame de Staël, il avait besoin de ce caractère de martyr, qu’il n’a jamais renié, pour supporter une situation comme celle à laquelle il se trouvait. Sa démarche, son visage, avaient quelque chose de particulier ; en d’autres temps, on aurait pu souhaiter qu’il soit plus majestueux ; mais à cet instant, il lui suffisait d’être lui-même pour paraître sublime. De loin, j’apercevais sa tête poudrée au milieu de toutes ces silhouettes noires, son manteau, encore brodé comme jadis, contrastant avec les vêtements du peuple qui se pressait autour de lui. Lorsqu’il monta les marches de l’autel, on semblait contempler la victime sacrée s’offrant en sacrifice volontaire. »
La Reine est restée sur le balcon de l’École militaire. De là, Elle observe la périlleuse progression du Roi. Submergée par une émotion inexprimable, elle demeura immobile pendant une heure entière, presque à bout de souffle tant l’angoisse était intense. À un moment donné, elle s’écrie :
« Il a descendu deux marches ! »
Ce cri fait sursauter tous ceux qui l’entourent. Le Roi ne peut en réalité atteindre le sommet de l’autel, car une foule de personnes à l’air suspect s’en est déjà emparée. Le député Dumas a la présence d’esprit de crier :
« Attention, grenadiers ! Présentez les armes ! »
Les sans- culottes, intimidés , gardent le silence, et Louis XVI prête serment au milieu du grondement des canons alignés le long de la Seine.
On demande alors au Roi d’incendier l’Arbre de la Féodalité, qui se dresse près du fleuve et auquel sont suspendues les armoiries de la France. Louis XVI s’épargne cette honte en s’écriant : « Plus jamais de féodalisme ! » Il retourne à l’École militaire par le même chemin. La VIe légion de la Garde nationale n’est pas encore passée lorsque la cavalerie annonce l’arrivée du Roi. Cette légion, accélérant le pas, est interceptée par l’escorte royale et submergée, sinon vaincue, par la foule qui l’encercle de toutes parts.
Entre-temps, l’angoisse de Marie-Antoinette s’intensifie.
« L’expression du visage de la Reine », raconte madame de Staël, « restera à jamais gravée dans ma mémoire. Ses yeux étaient remplis de larmes ; la splendeur de sa coiffure, la dignité de son allure, contrastaient fortement avec la foule qui l’entourait. Seuls quelques gardes nationaux la séparaient de la foule ; les hommes armés rassemblés sur le Champ-de-Mars semblaient davantage réunis pour une émeute que pour une fête. »
Pétion, qui a été réélu maire de Paris la veille, est le héros de l’événement. On le surnomme le roi Pétion, et les acclamations qui retentissent en l’honneur de ce révolutionnaire résonnent comme un glas aux oreilles de Marie-Antoinette. Le petit Louis Charles, incapable de contenir son indignation généreuse et sa colère filiale, s’écrie soudain :
« Oh ! C’est donc M. Pétion qui est roi aujourd’hui ! »
Mais lorsque ses parents le regardèrent avec une expression aimante et grave, l’enfant prend la main de son père et, la baisant, dit :
« Non, papa, vous êtes toujours le roi, car vous êtes juste et miséricordieux. »
Enfin, Louis XVI apparaît devant l’École militaire. La Reine éprouve un instant de joie à sa vue. Se levant précipitamment, Elle descend à sa rencontre. Toujours digne, le Roi serre tendrement la main de son épouse. Aussitôt, l’enthousiasme royaliste s’enflamme. Tous les témoins – gardes nationaux, troupes de ligne, gardes suisses, gens dans les cours, aux fenêtres, sur les balcons et aux entrées – tous crièrent :
« Vive le Roi ! Vive la Reine ! »
La famille royale regagne le château des Tuileries sous les acclamations. À l’entrée du palais, l’enthousiasme redouble. De la Cour royale jusqu’au grand escalier du Pavillon de l’Horloge, les grenadiers de la Garde nationale, qui ont escorté et protégé le Roi, se massent sur les marches, acclamés par la foule.
« Tous les vieux souvenirs , dit le comte de Vaublanc dans ses Mémoires, toutes les vieilles habitudes de respect se sont alors réveillées… Oui, j’ai vu et observé cette foule ; elle était animée des meilleurs sentiments ; au fond, elle était fidèle à son roi et le couronnait de sincères bénédictions. Mais l’amour et la loyauté populaires peuvent-ils soutenir un trône chancelant ? Fou est celui qui le pense. Le peuple sera spectateur de la bataille finale et applaudira le vainqueur. Et que personne ne le blâme ! Que peut-il faire s’il n’est pas uni, encouragé et guidé ? Le peuple voit des séditieux attaquer un trône et des braves le défendre ; il craint les uns et souhaite la victoire des autres. Quand le combat est terminé, il se soumet et obéit ; les plus honnêtes pleurent en silence, les timides se forcent à afficher une joie coupable pour échapper à la haine des vainqueurs qu’ils voient baigner dans le sang. Ils pensent à leurs familles, à leurs affaires, à leurs moyens de subsistance. On ne s’attendait pas à ce qu’ils se tournent vers… eux-mêmes ; Ce devoir a été imposé à d’autres ; l’ont-ils accompli ?»
On raconte que, durant les festivités, parmi la foule, les amis du Roi attendaient un signe de sa part. Ils espéraient qu’avec l’aide des Suisses, profitant de la confusion des combats au corps à corps pour se frayer un chemin jusqu’à la famille royale et la mettre à l’abri hors de Paris. Mais Louis XVI ne dit ni n’agit. Il regagne son palais sans avoir osé le moindre geste. Pourtant, de nombreuses possibilités de sécurité demeuraient.
« Le Roi retourna aux Tuileries aux cris répétés de: «Vivent le Roi et la famille royale!» Le duc de Villequier et plusieurs autres personnes sensées, qui épiaient avec soin la disposition des esprits, pensaient que le Roi pouvait tirer parti de cette journée, et auraient voulu qu’il montât à cheval, et qu’au lieu de prêter le serment exigé, il déclarât au milieu du Champ de Mars qu’étant pour cette fois à la tête de l’élite de la nation, il lui représentait qu’il trouvait un inconvénient réel à jurer fidélité à une Constitution qui n’était pas encore terminée, et dont l’ensemble pouvait seul démontrer les avantages et les inconvénients; qu’il était prêt, après cette observation, à faire le serment d’observer les articles décrétés, si la nation réunie lui en témoignait le désir. Le Roi consulta probablement son conseil. Les hommes qui le composaient n’avaient pas assez d’énergie pour oser risquer une pareille démarche, et ils l’en auront sûrement détourné, sous le prétexte des dangers qu’elle pouvait entraîner. La suite des événements donna malheureusement lieu de se repentir de n’avoir pas saisi cette occasion.»
Mémoires de madame de Tourzel
Malgré la pluie qui clôture la journée, le public retourne ravi dans ses foyers.
C’est bien plus tard, le 6 juillet 1880, que le 14 juillet deviendra officiellement jour de la Fête nationale française, sur proposition du député Benjamin Raspail.
Sources :
- Antoinetthologie
- Luce-Marie Albigès, « Fête de la Fédération, 14 juillet 1790 », Histoire par l’image
- Les Années Lumière (1989) , film de Robert Enrico
- François Furet, Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française. Article Fédération.Paris, (1988) Des Etats généraux au 18 brumaire