Catherine Worlée-Grand

Portrait de Catherine Worlee par Élisabeth Vigée Le Brun (1783) - Détail

Connue d’abord comme madame Grand du nom de son premier époux, puis madame de Talleyrand-Périgord, ensuite Son Altesse Sérénissime la Princesse de Bénévent, elle reste enfin pour l’histoire l’unique princesse de Talleyrand.

Le 17 avril 1758

Veuf après une première union qui lui avait donné deux filles, Jean-Pierre Werlée (1724-1786) épouse en secondes noces, à Pondichéry, Laurence Alleigne (1744-1803), elle-même issue d’une famille créole des Indes françaises.

Le 21 novembre 1762

Catherine Noëlle Werlée naît à Tranquebar (ou Trinquebar) aux Indes danoises, près de Pondichéry.

Son père, Jean-Pierre Werlée est né à Port-Louis dans le diocèse de Vannes, en 1724. Entré dans la Marine, il fait souche aux Indes orientales françaises et termine sa carrière capitaine de port à Chandernagor, où il décèdera le 18 mai 1786, titulaire de la croix de Chevalier de l’Ordre de Saint-Louis. D’ascendance bretonne, Catherine Werlée est créole, c’est-à-dire dans la langue de son époque, issue d’une famille européenne et née aux Indes, comme on désigne alors, aussi bien, à l’Orient les terres de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est et, à l’Occident celles des Antilles.

« Son lieu de naissance fait rêver : Tranquebar sur la côte de Coromandel ! On croirait du Hugo avant l’heure. C’est une possession danoise que la guerre a épargnée. Tous les notables de Pondichéry s’y sont réfugiés. Ils y resteront deux ans jusqu’au traité de Paris qui sonna le glas des Indes françaises…
La famille Verlée retourne à Chandernagor, où va naître un petit frère de Catherine. (  …  )  La vie est triste et morne dans notre pauvre comptoir de Chandernagor. Catherine n’a que quinze ans mais les filles mûrissent très vite sous ces climats. Elle est ravissante et sa réputation de beauté va jusqu’à la riche et fringante Calcutta dont elle rêve. 
»

Jacques Brun

Le 10 juillet 1777

Très tôt remarquée pour sa beauté, Catherine épouse un négociant naturalisé anglais du nom de Georges-François Grand (1750-1820), né à Genève dans une famille huguenote française, naturalisé anglais pour rentrer au service de la Compagnie anglaise des Indes.

« De nombreux soupirants s’empressent autour d’elle mais c’est un certain Georges François Grand qui va l’épouser au mois de juillet 1777 et l’emmener à Calcutta. Il s’est fait naturaliser anglais pour pouvoir être employé par la Compagnie anglaise des Indes. Il est né à Genève où sa famille s’était réfugiée après la révocation de l’édit de Nantes. C’est un personnage un peu falot dont Catherine croit être amoureuse et, effectivement, le ménage sera heureux quelque temps. Ils sortent beaucoup : soirées mondaines, dîners somptueux, bals costumés…. »

Jacques Brun

Le couple s’établit à Calcutta, mais quelque temps plus tard, les rumeurs d’une liaison amoureuse de Catherine avec un officier irlandais, Sir Philip Francis, amène Georges-François Grand à reconduire son épouse à Chandernagor, avant de la renvoyer en Europe par bateau.

Sir Philippe François (1740-1818)

«La période indienne de la future princesse de Bénévent, épouse de Talleyrand, est très mystérieuse, digne d’un roman et sûrement d’un film. Les récits et correspondances recueillis et publiés en Angleterre au XIXe siècle, évoquent son rôle central dans un faisceau d’intrigues amoureuses dignes d’une série américaine. Le regret qu’on peut avoir est la disparition de son magnifique portrait par Zoffany, brûlé avec la maison qui l’abritait lors d’une révolte des indiens contre l’occupant anglais. Venue à Paris sous le nom de Grant, celui de son premier mari dont elle fut toujours séparée, elle posa pour Elisabeth Vigée Le Brun, et tout Paris se pressa au Salon de 1785 pour admirer le portrait de la « belle indienne ».»

Olivier Blanc

« Mais tous les hommes de la colonie papillonnent autour de cette beauté et ce qui devait arriver, arriva : le riche et beau Sir Francis Philips, la coqueluche de toutes les dames de Calcutta réussit, un peu malgré elle, à la compromettre puis à la séduire.  » Cette femme exhale l’amour  » note-t-il dans son journal. Il y a procès et la Justice de sa Majesté Britannique indemnise pécuniairement le mari trompé qui se déclare satisfait… Sir Philips est un homme marié, son épouse est en Angleterre avec six enfants. La liaison dure peu et Catherine décide de quitter les Indes. L’aventure commence.»

Jacques Brun

« Elle a dix neuf ans, elle est belle à couper le souffle, « grande et svelte, avec un teint d’une fraîcheur éblouissante, des cheveux aux admirables boucles blondes, des yeux bleus sous les sourcils noirs, elle avait un charme étrange. Elle émerveillait par l’éclat de sa beauté et elle séduisait par sa grâce un peu nonchalante ».

Jacques Brun

Le 30 mai 1777

Dans une lettre en date du 30 mai 1777, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord alors député du clergé, annonce à Monsieur de Pelletier - major de Carcassonne - la venue prochaine en sa ville de Monsieur, le frère du Roi Louis XVI : « Paris, le 30 mai 1777. Je vous donne avis, Monsieur, que Monsieur arrivera le 24 du mois prochain à Carcassonne, et crois ne pouvoir mieux faire pour vous mettre à portée de connaître les honneurs militaires qui devront être rendus à ce prince, que de vous envoyer copie de la lettre que M. le comte de Saint-Germain m’a fait l’honneur de m’écrire à cette occasion en vous recommandant de vous y conformer en tout ce qui peut vous y regarder. Comte de Périgord.»

Le 7 décembre 1780

Elle embarque sur un bateau hollandais à destination de l’Angleterre. Elle s’attire alors les faveurs de notables fortunés ou puissants personnages en France et en Angleterre.

« Elle y fait connaissance d’un Anglais, Thomas Lewin, jeune, beau et fortuné. Le navire est arraisonné par les Français et les deux amants sont débarqués à Cadix. Ils rejoignent Lisbonne et arrivent enfin à Londres sur un bateau portugais. Ils resteront ensemble un certain temps, à Londres et à Paris. Lewin se maria, devint père de famille et, si l’on en croit sa fille, il versera, sa vie durant, une pension à son ancienne maîtresse. John Whitehill, ancien gouverneur de Madras, lui succède auprès de la belle indienne, il lui versera aussi une rente viagère de trente mille francs.»

Jacques Brun

Claude Valdec de Lessart

 

En 1782

Après un séjour londonien, au cours duquel elle retient l’attention successive de deux riches anglais qui lui versent une rente, madame Grand s’établit à Paris, . Elle devient rapidement une figure des salons littéraires parisiens, courtisée autant que courtisane. Elle se lie ainsi avec le baron de Frénilly. est la familière de plusieurs banquiers ou hommes d’affaires, comme Philippe Rilliet-Plantamour (Genève 1757- Paris 1845), Louis Monneron ou Claude Valdec de Lessart (1741-1792), contrôleur général des finances en 1790, dont elle devient la maîtresse.

« Pendant dix années, Catherine est à Paris. Elle mène grand train et tient le haut du pavé, riches appartements, bijoux, meubles, brillants équipages. Ses amants l’entretiennent dans l’opulence. Ce sont Rilliet-Plantamour, agent de change, le jeune paltoquet baron de Frénilly qui lui offrira un équipage de deux chevaux blancs, le banquier Valdec de Lessart qui sera contrôleur général des Finances en 1790 ou Louis Monneron député des Indes à la Constituante.»

Jacques Brun

« Elle était grande et avait toute la souplesse et la grâce si communes aux femmes nées en Orient », écrit à son sujet madame de Rémusat dans ses Mémoires. Son portrait peint en 1783 par Élisabeth Vigée Le Brun, alors qu’elle est âgée de vingt ans, en témoigne.Ce portrait à l’huile par la célèbre portraitiste de la famille royale, peintre favori de Marie-Antoinette, est exposé au salon de peinture de Paris de l’année 1783.

Catherine Grand (1783) par Élisabeth Vigée Le Brun

Pendant les années 1780

« Talleyrand menait la « douce vie » des abbés de Cour et ne pouvait pas ignorer l’existence d’une des plus belles femmes de Paris qui attirait tous les regards. La duchesse d’Abrantès raconte qu’à cette époque, étant aux Tuileries en compagnie de son compagnon de séminaire l’abbé de Lageard, il lui fit remarquer une femme qui marchait devant eux ;  » elle était grande, parfaitement faite, et ses cheveux, du plus beau blond cendré, tombaient en chignon flottant sur ses épaules . Ils la doublèrent et furent charmés en la voyant : une peau de cygne, des yeux bleus admirables de douceur, un nez retroussé et un ensemble parfaitement élégant ».»

Jacques Brun

C’était madame Grand.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
En 1989, Stéphane Freiss incarne Talleyrand de Vincent de Brus pour la série Canal + Les Jupons de la Révolution

« C’était un personnage étrange, redouté et considérable ; il s’appelait Charles-Maurice de Périgord ; il était noble comme Machiavel, prêtre comme Gondi, défroqué comme Fouché, spirituel comme Voltaire et boiteux comme le diable. »

Victor Hugo

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Le 18 mai 1786

Son père, Jean-Pierre Werlée, titulaire de la croix de Chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, décède à Chandernagor où il avait terminé sa carrière capitaine de port.

De début octobre 1792 à fin février 1794

« Madame Grand et Talleyrand sont tous deux à Londres dans le grouillement de l’Emigration. madame de Flahaut s’y trouve également avec le petit Charles. »

Jacques Brun

Le 10 août 1792

Les Tuileries sont attaquées par le peuple de Paris. Pour défendre le palais, le Roi peut compter sur ses mille à mille deux cents gardes Suisses, sur trois cents chevaliers de Saint louis, sur une centaine de nobles et de gentilshommes qui lui sont restés fidèles. La Garde nationale est passée dans le camp adverse. Seul le bataillon royaliste des «filles de Saint Thomas» est demeuré fidèle au souverain.

Image d'Un peuple et son Roi (2018) de Pierre Schoeller

On craint pour la vie de la Reine. Le Roi décide alors de gagner l’Assemblée nationale. Il est accompagné par sa famille, Madame Élisabeth, la princesse de Lamballe, la marquise de Tourzel, ainsi que des ministres, dont Étienne de Joly, et quelques nobles restés fidèles. Roederer, le «procureur syndic du département» convainc le Roi de se réfugier à l’assemblée Nationale avec sa famille. Ceux qui ne font pas partie de la famille royale ne sont pas autorisés à les accompagner. 

La famille royale juste avant le départ des Tuileries : à l'arrière-plan on devine le combat des soldats contre les émeutiers
Image d'Un peuple et son Roi (2018) de Pierre Schoeller
Le cortège funèbre de la monarchie commence par une haie d'honneur des chevaliers de Saint-Louis qui lèvent leurs épées dans Un peuple et son Roi

Traversant le jardin des Tuileries, et marchant sur des feuilles tombées des arbres, Louis XVI aurait dit :

« L’hiver arrive vite, cette année ».     

Dans ses mémoires, madame de Tourzel raconte ainsi la scène :

« Nous traversâmes tristement les Tuileries pour gagner l’Assemblée. MM. de Poix, d’Hervilly, de Fleurieu, de Bachmann, major des Suisses, le duc de Choiseul, mon fils et plusieurs autres se mirent à la suite de Sa Majesté mais on ne les laissa pas entrer ».

Le 10 août 1792, le dernier acte de Louis XVI, Roi des Français, est l'ordre donné aux Suisses «de déposer à l'instant leurs armes».
L'Assemblée Nationale dans Les Années Lumière de Robert Enrico

Louis XVI. en proie à la plus vive anxiété, se réfugie avec sa famille au sein de l’assemblée, où il entre en disant :

« Je suis venu ici pour éviter un grand crime qui allait se commettre. »

L’assemblée nationale fait entrer les membres de la famille royale dans la minuscule loge du logographe et continue les débats.

Le Roi est suspendu de ses fonctions.

La foule envahit la cour du château et cherche à gagner les étages supérieurs. Revenu dans le château, Bachmann demande un ordre précis du roi, et cet ordre ne venant pas, il organise la défense des Gardes suisses qui font face à l’envahissement des émeutiers.

La Prise des Tuileries le 10 août 1792 par Jean Duplessis-Bertaux, musée du château de Versailles
Images d'Un Peuple et Son Roi (2018)

« Catherine Grand a trente ans. Elle assiste au massacre sous ses fenêtres du portier de la maison qu’elle habitait. Elle prend peur et part avec sa femme de chambre sans rien emporter et sans argent. A Paris, tous ses biens sont inventoriés et mis sous séquestre. Elle arrive à Douvres.»

Jacques Brun

Catherine arrive à Londres à la fin du mois de septembre 1792, elle y restera jusqu’à mai 1797. Elle gravite dans les différentes factions d’émigrés et a, entre autres, pour amant le comte de Lambertye dont nous reparlerons. Talleyrand est arrivé le même mois et y restera jusqu’à son départ pour l’Amérique en mars 1794.

Londres au XVIIIe siècle par Canaletto

« Elle s’appelle encore « Madame Grand » ou, mieux dans sa situation actuelle, « Madame Grant », cela fait plus anglais et en tant qu’épouse d’un sujet anglais, elle peut se prévaloir de la nationalité britannique. A Douvres, elle fait la connaissance d’un jeune lieutenant de la marine royale anglaise, Nath Belchier, âgé de vingt et un ans. Elle lui raconte ses malheurs. Celui-ci s’enflamme et se précipite à Paris avec un ami du nom de O’Dryer.»

Jacques Brun

Le 20 janvier 1793

Louis XVI, condamné à mort quelques jours plus tôt, fait ses adieux à sa famille.

Les adieux de Louis XVI à sa famille par Benjamin Warlop

Le 21 janvier 1793
Dix heures vingt-deux minutes

Exécution de Louis XVI qui a pu prendre congé de sa famille la veille et être accompagné à l’échafaud par un prêtre insermenté, l’abbé Edgeworth de Firmont (1745-1807).

Le 26 janvier 1793

« Villemarest cite une lettre adressée par Talleyrand à son ministre Lebrun-Tondu pour mettre au point un système de correspondance par voie indirecte car, dit-il, les ministres anglais le soupçonnent et le font surveiller, malgré le deuil qu’il porte pour la mort du roi. Il ne se fie plus à madame de Flahaut car elle est jalouse de quelques autres connaissances qu’il a faites ici. Les instructions pourront lui être envoyées entre autres sous le couvert de madame Grant dont il possède l’amitié.»

Jacques Brun

En 1793

D’après Fouché dans ses Mémoires et Philip Francis, le séducteur de Calcutta, Charles-Maurice et Catherine se sont beaucoup vus à Londres. 

Pendant quatre années

« Elle va vivre de son pécule et de différents trafics où elle excelle en servant d’intermédiaire. Cependant la vie n’est pas toujours rose puisqu’en mars 1795, elle demande une aide à Pitt. Elle veut retourner à Paris et obtient un passeport hollandais grâce à son lieu de naissance, Tranquebar étant devenu une possession hollandaise. Elle arrive à Paris, via Hambourg, vers juin 1797, dans les bagages du marquis Cristoforo de Spinola, ambassadeur de la République de Gênes à Londres après avoir occupé le même poste à Paris avant la Révolution. Celui-ci est expulsé immédiatement comme espion.»

Jacques Brun

De 1797 à 1800

Catherine s’adonne à des activités de renseignement pour le gouvernement anglais.

En 1797

Catherine est seule à Paris. Elle apprend que, le 16 juillet 1797, Talleyrand devient ministre des Relations extérieures du Directoire. Elle se souvient de leur amitié et c’est certainement à ce moment qu’elle le contacte et non pas, comme on le lit souvent, sept mois plus tard lorsqu’elle sera recherchée et arrêtée par la police. On chuchote rapidement qu’elle est devenue (ou redevenue) sa maîtresse.

Le 3 septembre 1797

Catherine figure parmi les invités d’une réception au ministère des Relations extérieures rue du Bac.

Catherine rencontre Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), revenu d’exil l’année précédente, alors qu’elle est encore mariée. Dès lors, Catherine participe à la brillante vie parisienne qu’il mène. Cette présence à ses côtés est l’une des causes de la nécessité des noces avec Talleyrand. Ainsi, Talleyrand mène en parallèle de sa vie publique, une vie de couple officielle à l’hôtel de Galliffet, siège du ministère des Relations extérieures que Talleyrand occupe jusqu’en 1807, à Pont-de-Sains où Catherine se voit offrir, avant même leurs noces, une terre avec une ancienne maison de maître des forges, agrandie à plusieurs reprises par Talleyrand.

Le château de Pont-de-Sains (Nord), offert à Catherine Noël Worlee par son futur époux Talleyrand

Lors de sa nomination, Talleyrand aurait dit à Benjamin Constant : « Nous tenons la place, il faut y faire une fortune immense, une immense fortune ». De fait, et dès cet instant, cet « homme d’infiniment d’esprit, qui manquait toujours d’argent » prend l’habitude de recevoir d’importantes sommes d’argent de l’ensemble des États étrangers avec lesquels il traite.

Vue ancienne de l'entrée de la propriété de madame de Talleyrand-Périgord à Pont-de-Sains (Nord)

« J’allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très amusant. II ne s’ouvrait qu’après minuit, mais alors toute l’Europe s’y rendait en foule ; et, malgré l’étiquette de la réception et l’impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants on au moins intéressants, ne fut-ce que pour les yeux. Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils, faisait les honneurs avec calme ; et les restes d’une grande beauté décoraient sa bêtise d’assez de dignité.  
Je ne puis me refuser à raconter une histoire un  peu leste, main qui peint cette courtisane devenue si grande dame. Mon oncle Edouard Dillon, connu  dans sa jeunesse sous le nom de beau Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d’attention. La rupture d’une liaison, à laquelle il tenait le décida à s’éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c’était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.  Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, Edouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l’Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis  pour deux, toutes les recherches du métier que faisait madame Grant.Elle avait les plus beaux cheveux du monde; Edouard les admira. Elle lui assura qu’il n’en connaissait pas encore tout le mérite.  Elle passa dans un cabinet de toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c’était Eve, avant qu’aucun tissu n’eût été inventé, et avec moins d’innocence, naked and ashamed. Le souper s’acheva dans ce costume primitif. Edouard partit le lendemain pour l’Egypte. Ceci se passait en 1787.  
»

La comtesse de Boigne

Image du Diable Boiteux (1948) de et avec Sacha Guitry

Fin 1797

Talleyrand provoque même un incident diplomatique en faisant demander des pots-de-vin à trois envoyés américains : c’est l’affaire XYZ qui provoque la « quasi-guerre ».

« M. de Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu’il pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. »

Charles-Augustin Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis

La chaussure orthopédique de Talleyrand. Le « diable boiteux », comme il est surnommé, a un pied-bot, infirmité l'ayant amené à devenir homme d'église malgré son rêve de faire une carrière de militaire. (château de Valençay)
Sacha Guitry est Talleyrand dans Napoléon (1954) de lui-même

Dès sa nomination, Talleyrand écrit à Napoléon Bonaparte :

« J’ai l’honneur de vous annoncer, général, que le Directoire exécutif m’a nommé ministre des Relations extérieures. Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j’ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilité dans les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir. Je m’empresserai de vous faire parvenir toutes les vues que le Directoire me chargera de vous transmettre, et la renommée, qui est votre organe ordinaire, me ravira souvent le bonheur de lui apprendre la manière dont vous les aurez remplies. »

Lettre de Talleyrand à Napoléon Bonaparte

 

 

 

 

Portrait de madame d'Esparbés au physionotrace vers 1795. Dessiné et gravé par Chrétien
Âgée sous le Directoire, la comtesse d’Esparbès avait perdu sa très grande beauté, et une de ses passions, outre la politique, était le jeu , occasion pour elle de faire assaut d’esprit avec Talleyrand, ministre des affaires étrangères, son partenaire préféré au whist. Le ministre aimait l’entendre raconter ses histoires de l’époque de la douceur de vivre.
Avant madame de Pompadour, la comtesse d’Esparbès avait charmé Louis XV qui la voulait comme favorite. Malheureusement, elle ne plaisait pas à Choiseul qui redoutait sa drôlerie, son esprit d’intrigue et son libertinage incessant. Un soir, en public, le ministre lui prit le menton et lui demanda:
 » Petite, comment vont les affaires ?« 
Ce jour là, elle ne sut que répondre. Et perdit sa faveur. Pourtant elle avait de la répartie. Comme le roi la gourmandait :
– Tu as couché avec tous mes sujets.
– Ah, Sire ! … se défendit-elle.
– Tu as eu le duc de Choiseul ?
– Il est si puissant !
– Le maréchal de Richelieu ?
– Il a tant d’esprit !
– Mainville ?
– Il a de si belles jambes !
– A la bonne heure ! Mais le duc d’Aumont qui n’a rien de tout cela ?
– Ah, Sire ! Il est si attaché à Votre Majesté ! »
C’est à elle aussi qu’on a prêté cette réflexion au sujet du nombre de ses amants :
– Cela leur fait tant de plaisir et me coûte si peu !
L’esprit de la comtesse d’Esparbès annonce la femme libre qui fait ce qu’elle veut de son corps et de sa vie, en rupture complète avec les schémas traditionnels. Ces femmes, comme mesdames de Balbi, de Bonneuil, Aimée de Coigny composaient le fond de la société de Talleyrand.

Le 23 mars 1798

« C’est la personne du monde la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d’aucune affaire ; c’est une indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j’ai jamais rencontrées (…). Je l’aime et je vous atteste à vous, d’homme à homme, que de sa vie elle ne s’est mêlée et n’est en état de se mêler d’aucune affaire. C’est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue. »

Talleyrand à Barras

Par ce courrier, il s’emploie alors à la disculper d’avoir comploté avec des émigrés à Londres, plus qu’il ne veut la dépeindre pour sotte. D’ailleurs, madame de Chastenay écrit dans ses Mémoires :

« Elle était très belle et je n’ai jamais rien entendu sortir de sa bouche qui ressembla aux propos vides de sens que l’on se plaisait à lui prêter. Jamais elle n’a proféré devant moi une seule phrase de mauvais ton, jamais elle n’a dit un mot qu’on pût qualifier de bêtise. »

Madame de Chastenay

Au mois de mars 1798

« Talleyrand est très amoureux, plus que Catherine n’est amoureuse. Elle n’a pas oublié Spinola ni ses amis de l’Emigration. Elle adresse à Londres par un commissionnaire une lettre à son ancien amant le comte de Lambertye, dans laquelle elle dit que Talleyrand surnommé  » Piécourt  » , est plus amoureux que jamais et l’obsède du matin au soir ; il lui parle mariage depuis quelques jours et espère mettre un sceptre à ses pieds ; elle pense qu’il pourra être bientôt l’un des cinq Directeurs … »

Jacques Brun

Le 7 avril 1798 (18 germinal an VI)

Catherine Werlée divorce , à Paris, de Georges-François Grand.

Au mois d’août 1798

Catherine accouche-t-elle de Élisa Alix Sara que le couple élèvera sous le nom de Charlotte ? On la suppose mère de cette enfant ….

En 1800

Talleyrand achète le château de Valençay, encore sur injonction de Bonaparte et avec son aide financière. Le domaine s’étend sur environ 200 km², ce qui en fait l’une des plus grandes propriétés privées de l’époque. Talleyrand y séjourne régulièrement, en particulier avant et après ses cures thermales à Bourbon-l’Archambault.

Sigrid Bouaziz incarne Catherine Grand dans la série Carême (2025) de Ian Kelly et Davide Serino

« Lorsqu’en 1801 Napoléon rétablit le culte en France, il a fait non seulement acte de justice, mais aussi de grande habileté. Le Napoléon du Concordat, c’est le Napoléon vraiment grand, éclairé, guidé par son génie. »

Talleyrand, Mémoires

Le château de Valençay

Le 29 juin 1802

À grand renfort de diplomatie, un bref du Pape Pie VII autorise Talleyrand au port des habits civils des laïcs, à la communion laïque et à l’exercice de ses fonctions publiques, mais ne le réduit pas à l’état laïc, du fait de son sacre épiscopal. Talleyrand qui s’est pourtant entremis en ce sens, ne reçoit pas l’autorisation papale de se marier.

Madame Bonaparte recevant les ambassadeurs aux Tuileries en 1801 On reconnaît Talleyrand aux côté de Joséphine

Le 20 août 1802 (2 fructidor an X )

Les Consuls de la République enregistrent le bref de façon ambiguë, en faisant du retour de l’évêque Talleyrand à la communion laïque dans l’Église, une sécularisation et une réduction à l’état de laïc.

Le 10 septembre 1802

Catherine épouse en secondes noces son amant Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), diplomate et homme politique français, prince souverain de Bénévent. Le mariage civil est célébré à l’Hospice des Incurables, rue de Verneuil à Paris. Le contrat de mariage est signé devant deux notaires et contresigné par les deux frères de Talleyrand, Archambaud et Boson, par le Premier consul Napoléon Bonaparte et son épouse Joséphine, par les deux autres consuls Cambacérès et Lebrun et par Hugues-Bernard Maret. Les témoins du mariage sont Pierre-Louis Roederer, Étienne Eustache Bruix, Pierre Riel de Beurnonville, Maximilien Radix de Sainte-Foix et Karl Heinrich Otto de Nassau-Siegen.

Talleyrand étant toujours considéré comme évêque par l’Église (sacre du 4 janvier 1789), ce mariage n’a pas de valeur canonique. Malgré cela, plusieurs mémorialistes affirment qu’en outre, une bénédiction nuptiale est donnée aux époux par l’abbé Jean-Nicolas Pourez, prêtre constitutionnel d’Épinay-sur-Seine, à Paris en la chapelle des Missions étrangères, voisine de l’hôtel de Galliffet, où le ministre des Relations extérieures Talleyrand réside.

Image du Diable Boiteux (1948) de et avec Sacha Guitry
Napoléon Bonaparte
John Malkovich est Talleyrand dans Napoléon (2002) d'Yves Simoneau

Talleyrand est alors ministre des Relations extérieures depuis le 11 juillet 1797, nommé sous le Directoire; puis après un intermède entre le 10 juillet 1799 et 22 novembre 1799, il est de nouveau à ce poste sous le Consulat. Napoléon Bonaparte, Premier Consul, exige soit la séparation, soit le mariage car, Talleyrand, héritier d’une grande famille, est certes un diplomate de premier plan, mais n’en est pas moins prêtre ordonné le 18 septembre 1779, sacré le 4 janvier 1789 évêque et ancien titulaire de l’évêché d’Autun. Talleyrand décide de se marier, car il est très épris de celle qui semble lui avoir révélé les grâces de l’amour charnel.

« Le pouvoir qu’elle avait sur lui avait cela de repoussant qu’on ne pouvait lui assigner que la plus charnelle origine. »

Mathieu Molé

Le château de Valençay, le pavillon d'entrée

Dès 1803

La vie mondaine du couple se déroule au château de Valençay et dans les divers hôtels parisiens occupés par Talleyrand après son ministère, dont pour finir à partir de 1812 à l’hôtel de la rue Saint-Florentin. Le château de Valençay est, entre 1808 et 1812, le théâtre des talents d’hospitalité de Catherine alors princesse de Bénévent.

Ferdinand, fils du Roi d’Espagne Charles IV, ayant abdiqué à la suite du Soulèvement d’Aranjuez, et de la Reine Marie-Louise, y est en effet assigné à résidence par Napoléon Ier avec son frère Carlos, Infant d’Espagne, et leur oncle Antonio, frère du Roi déchu. Celui-ci a décrit la mission qu’il confie à Talleyrand, alors en disgrâce, en ces termes :

« Je désire (…) que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser (…). Vous pourriez y amener Madame de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s’attachait à quelque jolie femme, cela n’aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. »

Napoléon Ier

La chambre du Roi d'Espagne au château de Valençay

En 1804

Face à l’augmentation du nombre d’attentats perpétrés par des royalistes contre Bonaparte, Talleyrand joue un rôle d’instigateur ou de conseiller dans l’exécution du duc d’Enghien, rôle dont l’importance suscitera un débat durant la Restauration à la suite des accusations de Savary : selon Barras, Talleyrand conseille à Bonaparte de « mettre entre les Bourbons et lui un fleuve de sang » ; selon Chateaubriand, il «inspira le crime ».

La cour d'honneur du château de Valençay
Sacha Guitry est Talleyrand dans Napoléon (1954) de lui-même ; Daniel Gélin y est Bonaparte.
La tour d'angle du château de Valençay
Le château de Valençay
Le lit de parade dans la chambre de la princesse de Bénévent au château de Valençay
Portrait de Catherine, princesse de Talleyrand-Périgord, en buste

Le 10 mars 1804

Le premier Consul a réuni un conseil extraordinaire aux Tuileries. Il y a là les deux consuls Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824) et Charles-François Lebrun (1739-1824), Claude-Ambroise Régnier (1736-1814), le grand juge, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ministre des Relations extérieures, et Joseph Fouché (1759-1820), ancien ministre de la Police. C’est là que va se décider l’arrestation de Louis-Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien (1772-1804), alors émigré à Ettenheim, sur le territoire de l’Electeur de Bade.

En effet, des complots contre la vie du Premier Consul sont constamment dénoncés depuis 1803, ce qui finit par créer une véritable psychose de l’attentat. On entretient surtout l’idée que Georges Cadoudal (1771-1804), chef chouan et Charles-François Dumouriez (1739-1823), général passé à l’ennemi, fomentent le projet d’assassiner Bonaparte. Pierre-François Réal (1757-1834), un conseiller d’Etat chargé de « la sûreté intérieure de la République », s’intéresse particulièrement à cette hypothèse. En effet, un chouan nommé Querelle, arrêté et condamné à mort, offre de faire des révélations et déclare à Réal que Cadoudal est à Paris et se prépare à enlever le Premier consul, aidé en cela par les généraux Jean-Victor-Marie Moreau (1763-1813) et Jean-Charles Pichegru (1761-1804), l’opération ayant évidemment pour but de préparer le retour de la monarchie, en l’occurrence celui du comte d’Artois (futur Charles X).

Après son arrestation, le 9 mars précédent, Cadoudal déclare en effet qu’il n’a pas l’intention de s’attaquer à Bonaparte, mais « que lorsqu’un prince français serait à Paris ». Et encore s’agissait-il du complot connu sous le nom de «coup essentiel», qui consistait à ENLEVER (et non à assassiner) le Premier consul, de le livrer aux anglais, lesquels le déporteraient … à Sainte-Hélène !
Mais de quel prince peut-il bien s’agir ? Depuis longtemps, un réseau d’espions surveillait les émigrés, tant en Angleterre que sur les bords du Rhin, mais aucun préparatif suspect n’avait été signalé. Le duc d’Enghien était le plus près des frontières françaises.
Réal mit sous les yeux de Bonaparte un rapport lui venant de Strasbourg lui signalant que le duc était entouré de quelques officiers, dont le général Dumouriez. En fait, trompé par sa prononciation allemande l’espion a confondu le nom du marquis de Thumery, qui faisait effectivement partie de l’entourage du duc, avec celui de Dumouriez. Lorsque Bonaparte entend ce nom, il entre dans une violente colère. Cadoudal, Moreau, Pichegru, et maintenant Dumouriez !!! C’en et trop. Le Premier consul décide de semer la terreur chez l’adversaire en le prenant de vitesse. Réal dira « tout a été de première impression, d’emportement subit, sur une erreur de nom et une erreur de fait ».

Le 15 mars 1804

Un détachement d’un millier (d’autres sources parlent de trois cents… ) d’hommes du 22e de dragons (dont son colonel, Jean Augustin Carrié de Boissy) franchit le Rhin à Rhinau, se dirige vers Ettenheim, à dix kilomètres de la frontière, Le général Michel Ordener est placé à la tête du détachement de dragons du 26e régiment et , au petit matin, il cerne la maison du duc d’Henghien (1772-1804), s’empare de sa personne et l’enlève .

Enlè-vement du duc d'Enghien

Non informé des accusations qui pèsent sur lui, il est ramené en France et enfermé à la citadelle de Strasbourg. Dans sa maison d’Ettenheim, sont saisis diverses correspondances et papiers, mais après étude, on ne trouve aucune trace de participation à une conspiration. Le duc d’Enghien est transféré cinq jours plus tard au château de Vincennes, le 20 mars 1804 vers cinq heures du soir. On l’installe dans le pavillon du Roi. On lui donne à dîner, puis il se couche et s’endort. Arrivent ensuite les membres de la commission militaire, le château étant gardé par les gendarmes du colonel Anne Jean Marie René Savary (1774-1833), chef de la légion d’élite attachée à la personne du Premier consul. Harel, commandant d’armes du château, est complètement dépassé : les ordres viennent d’ailleurs… Le rapporteur de la commission militaire, le chef d’escadron Jean-Baptiste Jacquin (1759-1841), fait réveiller le duc, et procède à son interrogatoire. Un interrogatoire différent de celui prévu par Bonaparte pour Réal ! 

Louis Antoine Henri de Bourbon-Conde, duc d'Enghien
On retiendra des réponses du duc d’Enghien qu’il récuse tout lien avec Cadoudal, Pichegru et Dumouriez, et surtout qu’il demande par écrit sur le procès-verbal à rencontrer Bonaparte. Le rapporteur, le major Pierre d’Autancourt (1771-1832), se concerte avec ses collègues : une entrevue avec le Premier consul permettrait d’éclairer ce qu’ils pensent être un malentendu. Savary s’y oppose. Le général Pierre-Augustin Hulin (1758-1841), président de la commission, n’ose pas passer outre, surtout en l’absence de Réal… Le jugement commence à une heure du matin dans le logement de Harel. Savary se tient derrière Hulin et les juges… là encore, le duc d’Enghien, s’il reconnaît bien avoir combattu contre l’armée de la France révolutionnaire avec l’« Armée des émigrés » et de recevoir des subsides par l’Angleterre, nie énergiquement toute participation au complot de Cadoudal. On reste confondu lorsque l’on sait que les juges vont se prononcer en fonction d’une loi qu’ils ne connaissent pas : ils laissent des blancs et des pointillés dans le procès verbal ! Pourtant, ils vont condamner l’accusé à mort à l’unanimité.
Alors, c’est là qu’intervient Savary :
 
« Messieurs, votre affaire est finie, le reste me regarde »
 
Il prend les dispositions nécessaires pour l’exécution : il choisit les douves, les gendarmes, l’emplacement de la fosse.

Dans la nuit du 20 au 21 mars 1804
à partir de minuit

Le capitaine-rapporteur commence à interroger le duc d’Enghien , sur les faits qui lui sont reprochés : « avoir porté les armes contre la République, … avoir été et d’être encore à la solde de l’Angleterre [et] de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la République ».

Joseph Fouché
Jean-Jacques-Régis de Cambacérès

Le duc reconnaît deux forfaits qui rendent la sentence inéluctable : avoir porté les armes contre la France, avoir reçu de l’argent de l’Angleterre, et le justifie ainsi :

« Oui, j’ai fait la guerre au gouvernement républicain afin de soutenir les droits de ma famille et de mon rang et je suis prêt à la faire encore. J’ai même, dans ce but, effectué une démarche auprès du gouvernement de Sa Majesté britannique pour prendre du service dans son armée à l’occasion de la nouvelle guerre. Ma naissance, mes opinions me rendent à jamais l’ennemi de votre gouvernement. »

Le procès expéditif du duc d'Henghien

Il sollicite alors une audience privée avec le consul Bonaparte, demande restée sans réponse et qui coupe court à l’interrogatoire.

La commission militaire, est formée pour juger le prisonnier « en exécution de l’arrêté du gouvernement en date du 29 courant, composée des citoyens Hulin, général commandant les grenadiers de la Garde des consuls, président ; Guiton, colonel du 1er régiment de Cuirassiers ; Bazancourt, colonel du 4e régiment d’infanterie légère ; Ravier, colonel du 18ème régiment de ligne ; Barrois, colonel du 96e ; Rabbe, colonel du 2e régiment de la Garde de Paris; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions de capitaine-rapporteur ; tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris ».

Ce procès, sûrement l’un des plus rapides au monde, aboutit enfin sur la sentence finale, prononcée par le juge et copiée littéralement dans l’instant :

« La Commission, après avoir donné au prévenu lecture de ses déclarations par l’organe de son Président, et lui avoir demandé s’il avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défense, il a répondu n’avoir rien à dire de plus, et y persister. – Le Président fait retirer l’accusé. – Le conseil délibérant à huit-clos, le Président a recueilli les voix, en commençant par le plus jeune en grade ; le Président ayant émis son opinion, le dernier, l’unanimité des voix l’a déclaré coupable, et lui a appliqué l’article… de la loi du… ainsi conçu ; et en conséquence l’a condamné à mort. »

C’est à charge et sans possible réelle défense, que cette instruction est menée, de plus, les militaires chargés du procès n’avaient en tout et pour tout en leur possession qu’un seul document en guise de preuve, puisque les documents saisis à Ettenhiem ne leur sont jamais parvenus. Comme le souligne un des membres de la commission, le colonel Ravier :

« Mon général, déclare-t-il, je tiens à faire observer que nous ne remplissons pas les conditions exigées par la loi ; aucun témoin n’a été cité, le dossier ne contient aucune pièce à charge ou à décharge, enfin l’accusé n’a pas été pourvu d’un défenseur. Je me demande si, dans ces conditions, nous avons le droit de siéger. »

Ainsi, la condamnation est autant obscure pour le duc d’Enghien que pour l’Histoire, fait rare dans les affaires relevant de façon évidente de la raison d’État.

Louis-Antoine-Henri de Bourbon-Condé, duc d’Enghien, est conduit dans les fossés du château de Vincennes ou l’attend un peloton d’exécution, ce 21 mars 1804, à deux heures du matin à la lumière d’une lanterne. On lui refuse le prêtre qu’il a demandé. Il entend la sentence lue à la lueur d’une lanterne, puis il remet au lieutenant de gendarmerie Noirot une lettre, un anneau et une mèche de cheveux à l’attention de sa femme, la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort (1767-1841) qu’il avait épousée secrètement à Bade le 18 février 1804. La salve est commandée par l’adjudant Pelé. Les derniers mots du jeune duc sont : « Qu’il est affreux de mourir ainsi de la main des Français ! » avant que la slave ne tonnent.

Après l’exécution, la dépouille au visage défiguré par les balles est jetée dans une fosse creusée quelques heures plus tôt. Dans les fossés du château, Mohilof, le chien hurle à la mort, en grattant la terre, sans vouloir s’éloigner malgré les pierres que lui jette le jardinier Bontemps. Sous le tumulus, repose le corps de son maître.

Douves du château de Vincennes : lieu de l'exécution du duc d'Henghien
A ce stade du récit, on peut retenir :
– Que le duc d’Enghien a été arrêté par erreur en raison de la confusion du nom de Dumouriez avec celui du marquis de Thumery,
– Qu’Ordener, n’étant rentré à Paris qu’après la mort du duc, n’a pu tenir sa promesse de lui organiser une rencontre avec le Premier consul.
– Que le duc d’Enghien n’a jamais comploté contre Bonaparte.
– Que Réal n’a pas pu interroger le duc avant le procès avec les questions préparées par Bonaparte, qui savait déjà que le duc n’avait pas comploté contre lui.
– Que Savary, qui ne faisait pas partie de la commission nommée par Murat, a cependant assisté au procès, qu’il a refusé la seconde demande d’entrevue du duc avec le Premier consul, et qu’il a pris sur lui d’assurer immédiatement l’exécution du duc.
Alors, pourquoi a-t-on empêché une entrevue du duc d’Enghien avec Bonaparte ? Pourquoi ce simulacre de procès ? Pourquoi cette précipitation dans l’exécution de la sentence ?
 
ALORS ? QUI A TUE LE DUC D’ENGHIEN ?
 
Après l’exécution, Harel, commandant d’armes du château, rédigea une note à l’attention de Réal pour l’en informer. Mais Savary affirma plus tard qu’il rencontra le conseiller d’Etat près de la barrière de Vincennes. Réal s’adressa à lui en ces termes :
 
« Quoi ? mais j’avais tant de questions à poser ! l’interrogatoire pouvait découvrir tant de choses … Le Premier Consul va être furieux ».
 
Justement, Savary se rend à la Malmaison vers 11 heures. « le Premier Consul ne pouvait concevoir qu’on eut jugé le duc avant l’arrivée du conseiller Réal » aurait-il dit. Mais selon le secrétaire de Bonaparte, Claude-François de Méneval (1778-1850), témoin de l’entretien, Bonaparte l’aurait interrompu par deux fois : « Qu’a donc fait Réal ? » puis «Pourquoi avoir jugé le duc sans l’attendre ? ».
L’étonnement du futur Empereur ne laisse aucune place au doute : l’exécution précipitée du duc d’Enghien, alors même qu’il avait lui-même préparé son interrogatoire, constituait très exactement ce que nous appellerions aujourd’hui une «bavure». Mais, à qui imputer cet « excès de zèle » ?
Napoléon lui-même semble nous répondre dans son testament du 15 avril 1821 :
 
« J’ai fait arrêter et juger le duc d’Enghien parce que c’était nécessaire à la sûreté, à l’intérêt et à l’honneur du peuple français, lorsque le comte d’A… (Artois ndlr) entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j’agirais de même ».
 
Et pourtant, tout est-il aussi simple et aussi clair ? Non. La phrase-clé de la confession résonne comme une forme de défi :
 
« J’ai fait arrêter et juger le duc d’Enghien ».
 
L’enlèvement à Ettenheim et le jugement sont clairement revendiqués par Napoléon. Mais aucune allusion à l’exécution précipitée du jugement… Cette omission est-elle involontaire ? Non.
Dans le tome II des « Mémoires pour servir à l’histoire de France sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité, et publiés sur les manuscrits corrigés de la main de Napoléon » on trouve (pages 340 et 341) cette phrase capitale : « La mort du duc d’Enghien doit être attribuée aux personnes qui dirigeaient et commandaient de Londres l’assassinat du Premier Consul, et qui destinaient le duc de Berry à entrer en France par la falaise de Béville, et le duc d’Enghien par Strasbourg ; elle doit être attribuée aussi à ceux qui s’efforçaient par des rapports et des conjectures, De le présenter comme chef de conspiratio. Elle doit être éternellement reprochée, enfin, à ceux qui, entraînés par un zèle criminel, n’attendirent pas les ordres de leur souverain pour écouter le jugement de la commission militaire ». Ce texte a reçu l’aval et porte la griffe de l’Empereur dans ce tome II publié par le général Charles-Tristan de Montholon (1783-1853).
Il devient donc très clair que l’exécution était évitable, puisqu’elle n’a pas été ordonnée par le Premier Consul… Au passage, on note que, même à Sainte-Hélène, l’Empereur restait encore persuadé que l’on voulait l’assassiner, et non de l’enlever, ce qui était faux, tout au moins de la part de Cadoudal.
 
DES NOMS ! DES NOMS !
 
Napoléon n’ayant nommément désigné personne, tout en se dédouanant d’avoir lui-même commandé la mise à mort du duc d’Enghien, il reste donc à examiner différentes thèses en faisant le tour des protagonistes des 20 et 21 mars 1804, Ordener et Caulaincourt étant hors de cause, n’ayant qu’obéi aux ordres pour l’enlèvement du duc d’Enghien.
 
MURAT ?
 
Le général Hulin, président de la commission militaire, a toujours affirmé que le gouverneur de Paris s’était borné à lui ordonner de se rendre à Vincennes en fin d’après-midi du 20 mars. Si Murat avait fait pression sur lui, il aurait été trop heureux de se targuer d’avoir reçu l’ordre de son chef d’exécuter immédiatement la sentence, mais il affirma toujours qu’ « un autre » s’était substitué à lui pour « précipiter cruellement » les choses… Exit Murat !
 
TALLEYRAND ?
 
S’il est au moins certain que le « Diable boiteux » faisait partie de ceux que Napoléon désigna « comme ceux qui s’efforçaient par des rapports et des conjectures, de le présenter (le duc ndlr) comme chef de conspiration » et qu’il prit une part active à la constitution des dossiers concernant l’enlèvement et le jugement, on imagine mal quelle autorité aurait pu avoir cet homme sans uniforme sur la mise en place d’un peloton d’exécution… chacun sait aussi que, pressé de démissionner par ses amis, il répondit « ce n’est pas parce que Bonaparte s’est rendu coupable d’un crime que je dois me rendre coupable d’une sottise » …
 
Reste SAVARY….
 
Né le 26 avril 1774, le futur duc de Rovigo vient à peine de fêter ses trente ans le jour de la mort du duc d’Enghien … Pendant les guerres de la Révolution, il a été officier d’ordonnance de Moreau et de Pichegru dans l’armée du Rhin, chef d’escadron en 1797, il devient l’aide de camp du général Desaix avec lequel il fait la campagne d’Egypte et la seconde campagne d’Italie. C’est là qu’il rencontre Bonaparte, qui fait de lui son aide de camp et bientôt son homme de confiance. Ce choix est étonnant : Savary est à la fois enivré par sa pleine jeunesse et durci par un passé qui ressemble à une incessante cavalcade. Sorti de ses campagnes militaires sans une égratignure, il croit de plus en plus à son étoile… Il est connu pour son peu de culture et son manque d’esprit de finesse. Mais c’est surtout à la veille du drame dont sa vie et sa mémoire resteront stigmatisées qu’il a donné la mesure de sa brutale naïveté… Bien plus tard, il appréciera ses propres dons de Ministre de la Police en termes impayables : « Mon intelligence –dira-t-il- me fit bientôt trouver des moyens naturels qui me firent réussir ». Intelligent, Savary ? … Cette question permet de s’interroger sur ses agissements des 20 et 21 mars 1804 ? A-t-il seulement compris les instructions de Bonaparte ? Celui-ci, d’ailleurs, ne se fait pas d’illusions : « son incapacité », comme il le dit lui-même, est compensée par ce qui manque à la capacité de Fouché : un attachement si fort qu’il n’exclut pas l’aveuglement.
Savary, sous la Restauration, qualifiera dans ses « Mémoires » de « catastrophe » l’affaire du duc d’Enghien … alors même que, déjà sous l’Empire, la rumeur publique, autant en France qu’à l’étranger, ne cessait de faire retomber sur lui le sang du malheureux duc. Ces fameux « Mémoires » sont ceux d’un serviteur maladroitement zélé. Son plaidoyer, consiste à l’innocenter de moult détails mais en évoquant vaguement l’instant crucial :
 
« On avait demandé un piquet pour l’exécution de la sentence à l’officier qui commandait l’infanterie de ma légion »
 
et il l’avait donné en demandant où le placer ! Qui était donc ce « on » qui avait qualité pour lui donner cet ordre ? Qui avait poussé l’ « excès de zèle » pour que l’exécution ait lieu immédiatement après ce jugement alors même que les articles de loi du procès étaient encore remplacés par des pointillés ? Si ce « on » était d’Autancourt ou Hulin , Savary se serait empressé de les nommer ! Or, à Vincennes, il n’y avait que deux officiers généraux aptes à donner un tel ordre : Savary et Hulin … La maladresse de ce récit ressemble à un aveu. Savary, ce soir là, est un homme vexé. Un mois plus tôt, en février 1804, il est envoyé par Bonaparte en Normandie pour tenter de surprendre des conspirateurs devant débarquer de façon imminente. Il s’était ridiculisé en rentrant bredouille, tout en se vantant de s’être déguisé pour passer inaperçu « avec un couteau de chasse, des pistolets à la ceinture et un fusil de chasse à l’épaule », et s’était suspendu à une corde pour explorer les anfractuosités de falaises et un gouffre pour débusquer des conspirateurs. Il se saisit de deux suspects et les transforma en indicateurs, ce qui leur permit de s’enfuir et de donner l’alerte !!! En outre, il était humilié que Murat se soit adressé à lui comme s’il était un simple porteur de plis en cette soirée du 20 mars. Sa susceptibilité est proverbiale. Alors, il brûle de montrer qu’il est général et aide de camp du Premier Consul. L’occasion lui en est fournie quand le jugement est rendu. Enfin, il va pouvoir prouver qu’il est capable d’une initiative ! Ainsi, il est clair que la violence de son caractère et l’épaisseur de son jugement conduisent le jeune Savary à dépasser les ordres qu’il a reçus et à déformer ceux que contenait le pli déposé sur la table de nuit du conseiller Réal …
Toute sa vie, le duc de Rovigo se défendra d’avoir été l’instigateur de cette brutale exécution.
Toute sa vie, l’Empereur couvrira ceux qui, de près ou de loin, auront participé à ce crime –car c’en est un-, bien que Ménéval, lors de la rencontre que Bonaparte eut avec Savary à la Malmaison le matin qui suivit l’exécution, l’entendit soupirer, les mains croisées dans le dos, alors qu’il quittait son interlocuteur et le conseiller Réal :
 
« Voilà un crime qui ne mène à rien et qui ne tend qu’à me rendre odieux »
 
Puis, à Sainte-Hélène, en confidence à Las Cases :
 
« si j’eusse été instruit à temps de certaines particularités… bien certainement j’aurais pardonné »
 
On ne peut refaire l’Histoire, bien sûr, mais que serait-il advenu du duc d’Enghien s’il avait obtenu l’entrevue qu’il avait sollicitée d’abord par l’intermédiaire du général Ordener, puis demandée au général Hulin en signant son procès, et que Savary refusa de transmettre à son maître ? Souvenons-nous que Bonaparte, dans un souci de réconciliation, avait reçu Cadoudal dont il disait
 
« Il y a parmi les conjurés un homme que je regrette. C’est Georges. Celui-là est bien trempé ; entre mes mains, un pareil homme aurait fait de grandes choses. Je lui ai fait dire que s’il voulait s’attacher à moi, non seulement il aurait sa grâce, mais que je lui aurais donné un régiment. Georges a tout refusé : c’est une barre de fer. Qu’y puis-je ? Il subira son sort, car c’est un homme trop dangereux dans un parti. »
 
Napoléon était prêt à gracier un général royaliste et à lui confier une armée… Mais pouvait-il gracier un prince du sang ? La réponse est non. Politiquement, non. Dès que le duc d’Enghien avait posé le pied sur le sol français après avoir franchi le Rhin escorté par les soldats d’Ordener, son arrêt de mort était signé.
La confusion d’un nom par un espion, un Talleyrand qui l’exploite pour engager Bonaparte inexorablement dans une erreur politique, un Savary qui ajoutera au drame un assassinat pour retrouver du crédit auprès de son souverain, c’était l’affreux destin du duc d’Enghien…
La conclusion pourrait être ce mot de Cadoudal qu’il prononça avec une triste ironie :
 
« Nous voulions faire un Roi, nous avons fait un Empereur. »
 
Dominique TERTRAIS (d’après « Qui a tué le Duc d’Enghien » de Maurice Schumann (Ed. Perrin 1984) et de « Les deux généraux Ordener » d’Henri Lot 1910)
Buste du duc d'Enghien

Le 21 mars 1804

Alors que l’arrestation du duc n’est pas encore connue, Talleyrand déclare à l’assistance, à deux heures du matin : « Le dernier Condé a cessé d’exister ». Dans ses mémoires, Bonaparte indique que « c’est Talleyrand qui [l]’a décidé à arrêter le duc d’Enghien », mais revendique l’exécution comme sa décision personnelle. À la Restauration, en 1814, Talleyrand fait disparaître tous les documents se rapportant à cette affaire ; il nie par la suite avoir pris part à cette exécution, dans une annexe de ses mémoires.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
Le château de Valençay
L’abbé Louis-Charles-Marie de Lombard de Bouvens

 

 

L’abbé Louis-Charles-Marie de Lombard de Bouvens prononce en 1804 dans la chapelle de Saint-patrice à Londres l’oraison funèbre de Louis Antoine de Bourbon, duc d’Enghien.

Le 11 juillet 1804

Nommé grand chambellan , Talleyrand, qui a poussé Bonaparte à instituer l’hérédité du pouvoir, assiste le 2 décembre au sacre de Napoléon Ier.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (détail)
John Malkovich est Talleyrand dans la série Napoléon (2002) d'Yves Simoneau

Le 2 décembre 1804

Sacre de Napoléon Ier à Notre-Dame de Paris et couronnement de Joséphine.

Jacques Bertaux. Le cortège impérial se rendant à Notre-Dame pour la cérémonie du Sacre, le 2 décembre 1804; la traversée du Pont-Neuf, an XIII, Cette peinture, exécutée en 1805, représente le cortège impérial se rendant à la cathédrale de Paris pour la cérémonie du sacre de Napoléon. Après avoir quitté les Tuileries, le cortège officiel emprunte la rue Saint-Honoré, la rue de la Monnaie, le Pont-Neuf, enfin le quai des Orfèvres pour gagner Notre-Dame. (Musée Carnavalet).
L'impératrice Joséphine de Beauharnais
La toilette avant le sacre du 2 décembre 1804
Sacre de Napoléon Ier par Jacques-Louis David
Image de Napoléon (1954) de Sacha Guitry

Le sacre de Napoléon Ier par Jacques David

David a eu pour mission de magnifier cet événement, il a par exemple rajeuni Joséphine , et rajouté quelques personnes absentes comme Madame Mère Letizia et … Jules César !! Lorsqu’il découvre le tableau de Jacques-Louis David, l’Empereur est ravi : 

« Que c’est grand ! Que c’est beau ! Quel relief ont tous ces ornements ! Quelle vérité ! Ce n’est pas une peinture. On vit, on marche, on parle dans ce tableau »

Talleyrand, détail du Sacre de Napoléon par David
John Malkovich est Talleyrand dans la série Napoléon (2002) d'Yves Simoneau

Sous le Premier Empire

Catherine tient un salon couru, au château de Valençay et en l’hôtel Saint-Florentin à Paris.

« À entendre Joséphine, Napoléon obtint, dès ce jour-là, la preuve entière et irréfragable de l’existence de Louis XVII ; il en recueillit de toutes parts des lumières si bien que souvent il disait dans son entourage : « Quand je voudrai, je sèmerai la discorde dans la famille du Prétendant (le comte de Provence) » ».

Talleyrand – « Mémoires » t. III, chapitre XII, p. 289

Madame de Talleyrand-Périgord, bientôt S.A.S. la princesse de Bénévent, future princesse de Talleyrand, peinte vers 1805 par le (futur) baron Gérard
Catherine de Talleyrand-Périgord, 1805 par Gérard (détail)

Le 1er février 1805

Talleyrand est nommé grand cordon de la Légion d’honneur , dans la première promotion.

En 1805

La campagne d’Allemagne commence. Talleyrand suit l’Empereur dans ses trajets à travers l’Europe. À son arrivée à Strasbourg, il assiste à une violente crise de ce dernier, qui pour Georges Lacour-Gayet s’apparente à une crise d’épilepsie. Au lendemain de la victoire d’Ulm, il envoie de Strasbourg un rapport à l’Empereur sur la nécessaire modération à observer vis-à-vis de l’Autriche afin d’instaurer un équilibre entre les quatre (France, Royaume-Uni, Autriche, Russie — auxquels il ajoute la Prusse).

Image de Napoléon (1954) de Sacha Guitry
John Malkovich est Talleyrand dans la série Napoléon (2002) d'Yves Simoneau

Après l’écrasante défaite de Trafalgar (21 octobre 1805) et l’éclatante victoire d’Austerlitz (2 décembre 1805), Talleyrand, qui a de nouveau plaidé en vain pour un rééquilibrage européen, signe à contrecœur le traité de Presbourg (26 décembre 1805), annonçant la création de la Confédération du Rhin et qu’il rédige sur ordre de l’empereur. Selon Metternich, il commence à envisager sa démission. Il essaie d’adoucir les conditions imposées à l’Autriche ; en accordant dix pour cent de rabais et des délais sur les sanctions financières, il mécontente Napoléon, qui le suspecte d’avoir été corrompu :

« L’Autriche, dans l’état de détresse où elle était réduite, ne pouvait que subir les conditions imposées par le vainqueur. Elles étaient dures, et le traité fait avec M. d’Haugwitz rendait pour moi impossible de les adoucir sur d’autres articles que celui des contributions. […] [Napoléon] m’écrivit à quelque temps de là : « Vous m’avez fait à Presbourg un traité qui me gêne beaucoup. »

Le 5 juin 1806

Napoléon fait Talleyrand prince de Bénévent. L’ex-madame Grand devient ainsi, par son mariage avec Charles-Maurice, Son Altesse Sérénissime la princesse de Bénévent. À ceux qui viennent le féliciter, le nouveau prince répond, dit-on :

« Allez donc féliciter madame de Talleyrand, les femmes sont toujours très fières de devenir princesse. »

Souvent présentée comme superficielle et peu cultivée, la princesse de Bénévent est en fait beaucoup plus indépendante et ambitieuse qu’on le laisse croire… De nombreuses gaffes publiques lui sont prêtées, ce qui amuse Napoléon. Ses contemporains disent d’elle que « c’était la Belle et la Bête réunies en une seule personne ».

Talleyrand en habit de grand chambellan (détail), par Pierre-Paul Prud'hon, portrait version rouge de 1807 (Musée Carnavalet de Paris).

 

 

Cette très élégante et luxueuse vie sociale du couple se double d’une singulière vie de famille. En effet dès 1803, le couple vit avec une jeune fille prénommée Charlotte ( vers 1799-1873) âgée alors d’environ cinq ou six ans.

 

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord s’emploie activement à reconstituer pour cette familière de sa Maison, un état civil. Charlotte qui vit depuis plus de quatre ans sous le toit du prince et de la princesse, est placée judiciairement sous la tutelle officieuse de Talleyrand depuis le 6 octobre 1807. Un conseil de famille est composé de six notables, amis de Talleyrand : le duc de Laval, le comte de Choiseul-Gouffier, Jaucourt, Dupont de Nemours, Dominique Bertrand et Dufresne Saint-Léon. Talleyrand obtient ensuite d’un prêtre catholique de Londres qu’il atteste avoir administré le 14 octobre 1799, le baptême à une prénommée Élisa Alix Sara, née le 4 octobre 1799 de parents prétendument inconnus. Le 30 août 1814, tous les membres du conseil de famille témoignent devant le juge de paix que Élisa Alix Sara est la même personne que Charlotte. D’aucuns présentent Charlotte comme fille des futurs époux Talleyrand, née avant l’heure et vraisemblablement en août 1798, alors que Catherine Werlée épouse Grand n’a pu être divorcée que depuis le 7 avril 1798. Quant à l’enfant, elle a l’habitude d’être appelée et de signer Charlotte de Talleyrand : le compositeur Dussek qui est au service du prince à Valençay, lui dédie en 1809 plusieurs compositions en la nommant ainsi.

Mademoiselle Charlotte de Talleyrand-Périgord, dessinée par P.P. Prud'hon vers 1805
Portrait de Charlotte baronne de Talleyrand-Périgord, gravé par J. Massard d'après un tableau du Baron Gérard

L’existence de cette enfant peut aussi être une autre cause de la nécessité des noces de Talleyrand avec Catherine. À défaut de reconnaissance, Charlotte est mariée, selon le souhait du Prince de Talleyrand, à son cousin germain, Alexandre-Daniel baron de Talleyrand-Périgord, autre manière de lui donner sa place dans la Maison de Talleyrand-Périgord. Mère de cinq enfants, dont deux morts en bas âge, épouse peu heureuse, elle reste proche de Catherine, sa mère putative, la visitant jusqu’à sa mort en 1834. Ayant suivi son époux à Florence, elle s’y installera définitivement. Charlotte baronne de Talleyrand-Périgord meurt à Florence, le 22 janvier 1873 ayant toujours porté le nom de Talleyrand-Périgord, par usage puis par mariage.

Le 14 oct. 1806 : la bataille d’Iéna

Napoléon Ier pulvérise l’armée prussienne par une manœuvre éclair. Cette victoire totale, combinée à celle d’Auerstaedt le même jour, entraîne l’effondrement de la Prusse et l’entrée triomphale de la Grande Armée dans Berlin. Un sommet de l’art de la guerre.
La bataille d'Iéna
Image du Diable Boiteux (1948) de et avec Sacha Guitry

Du mariage, Talleyrand aurait dit qu’il « est une si belle chose qu’il faut y penser pendant toute sa vie », bien qu’il se soit résolu à convoler avec Catherine, pour tenir son rang dans sa vie publique ou pour faire face à la naissance de Charlotte. Le séjour forcé des princes espagnols au château de Valençay va causer la ruine de l’union de Catherine et Talleyrand. Ce dernier, peu flatté du rôle de geôlier des infants, laisse bientôt à Catherine princesse de Bénévent la charge d’être l’hôtesse de ceux-ci et de leur suite menée par José Miguel de Carvajal-Vargas, duc de San Carlos.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, par Pierre-Paul Prud'hon, 1809 (Château de Valençay)

 

 

Alors que l’on reste sans nouvelles de l’Empereur depuis l’Espagne, où la guérilla fait rage, et que la rumeur de sa mort se répand, Talleyrand intrigue au grand jour avec Joseph Fouché pour offrir la régence à l’Impératrice Joséphine, en cherchant le soutien de Joachim Murat.

 

Le 17 janvier 1809

En Espagne, Napoléon apprend la conjuration et accourt à Paris, arrivant le 23 janvier.

 

Le 27 janvier 1809

Durant trente minutes, l’Empereur abreuve Talleyrand d’injures ordurières à l’issue d’un conseil restreint de circonstance :

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi ; vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez, toute votre vie, manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde ; il n’y a pour vous rien de sacré ; vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens et il n’y a rien dont vous ne soyez capable contre moi. »

Napoléon

 

Il l’accuse notamment de l’avoir incité à faire arrêter le duc d’Enghien et à entamer l’expédition d’Espagne ; la phrase célèbre « vous êtes de la merde dans un bas de soie » n’est peut-être pas prononcée en cette circonstance. Il lui retire son poste de grand chambellan.

Talleyrand est convaincu d’être arrêté, mais reste impassible : il aurait dit à la sortie dudit conseil : « Quel dommage, Messieurs, qu’un aussi grand homme ait été si mal élevé ». Au contraire de Fouché qui joue profil bas, il se présente toujours à la cour et ce dès le lendemain de la fameuse scène, fait jouer les femmes auprès de Napoléon mais ne dissimule pas son opposition :

« Napoléon avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) d’abreuver de dégoût ce personnage si délié, d’un esprit si brillant, d’un goût si exercé et si délicat, qui, d’ailleurs, en politique lui avait rendu autant de services pour le moins que j’avais pu lui en rendre moi-même dans les hautes affaires de l’État qui intéressaient la sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand d’avoir toujours parlé de la guerre d’Espagne avec une liberté désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent le théâtre d’une guerre sourde entre les adhérents de Napoléon d’une part, Talleyrand et ses amis de l’autre, guerre dont l’épigramme et les bons mots étaient l’artillerie, et dans laquelle le dominateur de l’Europe était presque toujours battu. »

Mémoires de Joseph Fouché

Portrait de Madame de Talleyrand par Jean-Baptiste Isabey(1767-1855)
Bernard Dhéran dans le rôle de Talleyrand dans Marianne, une étoile pour Napoléon (1983) de Marion Sarraut

En 1809

La princesse et le duc ont alors une liaison qui ne reste pas discrète puisque l’empereur Napoléon Ier interpelle Talleyrand en 1809, en ces termes :

«  – Vous ne m’avez pas dit que le duc de San Carlos était l’amant de votre femme ! 
 – En effet, sire, je n’avais pas pensé que ce rapport pût intéresser la gloire de votre Majesté, ni la mienne. »

Portrait par Francisco de Goya de José Miguel de Carvajal-Vargas, 2e duc de San Carlos, amant de Catherine Verlée princesse de Bénévent, puis de Talleyrand
Madame de Talleyrand par Pierre Paul Proudhon

Le 28 janvier 1809

« Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas à Dieu ; vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde […] Tenez, Monsieur, vous n’êtes que de la merde dans un bas de soie. »

Napoléon Ier à Talleyrand, Conseil des ministres restreint convoqué au château des Tuileries

L’Empereur ordonne l’éloignement de l’amant, mais la relation se poursuit. Talleyrand garde alors définitivement à distance sa femme qui ne paraît plus à ses côtés. Bientôt, sa vie diplomatique et ses intérêts familiaux le font se rapprocher de Anne Charlotte Dorothée de Medem, dernière épouse du duc de Courlande, puis de sa fille Dorothée, mariée le 21 avril 1809 à son neveu Edmond futur duc de Dino. Celle-ci accompagnera désormais le Prince jusqu’à sa mort.

Menacé d’exil avec son comparse, voire dans sa vie, il n’est finalement pas inquiété, conserve ses autres postes et l’empereur le consulte toujours. Selon Jean Orieux, il est pour Napoléon « insupportable, indispensable et irremplaçable » : Talleyrand travaille à son divorce et à son remariage, en lui suggérant le « mariage autrichien », qu’il plaide pendant le conseil extraordinaire du 28 janvier 1810. Il est alors gêné financièrement, du fait de la perte de ses charges et du coût de l’hébergement des infants d’Espagne, que la dotation de Napoléon ne couvre pas complètement. La faillite de la banque Simons, dans laquelle il perd un million et demi, le met alors dans une position si délicate qu’il sollicite en vain un prêt au tsar. Il reçoit cependant toujours des pots-de-vin et en vient à vendre une nouvelle fois sa bibliothèque.

Le 2 décembre 1809

Napoléon voulut que l’Impératrice assiste au Te Deum chanté à Notre-Dame deux jours après, pour les anniversaires du couronnement et de la bataille d’Austerlitz, et en commémoration de la signature du traité de paix de Vienne, dont les conséquences sont devenues si tristes pour elle. Joséphine y paraît dans une tribune, entourée de toutes les princesses de la famille impériale, et Napoléon se rend seul, en grande cérémonie, à la métropole.

Le 3 décembre 1809

L’Impératrice est encore obligée d’assister à la fête que donne la ville de Paris à cette occasion. L’Empereur a demandé que cette fête commence de bonne heure, parce qu’il veut voir tout le monde, et surtout le moins de robes de cour possible.
– J’en vois tous les jours aux Tuileries, avait-il dit à M. de Rémusat. Puisque c’est la ville de Paris qui me donne une fête, ce sont les habitants de Paris et leurs femmes que je veux trouver sur mes pas avant tout.
Ce bal est magnifique. La salle du Trône, entre autres, est resplendissante de fleurs, de lumières, de diamants et de femmes, toutes plus parées les unes que les autres : on dirait une féérie.

Joséphine arrive avant Napoléon : jamais sa toilette n’avait paru si éblouissante, jamais sa physionomie, toujours si douce, mais ce jour-là empreinte d’une profonde tristesse, n’avait eu une expression aussi sublime de résignation. Lorsque, arrivée dans la grande salle, après avoir passé sous les yeux des premiers magistrats et de l’élite de sa bonne ville, elle s’avance lentement vers ce trône sur lequel elle va s’asseoir pour la dernière fois, ses yeux se ferment à demi, ses genoux faiblissent, et elle est obligée, pour ne pas tomber, de s’appuyer sur le bras de sa dame d’honneur.

– Je n’aurai jamais la force d’arriver jusque-là, lui dit-elle d’une voix éteinte ; je me sens mourir.
– Un peu de courage, madame, lui répond Madame de La Rochefoucauld à demi-voix ; tous les regards sont dirigés sur Votre Majesté.
 Oh ! qu’une couronne pèse ! dit-elle encore bien bas.

Et, faisant un dernier effort, elle se met à sourire ; l’Empereur l’a voulu.
Un moment après on bat aux champs pour annoncer l’arrivée de Napoléon. Il s’avance d’un pas rapide, accompagné de six rois qui marchent à sa suite, et vient s’asseoir à côté de l’Impératrice, après avoir parlé à la plupart de ceux qui se sont trouvés sur son passage. La fête commence. Napoléon, qui veut être aimable, se lève bientôt de son fauteuil pour aller faire ce qu’il appelle sa tournée ; mais, avant de descendre de l’estrade, il se penche vers Joséphine et lui dit quelques mots à l’oreille, probablement pour l’engager à l’accompagner, car celle-ci se lève à l’instant.

Le dernier bal de l'Impératrice Joséphine

Monsieur de Talleyrand, qui, en sa qualité de grand chambellan, se tient debout derrière l’Empereur, se précipite pour le suivre ; mais il s’embarrasse dans la queue du manteau de l’Impératrice, et, en la faisant trébucher, faillit tomber lui-même. Une fois dégagé, il rejoint Napoléon sans même adresser la moindre excuse à Joséphine. Il faut croire que le prince de Bénévent n’avait aucune intention d’insulter au malheur de l’Impératrice ; mais il n’ignore aucun des secrets du grand drame qui est en train de se jouer; il sait que le dernier acte va s’accomplir ; et certes, lui, si poli envers qui que ce soit, n’aurait pas agi de la même façon un an auparavant.

Quant à Joséphine, elle s’arrête, et, avec une dignité remarquable, elle sourit à Talleyrand, comme d’une maladresse qui aurait été commune à tous deux ; mais en même temps, ses yeux se remplissent de larmes.

Arrivés à l’extrémité de la grande galerie, Leurs Majestés se séparent ; Napoléon prend à droite et l’Impératrice à gauche. Tout le monde se porte de son côté pour la voir, car elle est adorée de la bourgeoisie, et même des femmes de la Cour, qui toutes se plaisent à la proclamer bonne et indulgente; aussi cette triste promenade produit-elle une forte impression sur la foule.

C’est la dernière fois que Joséphine paraît officiellement en public.

En 1811

Napoléon finit par le sortir de ses ennuis financiers en lui achetant l’hôtel Matignon ; deux ans plus tard, Talleyrand déménage dans l’hôtel de Saint-Florentin.

En 1812

Dans le cadre de la préparation de la campagne de Russie, Napoléon pense emprisonner préventivement Fouché et Talleyrand, tout en envisageant d’envoyer ce dernier comme ambassadeur en Pologne. Talleyrand accueille la nouvelle de la retraite de Russie en déclarant : « c’est le commencement de la fin » ; il intensifie ses relations d’intrigue.

En décembre 1812

Talleyrand incite sans succès Napoléon à négocier la paix et à accorder d’importantes concessions ; il refuse le poste de ministre des Relations extérieures que lui propose à nouveau l’Empereur. Il écrit à Louis XVIII via son oncle, début d’une correspondance qui dure toute l’année 1813 ; la police impériale intercepte certaines lettres et l’Empereur pense l’exiler et le poursuivre en justice. Pourtant Napoléon suit toujours ses conseils :

En décembre 1813

Il accepte sur ses instances le retour des Bourbons sur le trône d’Espagne, et lui propose de nouveau le poste de ministre des Relations extérieures, se voyant opposer un nouveau refus.

Affiche du Diable Boiteux (1948) de et avec Sacha Guitry

Le 16 janvier 1814

Napoléon, durant une nouvelle scène, est sur le point de le faire arrêter.

Le 23 janvier 1814

Napoléon le nomme pourtant au conseil de régence. Ils se voient pour la dernière fois le surlendemain, à la veille du départ de l’Empereur pour une campagne militaire désespérée.

Le 28 mars 1814

Alors que les Alliés menacent Paris, le conseil de régence décide l’évacuation de la cour, qui a lieu les deux jours suivants.

Le 30 mars 1814 au soir

Talleyrand exécute une manœuvre habile pour rester, et en maître, à Paris : il fait en sorte qu’on l’empêche de passer la barrière de Passy puis, durant la nuit, négocie la capitulation du maréchal Marmont, qui dirige la défense de la ville.

« En 1814, ce même Edouard (Dillon), revenant d’émigration, se trouvait en voiture avec moi ; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand où je devais le présenter. «  II y a un contraste si plaisant, me dit-il, entre cette visite et celle que j’ai faite précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle. II me fit le récit qu’on vient d’entendre. Nous étions tous deux amusés, et curieux du maintien qu’elle aurait vis-à-vis de lui. Elle l’accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques minutes, elle se mit a examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à calculer leur longueur et, se tournant subitement du coté de mon oncle placé derrière ma chaise :
 «  Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux! »
Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait été impossible de conserver notre sérieux.
»

La comtesse de Boigne

Lana Marconi incarne Catherine Worlée dans Le Diable Boiteux (1948)

« Au restemadame de Talleyrand, ne conservait pas ses naïvetés uniquement à son usage ; elle en avait aussi pour celui de monsieur de Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses camarades de séminaire. Elle l’interpellait à travers le salon pour lui faire affirmer que l’ornement qu’il aimait le mieux était une croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à quelqu’un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires à des boucles d’oreilles de perle :
«Vous croyez donc que j’ai épousé le Pape ! »
Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu’il s’étonnait souvent d’avoir pu épouser cette femme. J’étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment. Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l’importance de cette réunion si secrètement préparée ; elle ne put cacher son trouble ni s’en remettre. Ses prévisions n’ont pas été trompées; depuis ce jour, elle n’a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été expulsée de sa maison.»

La comtesse de Boigne

Le 31 mars 1814

Talleyrand dévoile son « 18 Brumaire à l’envers », alors que les Alliés entrent dans Paris : ce soir-là, le Roi de Prusse et le Tsar arrivent à son hôtel particulier, et ce dernier y loge. Il plaide auprès d’eux le retour des Bourbons en ces termes : « La République est une impossibilité ; la Régence, Bernadotte, sont une intrigue ; les Bourbons seuls sont un principe. » Il répond également à leurs doutes en proposant de consulter le Sénat :

« Le tsar acquiesça ; la Restauration était faite. »

Au printemps 1814
 
Paris voit une scène inimaginable quelques mois plus tôt. Après plus de vingt années de guerres révolutionnaires et impériales, la capitale française est occupée par les armées de la Coalition. Le 31 mars 1814, les troupes russes, prussiennes et autrichiennes entrent dans la ville. À leur tête se trouve le Tsar Alexandre Ier, vainqueur politique autant que militaire, qui entend désormais façonner l’Europe de l’après-Napoléon. C’est dans ce contexte que se déroule l’épisode représenté par le peintre Pierre Mejanel : Alexandre Ier et son état-major sont reçus à Paris par Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, figure centrale de la diplomatie française. La scène n’est pas anodine. Elle marque un basculement décisif : la France vaincue n’est pas traitée comme un territoire à punir, mais comme une puissance à réintégrer dans le concert européen. Talleyrand, ancien ministre de Napoléon devenu artisan de la transition politique, comprend immédiatement l’importance du moment. En accueillant le tsar dans son hôtel particulier, il offre un cadre symbolique fort : celui d’une France capable de dialoguer, de négocier et d’influencer encore l’ordre continental. Alexandre Ier, de son côté, se distingue des autres souverains coalisés par une attitude mesurée. Il se présente non comme un conquérant brutal, mais comme un arbitre, sensible à l’idée d’équilibre européen et à la nécessité de stabiliser durablement le continent.
Autour du Tsar, l’état-major allié incarne la victoire militaire, mais aussi l’incertitude de l’après-guerre. Faut-il démanteler la France, l’affaiblir durablement, ou au contraire la préserver pour éviter qu’un autre déséquilibre ne surgisse ? Dans les salons parisiens, loin du fracas des canons, se joue déjà une bataille diplomatique aussi décisive que celles d’Austerlitz ou de Leipzig. Talleyrand y déploie toute sa finesse : il exploite les divergences entre alliés, flatte la modération russe et pose les bases du retour des Bourbons.
Le tableau de Pierre Mejanel ne représente donc pas seulement une rencontre mondaine. Il saisit un instant charnière de l’histoire européenne, où la victoire militaire cède la place au calcul politique. Alexandre Ier, debout au cœur de Paris, n’est plus seulement le chef d’une armée victorieuse ; il devient l’un des architectes de la restauration monarchique et de l’ordre issu du futur congrès de Vienne. Talleyrand, quant à lui, démontre que la France, même vaincue, conserve un pouvoir décisif : celui de la diplomatie.

En 1814, dans un salon parisien, se joue ainsi le destin de la France et de l’Europe. L’épée a parlé, mais c’est désormais la parole, la négociation et l’équilibre des intérêts qui dessinent la paix à venir.

Le 1er avril 1814

Le Sénat conservateur élit Talleyrand à la tête d’un « gouvernement provisoire » qui fait dire à Chateaubriand qu’« il y plaça les partners de son whist ». Le lendemain, le Sénat déchoit l’Empereur de son trône, ce dernier négociant encore avec les Alliés pour une abdication en faveur de son fils et une régence de Marie-Louise. Napoléon Bonaparte est finalement perdu par la défection de Marmont.

« Nous sommes au début du mois d’avril 1814. Napoléon est aux abois. Il abdiquera dans quelques jours. Les armées alliées sont à Paris.
Le tsar de toutes les Russies est l’hôte de Talleyrand, dans son hôtel où s’organise la Restauration.
(Chateaubriand dira qu’elle s’y  » tripote  » ).
Depuis longtemps, dans les salons de Talleyrand, se sont cristallisées les oppositions à l’Empire dont tout le monde est las. La rue Saint-Florentin est devenue le centre du monde. Caulaincourt vient plaider la cause de Napoléon II ; d’autres, celle des Orléans, certains même voudraient hisser Bernadotte sur le trône.
La religion de Talleyrand est faite. Il a depuis longtemps décidé du retour des Bourbons. Les prétentions des Bonaparte et consorts sont vite balayées ; cinq ans après, ils paieront l’insulte du bas de soie.
Des comparses, comme l’abbé de Pradt ou Aimée de Coigny, se répandent dans Paris pour diffuser la bonne parole. Si l’on en croit Chateaubriand , une autre personne enthousiaste parcourt les rues en calèche en exaltant partout le retour des Bourbons. C’est l’épouse de Talleyrand, la princesse de Bénévent.

Elle a cinquante-trois ans. Depuis seize ans, elle vit dans l’ombre de son mari qu’elle admire. Il n’y a plus d’amour entre eux, seulement l’habitude et le respect des convenances. Elle n’en est pas moins la maîtresse de maison de l’hôtel de la rue Saint-Florentin. Notre princesse ne se doute pas qu’elle est au tournant de sa vie qui, depuis un demi-siècle, a été une suite d’extraordinaires aventures.
»

Jacques Brun

Nouvelle affiche du Diable Boiteux (1948) film de Sacha Guitry dans lequel il incarne Talleyrand

Le 6 avril 1814

Vaincu par les alliances étrangères, Napoléon abdique.

Talleyrand fait saisir toute sa correspondance avec l’Empereur.

Louis-Stanislas, comte de Provence, est proclamé Roi sous le nom de Louis XVIII le Désiré.

Louis XVIII par François Gérard

Après le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814

Talleyrand signe le 23 avril la convention d’armistice avec les Alliés, dont il juge les conditions «douloureuses et humiliantes» (la France revient aux frontières de 1792, renonce aux frontières naturelles et abandonne cinquante-trois places fortes), mais sans alternative, dans une France « épuisée d’hommes, d’argent et de ressources».

Le gouvernement provisoire ne dure qu’un mois.

Le 1er mai 1814

Talleyrand rejoint Louis XVIII à Compiègne, où celui-ci lui fait faire antichambre plusieurs heures, puis lui déclare au cours d’un entretien glacial :

« Je suis bien aise de vous voir ; nos maisons datent de la même époque. Mes ancêtres ont été les plus habiles ; si les vôtres l’avaient été plus que les miens, vous me diriez aujourd’hui : prenez une chaise, approchez-vous de moi, parlons de nos affaires ; aujourd’hui, c’est moi qui vous dis : asseyez-vous et causons. »

Dans la même conversation, Louis XVIII lui aurait demandé comment il a pu voir la fin de tant de régimes, ce à quoi Talleyrand aurait répondu :

« Mon Dieu, Sire, je n’ai vraiment rien fait pour cela, c’est quelque chose d’inexplicable que j’ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent. »

Louis XVIII n’accepte pas la Constitution sénatoriale : il préfère accorder à ses sujets la Charte constitutionnelle qui reprend les idées libérales proposées mais rejette l’équilibre des pouvoirs, le roi en accordant aux deux chambres.

Le 13 mai 1814

Talleyrand, déçu dans son ambition de présider le ministère, est nommé ministre des Affaires étrangères.

Image du Diable Boiteux (1948) de et avec Sacha Guitry

Le 30 mai 1814

Il signe le traité de Paris qu’il a négocié : la paix entre la France et les Alliés, la fin de l’occupation, pas d’indemnités de guerre, le retour aux frontières de 1792 (plus quelques villes, une part de la Savoie et les anciens comtats pontificaux) et l’annonce du congrès de Vienne, dont les bases sont posées. Parmi les dispositions, la France, qui a conservé ses colonies (sauf l’île de France, Tobago et Sainte-Lucie), s’engage à abolir la traite négrière dans les cinq ans (reprenant ainsi la loi du 29 mars 1815 que Napoléon avait promulguée à son retour de l’île d’Elbe) et conserve les œuvres d’art pillées par Bonaparte.

Paul Meurisse est Talleyrand dans Le congrès s'amuse (1966) film germano-austro-français réalisé par Géza von Radványi

Le 4 juin 1814

Louis XVIII, restauré sur le trône de France après l’abdication le 14 avril 1814 de Napoléon, nomme , Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord qui lui fait allégeance, il est fait chevalier de l’ordre de la Toison d’or (n° 868). La principauté de Bénévent est rendue au pape. Le Roi le fait enfin « prince de Talleyrand » et pair de France.

Catherine, son épouse, sera désormais connue comme la princesse de Talleyrand, titre qu’elle portera jusqu’à sa mort. La princesse de Talleyrand, est une figure du Tout-Paris impérial et les méchantes langues disent alors qu’elle est la femme la plus stupide de Paris. D’aucuns l’ont rendue célèbre pour avoir dit beaucoup de « bêtises », dont le fameux : « Je suis d’Inde », vraisemblablement apocryphe.

Le 8 septembre 1814

Talleyrand défend le budget devant la chambre des pairs. Pour la première fois, comme en Angleterre, l’État se voit dans l’obligation de payer toutes les dettes qu’il contracte.

Du 18 septembre 1814 au 9 juin 1815

Louis XVIII charge logiquement Talleyrand de représenter la France au congrès de Vienne et approuve les « instructions » qu’il a proposée. Le diplomate part avec quatre objectifs, les dispositions concernant la France ayant déjà été réglées par le Traité de Paris :

  • prévenir les vues de l’Autriche sur la Sardaigne ;
  • faire en sorte que Naples revienne à Ferdinand IV de Bourbon ;
  • défendre la Pologne face à la Russie ;
  • empêcher la Prusse de mettre la main sur la Saxe et la Rhénanie.

Talleyrand dans Le Congrès de Vienne (docu-fiction de Monika Czernin, 2014)
Image du film Le congrès s'amuse (1966) de Géza von Radványi
Sacha Guitry dans son film Le Diable boiteux, 1948

Le 16 septembre 1814

Les tractations informelles du congrès de Vienne débutent . Talleyrand, qui y est assisté par le duc de Dalberg, le marquis de la Tour du Pin et le comte de Noailles, y arrive le 23 septembre, l’ouverture étant prévue pour le 1er octobre. Tenu à l’écart des principales réunions qui ont lieu entre les quatre pays (Royaume-Uni, Autriche, Prusse, Russie) qui ont déjà approuvé un protocole le 22 septembre, il est cependant invité à une discussion le 30 septembre où Metternich et Hardenberg emploient les mots «puissances alliées ».

 Il réagit alors :

« Alliées…, dis-je, et contre qui ? Ce n’est plus contre Napoléon : il est à l’île d’Elbe… ; ce ne n’est plus contre la France : la paix est faite… ; ce n’est sûrement pas contre le roi de France : il est garant de la durée de cette paix. Messieurs, parlons franchement, s’il y a encore des puissances alliées, je suis de trop ici. […] Et cependant, si je n’étais pas ici, je vous manquerais essentiellement. Messieurs, je suis peut-être le seul qui ne demande rien. De grands égards, c’est là tout ce que je veux pour la France. Elle est assez grande par ses ressources, par son étendue, par le nombre et l’esprit de ses habitants, par la contiguïté de ses provinces, par l’unité de son administration, par les défenses dont la nature et l’art ont garanti ses frontières. Je ne veux rien, je vous le répète ; et je vous apporte immensément. La présence d’un ministre de Louis XVIII consacre ici le principe sur lequel repose tout l’ordre social. […] Si, comme déjà on le répand, quelques puissances privilégiées voulaient exercer sur le congrès un pouvoir dictatorial, je dois dire que, me renfermant dans les termes du traité de Paris, je ne pourrais consentir à reconnaître dans cette réunion aucun pouvoir suprême dans les questions qui sont de la compétence du congrès, et que je ne m’occuperais d’une proposition qui viendrait de sa part. »

Mémoires de Talleyrand

Talleyrand provoque la colère des quatre (Metternich déclare : « nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre nous ! »).

Paul Meurisse est Talleyrand dans Le congrès s'amuse (1966) de Géza von Radványi

Le 3 octobre 1814

Talleyrand menace de ne plus assister à aucune conférence, se pose en défenseur des petites nations qui assistent à partir de ce moment aux délibérations et exploite les divisions qui se font jour entre les quatre. Appuyé par le Royaume-Uni et l’Espagne, il obtient ainsi que les procès-verbaux des précédentes réunions soient annulés. Le congrès s’ouvre finalement le 1er novembre. Pour Jean Orieux, aucun sujet important n’est abordé dans les réunions officielles (tout se passe dans les salons) ; les petites nations se lassent et finissent par ne plus y assister. Talleyrand reste alors que les véritables délibérations commencent (il intègre le comité des grandes puissances le 8 janvier 1816) :

« C’est ainsi que le comité des Quatre devint le comité des Cinq ».

Le 3 janvier 1815

Il s’allie à l’Autriche et au Royaume-Uni : un traité secret est signé, ce qui lui permet d’écrire, triomphant, à Louis XVIII :

« Maintenant, Sire, la coalition est dissoute, et elle l’est pour toujours. La France n’est plus isolée en Europe… »

Par là, il s’oppose à la Prusse et à la Russie : la première n’obtient qu’un morceau de la Saxe et la seconde qu’une partie de la Pologne, qu’elles se partagent. En effet, Talleyrand est partisan d’une Allemagne fédérale qui soit le centre d’équilibre entre les différentes puissances, en particulier la Prusse et l’Autriche. La Prusse et la France se retrouvent avec une frontière en commun, ce qui lui est reproché par une partie des biographes comme la source des guerres franco-allemandes futures ; il est défendu par d’autres. Talleyrand signera l’acte final du congrès le 9 juin 1815.

En échange de la restitution de la principauté de Bénévent, Talleyrand obtient également une compensation financière et le titre de duc de Dino (du Eoi rétabli Ferdinand des Deux-Siciles), qu’il transmet à son neveu, et par là à sa nièce Dorothée, qui a brillé durant le congrès.

Le 1er mars 1815

La Restauration ne dure pas.

Napoléon quitte son exil de l’île d’Elbe et débarque à Golfe-Juan.

Le 10 mars 1815

Débarquement de Napoléon au Golfe Juan. 

 Images de Napoléon (1954) de Sacha Guitry

Le 19 mars 1815

Napoléon est aux portes de Paris. Louis XVIII et sa cour prennent la fuite pour Gand.

Niels Arestrup et Patrick Chesnais dans Le Souper de Jean-Claude Brisville

Le 18 juin 1815

L’armée française bat en retraite à Waterloo, la Prusse est venue aider l’armée anglaise.

La défaite de Waterloo réinstalle Louis XVIII sur le trône de France.

Waterloo en images
Reconstitution de la bataille de Waterloo (2025)
Reconstitution de la bataille de Waterloo (2025)
Claude Rich est Charles-Maurice de Talleyrand dans « Le Souper » (1992) d’Édouard Molinaro Le film montre un duel oratoire, à table, en 1815 entre les deux hommes politiques les plus inoxydables et craints de leur temps. Leur bras de fer est une élégante joute verbale entre deux ministres cyniques qui se détestent mais dont le sort est totalement lié. Le 6 juillet 1815, trois semaines après la défaite de l’Empereur de Waterloo, Talleyrand, ministre des affaires étrangères, invite à dîner le redouté ministre de la police, Fouché, régicide et artisan de la Terreur. Leur point commun ? Ils ont survécu au plus haut niveau de responsabilités à tous les soubresauts depuis la Révolution. Dehors, les Parisiens grondent sans connaître le remplaçant de Napoléon en route pour l’exil. Talleyrand entend imposer Louis XVIII, tandis que Fouché lui oppose Napoléon II, Louis-Philippe ou la République. De ce Souper fin où le sort de la France se règle sur une nappe, Molinaro produit une comédie dramatique aigre-douce montrant le peu de cas fait aux aspirations du peuple… Et Talleyrand l’intrigant finit par emporter le morceau : Louis XVIII sera le successeur…
Pour dîner avec le diable il faut une longue cuillère selon un dicton (qui connaît des variantes). À la table de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord Balzac serait bien allé… Dans la Comédie humaine le roi des habiles distille ses conseils et passe en claudiquant (Le Contrat de mariage, Une ténébreuse affaire…), Henri de Marsay est son disciple. Il est «inimitable» s’exclame dans un récit Honoré. Comme Lamartine ou Goethe il le défend, le tient pour « un politique de génie», qui «n’est manchot que du pied».

En 1816

Séparée du prince, un temps exilée, elle finit par se retirer à Paris, recevant avec moins de succès en son hôtel de la rue de Lille, où elle meurt sans postérité.

Le 27 décembre 1816

Le Prince de Talleyrand signe « sous le sceau de l’honneur », une convention de séparation amiable, assurant à Catherine désormais princesse de Talleyrand des ressources contre son exil à l’étranger. Elle finit par revenir à Paris, Talleyrand s’en accommodant. Il commente au décès le 27 septembre 1828 du duc de San Carlos, la fin de sa liaison de Catherine ainsi :

« Le duc de San Carlos était l’amant de ma femme, il était homme d’honneur et lui donnait de bons conseils dont elle a besoin. Je ne sais pas maintenant dans quelles mains elle tombera. »

Talleyrand

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord se soucie encore de Catherine qui reste son épouse.

Charles Maurice de Talleyrand Périgord

Sa grande amie Aimée de Coigny disait à son sujet :

« Pour une âme crédule, il est une preuve satisfaisante de l’existence du diable».

Durant les dernières années de sa vie, la princesse de Talleyrand habite au 80, rue de Lille à Paris où elle reçoit à sa table des écrivains anglais. L’académicien Viennet vient chez elle lire ses tragédies inédites. Tout cela laisse à penser qu’elle n’était ni si sotte ni si ignorante.

Thomas Raikes fils (1777-1848), banquier et célèbre mémorialiste anglais qui se trouve alors à Paris fait partie de ses familiers et est présent lors de son agonie et de son décès. Il a reproduit ce document dans son journal, ajoute gravement : « Il est curieux qu’après toutes les allusions diaboliques faites à Talleyrand, son agent principal s’appelle tout justement Demon. » Mais il fait cette autre remarque, moins saugrenue, que la forme même de la déclaration inscrite sur les registres de l’Église prouve combien Talleyrand avait le souci d’en finir avec son mariage. Il prépare déjà sa suprême réconciliation avec l’Église.

Un incident éclate au chevet du lit de la défunte. Les journaux de Paris n’en dirent rien mais le récit en fut publié par les journaux anglais. Durant son agonie, la princesse avait remis à l’archevêque de Paris une cassette pour une nièce de son mari, la duchesse d’Esclignac17. Celle-ci s’étant présentée dans la chambre où la princesse de Talleyrand venait de mourir, l’archevêque s’acquitta de son mandat. Mais survint un agent du prince qui réclama la cassette. Une violente querelle s’éleva sur-le-champ. Un juge de paix dut intervenir.

Que contenait cette cassette, si l’incident relaté est exact ? Pouvait-il s’agir de papiers sur lesquels le prince de Talleyrand voulait remettre la main, telles des pièces relatives à Elisa-Alix-Sara, dite Charlotte ? L’affaire fut arrangée : la duchesse d’Esclignac reçut 200 000 francs en échange de la mystérieuse cassette.

Robert Rimbaud est Talleyrand dans Joséphine ou la Comédie des Ambitions (1979) série télévisée de Robert Mazoyer

Le 23 janvier 1825

En signe de gratitude, la princesse de Talleyrand est reçue quinze ans plus tard, dans l’Ordre Royal des Dames Nobles de la Reine Marie-Louise d’Espagne (1782-1824). Elle demande et obtient du Roi Charles X l’autorisation de porter les insignes de cet ordre en France.

Marie-Louise de Bourbon, duchesse de Lucques

Le 25 juillet 1830

Charles X promulgue les « ordonnances de Saint-Cloud » qui dissolvent les chambres, convoquent les collèges électoraux en changeant de mode d’élection, et suspendent la liberté de la presse. Sous le règne de Charles X, la France, vaincue sous Napoléon et pansant ses plaies sous Louis XVIII, reprend pleinement sa place dans le concert des nations, jouant après la campagne victorieuse en Espagne de 1823 un rôle décisif dans l’indépendance de la Grèce et mettant fin, par la prise d’Alger à la piraterie barbaresque et à la traite des Blancs qui sévissaient depuis des siècles. La politique étrangère du Roi suscite l’admiration de Metternich et son incompréhension face aux événements de 1830.

Les 27, 28 et 29 juillet 1830

Les opposants aux ordonnances de Saint-Cloud soulèvent Paris : ce sont les Trois Glorieuses de 1830, ou « révolution de Juillet », qui renversent finalement Charles X.

La Liberté guidant le Peuple d'Eugène Delacroix (1830)

Le 30 juillet 1830

 Louis-Philippe duc d’Orléans, est nommé lieutenant général du Royaume par les députés insurgés.

Le 31 juillet 1830

 Charles X  préside son dernier conseil des ministres le 31 juillet 1830 dans le cabinet Frais du Grand Trianon.

Louis-Philippe accepte ce poste. Il s’enveloppe alors d’un drapeau tricolore avec La Fayette et paraît ainsi à son balcon.

Louis-Philippe d'Orléans

 

Le 2 août 1830

Charles X, retiré à Rambouillet, abdique et convainc son fils aîné le Dauphin Louis-Antoine de contresigner l’abdication.

Louis-Philippe Ier , Roi des Français

L’abdication est contresignée par Louis Antoine de France qui déclare renoncer à ses droits en faveur de son neveu. Charles X a eu du mal à convaincre son fils de signer et, le court instant entre l’abdication de son père et sa propre abdication, le duc d’Angoulême est Roi de France. Il aurait règné sous le nom de Louis XIX. Cette abdication, contraire aux lois fondamentales du royaume, est de toute façon sans effet, car Louis Philippe d’Orléans se fait proclamer Roi des Français par les chambres le 7 août.

Le 10 décembre 1834

Catherine décède à son domicile parisien : 80, rue de Lille, le 10 décembre 1834, à l’âge de soixante-douze ans. La déclaration du décès sur les registres de l’église Saint-Thomas-d’Aquin est ainsi rédigée :

« Le 12 décembre 1834 fut présenté à cette église le corps de Catherine, veuve de Georges François Grand, connue civilement comme princesse de Talleyrand, âgée de soixante-quatorze ans, décédée l’avant-dernière nuit, munie des sacrements de l’Église, au numéro 80 de la rue de Lille. Ses obsèques furent faites en présence de Mathieu-Pierre de Goussot et de Charles Demon (agent du prince), amis de la morte, qui ont signé avec nous. »

La tombe de Catherine Worlée, princesse de Talleyrand, au cimetière du Montparnasse à Paris (2e division)

Sources :

  • Antoinetthologie
  • Catherine, Princesse de Talleyrand (2007) par Jacques Brun
  • Assassinats politiques : L’exécution du Duc d’Enghien ou un crime pour un Empire… par Sébastien-Philippe Laurens (2019)
  • Histoire populaire, anecdotique et pittoresque de Napoléon et de la Grande Armée d’Emile Marco de Saint-Hilaire (1796-1877)
  • Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand : Le prince immobile, Fayard, 2003

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