Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau

Honoré Gabriel de Mirabeau aux Etats Généraux par Benjamin Warlop

Le 9 mars 1749

Naissance de Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, plus communément appelé Mirabeau, dans le château de Bignon-Mirabeau dans le Loiret. Il est le cinquième enfant et second fils de Victor Riquetti de Mirabeau (1715-1789), économiste de renom, et de Marie-Geneviève de Vassan (1725-1795), Honoré Mirabeau est issu par son père d’une famille de la noblesse provençale et par sa mère, d’une lignée de financiers.

Victor Riquetti de Mirabeau

 

Gabriel est né avec un pied tordu, deux grandes dents et surtout une tête énorme (ce qui a fait dire qu’il était hydrocéphale). Il a également la langue enchaînée par le filet. Avant de présenter l’enfant à son père, la nourrice le prévient : « Ne vous effrayez pas ». Et l’accoucheur d’ajouter : « Il aura beaucoup de peine à s’exprimer ». Mirabeau admettra sa difformité, mais voudra en tirer sa force : 

« On ne connaît pas toute la puissance de ma laideur ».

En 1750

Naissance de sa sœur, Victoire Françoise Riquetti de Mirabeau (1750-1754).

En 1751

Naissance et mort de son frère Jean-Antoine Riquetti de Mirabeau.

En 1752

À l’âge de trois ans, Gabriel est encore défiguré par une petite vérole mal soignée ; son visage au teint livide en garde de profondes cicatrices. Son enfance est marquée par la sévérité de son père qui n’a pas d’affection pour lui.

Le 4 septembre 1752

Naissance de sa sœur, Marie Louise Catherine Riquetti de Mirabeau (1752-1807), future épouse du marquis Jean Paul de Clapiers-Cabris de Grasse (1750-1813).

En 1753

Naissance de son frère, Victor Riquetti de Mirabeau (1753-1756).

En 1754

Son père écrit à son frère, le bailli de Mirabeau : « Ton neveu est laid comme le fils de Satan ». Il a également pour habitude de l’appeler « Monsieur l’ouragan » ou « le comte de la Bourrasque ».

Le 30 novembre 1754

Naissance de son frère, le vicomte de Mirabeau André Boniface Louis Riquetti de Mirabeau (1754-1792).

Gabriel est placé par son père chez l’abbé Choquard à Paris. Destiné à une carrière militaire, il accumule les dettes de jeu, si bien que son père le fait emprisonner sur l’île de Ré par lettre de cachet.

L'Île de Ré

Il étudie à la faculté de droit de l’université d’Aix-en-Provence où il fréquente, notamment Jean-Etienne Portalis (1746-1807), futur rédacteur du Code civil (en 1804).

Place de l'hôtel de ville d'Aix-en-Provence

En 1768

Gabriel est incorporé à un régiment, mais contracte des dettes, ce qui provoque de nouveau la colère de son père. Il gagne une réputation de libertinage : 

« Mais le monde ne pardonne pas à Mirabeau cette sorte de férocité, d’exaspération physique que remplaçait chez lui la légèreté du libertinage à la mode : une fougueuse nature éclatait dans ces vices, au lieu de la gracieuse corruption qu’on était accoutumé à admirer ».  

Gustave Lançon, Histoire de la littérature française

En 1768-1769

Il participe à la campagne de Corse, ce dont il se repentira.

 « J’avoue, messieurs, que ma première jeunesse a été souillée par une participation à la conquête de la Corse. »

Mirabeau en novembre 1789

Le charme du maquis corse pour un comte...

Le 23 juin 1772

Gabriel de Mirabeau épouse en l’église du Saint-Esprit d’Aix-en-Provence Émilie de Covet-Marignane (1752-1800), fille du puissant marquis de Marignane.

Gabriel de Mirabeau
Émilie de Covet-Marignane (1774) par Elisabeth-Louise Vigée Le Brun
L'église du Saint-Esprit d'Aix-en-Provence

En 1773

La comtesse de Mirabeau accouche d’un fils, Victor, qui mourra en 1778.

Honoré se sépare vite de la riche héritière qu’il a épousée

En 1774

Mirabeau père demande l’emprisonnement de Gabriel au château d’If, au large de Marseille, pour « le remettre dans le droit chemin », emprisonnement qui dure près d’un an.

Le château d'If

En 1775

Gabriel est finalement exilé au château de Joux, en Franche-Comté. Là, Mirabeau use de son charme auprès du gouverneur pour se rendre de nombreuses fois à Pontarlier : à l’occasion des fêtes organisées pour le sacre de Louis XVI, il y rencontre Sophie de Monnier (1754-1789), jeune femme mariée au président de la chambre des comptes de Dole qui est près de cinquante ans son aîné ; celle-ci devient sa maîtresse. Ils s’enfuient tous deux aux Provinces-Unies, tandis qu’on les juge à Pontarlier par contumace (Sophie sera condamnée à l’enfermement à vie dans une maison de repentance pour crime d’adultère-un couvent-, Mirabeau à mort pour rapt et séduction). Sophie se suicidera en 1789.

Le château de Joux
Sophie de Monnier : « Elle est douce, et n'est ni pusillanime ni nonchalante, comme sont tous les naturels doux; elle est sensible, et n'est point facile; elle est bienfaisante, et sa bienfaisance n'exclut ni le discernement, ni la fermeté »

Mirabeau a consigné une chronologie des événements dans des Souvenirs tracés de sa main, depuis Pontarlier jusqu’à son arrivée à Amsterdam avec Sophie :

Du  au 

« J’arrive le 25 mai à Pontarlier. Mois de juin. Sophie vient au château de Montpelat. Mois de juillet. Fêtes pour le sacre. Je ne parais plus chez le marquis de Monnier. 25 octobre. À son retour de ses terres, j’y vais. Voyage en Suisse en Novembre. 13 décembre. Je fus heureux. Le 14 janvier 1776. Je me cache chez Sophie pour ne pas remonter au château. (…) Jeudi 14 mars. Je passe la nuit à la Perspective avec Sophie. (…) Première évasion, tentée avec Le Gay le mardi 14 mai, empêchée par Montherot. Seconde, dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25, avec le chevalier de Mâcon. (…) Je pars dans la nuit de mardi 13 août au mercredi 14, pour Verrières. (…) J’arrive le vendredi 23. Samedi 24, Sophie arrive aux Verrières à onze heures et demie du soir. Vendredi 15. Départ des Verrières à dix heures du soir. Le jeudi 26. Arrivé à Roterdam. Lundi 7 octobre 1776. Arrivé à Amsterdam ».

Gabriel de Mirabeau

Bernard-Pierre Donnadieu incarne Mirabeau dans Les Jupons de la Révolution (1989)

En 1776 et 1777

Sophie et Gabriel séjournent neuf mois à Amsterdam.

« L’avenir ne m’offrait que trois perspectives: la mort, l’esclavage accompagné du désespoir, et le bonheur. J’ai choisi celui-ci; qui aurait pu hésiter ?… »

Sophie de Monnier

Mirabeau publie alors son Essai sur le despotisme, qui dénonce l’arbitraire du pouvoir royal : 

« Le despotisme n’est pas une forme de gouvernement […] s’il en était ainsi, ce serait un brigandage criminel et contre lequel tous les hommes doivent se liguer. »

En mai 1777

Arrêtés ensemble, ils sont reconduits en France sous escorte policière. Sophie, enceinte, est placée en maison de santé chez Mademoiselle Douay, à Paris.

En 1778

Après son accouchement, Sophie est séparée de sa fille, prénommée Gabrielle Sophie, et enfermée au couvent des sœurs de Sainte-Claire, à Gien, tandis que Mirabeau, condamné à mort par contumace, est à nouveau enfermé par lettre de cachet au donjon de Vincennes. Il y restera quarante-deux mois.

Le donjon de Vincennes

Il y rencontre le marquis de Sade (1740-1814), qui y est enfermé à la même époque.

Tous deux tuent le temps en prison en écrivant. Mirabeau est non seulement un grand orateur, mais a aussi une plume alerte, et acide, truffant ses textes de jolies formules. Un exemple de son style alerte :

« Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit : là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes… ».

Mirabeau est l’auteur de «Erotika Biblion», textes libertins assez crus écrits à Vincennes, publiés en 1783 et plusieurs fois réédités. L’édition de 1910 comporte une préface et des commentaires de Guillaume Apollinaire. Il écrit également à cette période des libelles et ses «lettres à Sophie» passionnées («les amours qui finissent ne sont pas les nôtres… »).

Mirabeau et Sade sont, paraît-il, parents par les femmes ; ils ont aussi quelques autres affinités, non seulement en matière de plume et de libertinage, mais aussi en gestion de fortune : ces deux seigneurs savant si bien gérer leurs terres qu’ils arriveront à la Révolution couverts de dettes…

En 1780

Une correspondance s’échange entre Gabriel et Sophie, dont les lettres seront publiées, en partie, en 1792 par Pierre Louis Manuel (1751-1793), admirateur du comte de Mirabeau, sous le titre de Lettres à Sophie. Leur fille, Gabrielle Sophie, qu’on avait confiée à une nourrice de Deuil , meurt à l’âge de deux ans. sans que son père n’ait jamais pu la connaître.

Les décès coup sur coup de ses deux seuls petits-enfants, Victor et Gabrielle- Sophie, adoucissent Mirabeau père, qui ne souhaite pas que sa lignée s’éteigne. Il accepte de faire libérer son fils aîné, à condition de détenir une autre lettre de cachet qui pourrait le renvoyer en prison : Mirabeau fils accepte la condition, et doit lui-même écrire aux ministres pour appuyer la requête paternelle.

Le 13 décembre 1780

Après quarante-deux mois d’emprisonnement, Mirabeau est libéré, mais reste sous la tutelle vigilante de son père.

En janvier 1781

Mirabeau s’installe à Paris.

En avril 1781

Mirabeau fuit Paris et ses créanciers. 

En mai 1781

Gabriel rend une visite secrète à Sophie au couvent de Gien. Mais il la quitte rapidement, s’attachant à trouver un arrangement définitif avec sa famille et le marquis de Monnier, avec l’accord de Sophie, et se tourne vers la politique. 

 « La première partie de la vie de Mirabeau est remplie par Sophie, la seconde par la révolution. Un orage domestique, puis un orage politique, voilà Mirabeau ».

Victor Hugo , Une étude sur Mirabeau

Sophie de Monnier par Louis Sicardi

En mars 1783

La mort du marquis de Monnier libère Sophie qui s’installe dans un nouveau logis attenant au couvent et « souvent se rend dans les châteaux environnants, où partout son esprit et son amabilité lui assurent un accueil empressé »…

Alors qu’on essaiera de la persuader de retourner auprès du marquis, Sophie s’écrira : 

« L’intérêt jamais ne me guidera; on peut tout m’ôter, hors ma façon de penser et mes sentiments;
jamais je ne rentrerai chez lui, je le déclare: je préférerais l’échafaud !
 »

Elle  se donnera la mort en 1789.             

En 1782

Se réconciliant avec son père, qui commence à voir en lui la puissance politique et l’intelligence, Mirabeau se concentre désormais sur l’absolution de ses différentes condamnations. S’il ne purge pas sa peine avant mai 1782, il devra 40 000 livres de dommages et intérêts ; il se livre donc le 8 février 1782 à Pontarlier, et demande l’absolution aux juges. Sa défense est assez simple : une femme mariée ne peut être victime de rapt, et Sophie l’a suivi parfaitement librement, la séduction ne pouvant donc être retenue.

Sa femme demande la séparation de corps en 1782 et est défendue par Portalis. Mirabeau défend sa propre cause dans ce procès qui défraie la chronique. Il le perd, après une joute oratoire assez hostile entre les deux orateurs.

En juillet 1783

Emilie de Mirabeau obtient la séparation de corps. Mirabeau ne montre pas de ressentiment à l’encontre de Portalis car, non seulement il reconnaît publiquement ses qualités oratoires et sa loyauté, mais, de surcroît, il le consultera plus tard sur une affaire et demandera son appui lors de la campagne électorale de 1789 pour les états généraux, en Provence.

En 1785 

Mirabeau fait un discours de Dénonciation de l’agiotage au Roi et à l’assemblée des notables.

Buste de Mirabeau par Lucas de Montigny

En juin 1786

Talleyrand (1754-1838) avec qui il est lié, lui obtient une mission secrète à Berlin, où il reste six mois pour le compte du Contrôleur général des finances de Louis XVI, Charles-Alexandre de Calonne (1734-1802). Il tente en vain d’être nommé à un vrai poste diplomatique. De dépit il publie sa Dénonciation de l’agiotage en 1777 qui lui vaut une lettre de cachet l’exilant en Belgique pour plusieurs mois.

Charles-Alexandre de Calonne par Elisabeth Vigée Le Brun

En janvier 1787

À son retour, furieux de n’avoir rien obtenu, il publie un pamphlet  Dénonciation de l’agiotage (mars 1787) qui entraîne une lettre de cache et le contraint à fuir à Liège, puis à Tongres.

En 1787

Proche du philosophe juif alsacien Cerf Beer (1726-1793), Mirabeau fait paraître Sur Moses Mendelssohn, sur la réforme politique des Juifs, inspiré du travail de l’auteur allemand Christian Wilhelm von Dohm (1751-1820) qui publie Über die bürgerliche Verbesserung der Juden (De la réforme politique des juifs) en 1781 (puis traduit en 1782).

Liège

En 1788

Mirabeau fait partie, entre autres avec Brissot (1754-1793) et Condorcet (1743-1794), des fondateurs de la Société des amis des Noirs, créée pour l’abolition immédiate de la traite des Noirs et progressive de l’esclavage dans les colonies.

Mirabeau se présente en Provence aux élections des états généraux  de 1789. Repoussé par la noblesse, cet aristocrate déclassé publie un discours véhément adressé aux nobles provençaux. Il embrasse l’idée de réformer la société française dans son ensemble : il est l’un des pères fondateurs de la Révolution française, partisan d’une monarchie constitutionnelle.

Le 5 décembre 1788

Le Parlement de Paris accepte le doublement du Tiers, défendu par la Reine, mais ne se prononce pas sur la question du vote par ordre ou par tête. Louis XVI se fâche et déclare aux parlementaires :

« c’est avec l’assemblée de la Nation que je concerterai les dispositions propres à consolider, pour toujours, l’ordre public et la prospérité de l’État »

Statue de Mirabeau au palais de justice d'Aix-en-Provence
Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 29 janvier 1789

Lettre de convocation des états généraux à Versailles :

« De par le Roi,Notre aimé et féal.Nous avons besoin du concours de nos fidèles sujets pour Nous aider à surmonter toutes les difficultés où Nous Nous trouvons relativement à l’état de Nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de Notre royaume. Ces grands motifs Nous ont déterminé à convoquer l’Assemblée des États de toutes les provinces de notre obéissance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous nos yeux, que pour Nous faire connaître les souhaits et doléances de nos peuples, de manière que par une mutuelle confiance et par un amour réciproque entre le souverain et ses sujets, il soit apporté le plus promptement possible un remède efficace aux maux de l’État, que les abus de tous genre soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens qui assurent la félicité publique et qui nous rendent à Nous particulièrement, le calme et la tranquillité dont Nous sommes privés depuis si longtemps. Donné à Versailles, le 24 janvier 1789. »

Parallèlement à ces élections, de grands efforts de concertation et de rédaction sont accomplis dans tout le royaume pour apporter une réponse au Roi sur les dysfonctionnements de son royaume et les doléances de ses sujets.

Un cahier de doléances

« Sire, nous sommes accablés d’impôts de toutes sortes ; nous vous avons donné jusqu’à présent une partie de notre pain, et il va bientôt nous manquer si cela continue. […] Nous n’en pouvons plus et qu’il faut nous diminuerons impôts. Ce qui nous fait bien de la peine, c’est que ceux qui ont le plus de bien paient le moins. Nous payons la taille, et le clergé et la noblesse rien de tout cela. Pourquoi donc est-ce que ce sont les riches qui paient le moins et les pauvres qui paient le plus ? Est-ce que chacun ne doit pas payer selon son pouvoir ? Sire, nous vous demandons que cela soit ainsi, parce que cela est juste. »

Extrait du cahier de doléances des paysans de Culmont, 1789

Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière de Robert Enrico

Dès janvier 1789

Dans toutes les paroisses de France, se rédigent les cahiers de paroisses qui, regroupés, mis en forme et résumés lors des assemblées de bailliage deviendront les cahiers de doléances avec lesquels les députés élus monteront à Versailles.

Plus de 60000 de ces cahiers rédigés par des curés, des notaires, des avocats, des membres de corporations ont ainsi été constitués dans toute la France. Des cahiers parvenus jusqu’à notre époque il se dégage un ensemble de points qui semble faire l’unanimité des trois ordres.

Portrait miniature d'Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (vers 1789)

Le 6 avril 1789

Mirabeau se présente en Provence aux élections des États généraux de 1789. Rejeté par la noblesse, cet aristocrate déclassé publie un discours véhément adressé aux nobles provençaux. Il est alors élu par le tiers état, à Aix et à Marseille. Surnommé « l’Hercule de la liberté », « l’Orateur du peuple » et « la Torche de Provence », il reste le premier symbole de l’éloquence parlementaire en France. 

Mirabeau par Joseph Boze

Le 5 mai 1789

Ouverture des États-Généraux à l’hôtel des Menus Plaisirs à Versailles. On compte 1 214 députés, dont 308 du Clergé, 285 de la Noblesse et 621 du Tiers-État.

Cortège des députés du Tiers-Etat : on reconnaît la silhouette de Mirabeau

Cette assemblée des trois ordres (clergé, noblesse et tiers état) qui n’avait plus été réuni depuis 1614, a pour objectif de dégager des solutions à la crise financière et au marasme que connait le pays.

Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Les députés du Tiers-Etat dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Mirabeau est interprété par Bernard Fresson L'Eté de la Révolution de Lazare Iglésis

La Reine se rend à la salle escortée par les gardes du Corps du Roi, et accompagnée dans sa voiture par la comtesse de Provence, Madame Elisabeth, Mesdames Adélaïde et Victoire et par la princesse de Chimay Sa dame d’Honneur. La duchesse d’Orléans, la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti et la princesse de Lamballe, en robes de Cour et somptueusement parées, se rendent à la salle de l’assemblée dans leurs voitures et prennent place dans les tribunes derrière le Roi. Les fastes de l’Ancien régime vivent là leurs dernières heures.

Charlotte de Turckheim est Marie-Antoinette dans Jefferson à Paris (1995) de James Ivory

Louis XVI fait un discours dans lequel il fait preuve d’excellentes intentions et donne de bonnes promesses.

Ouverture des Etats Généraux

Y sont réunis tous les protagonistes de la révolution future…

À l’intérieur, le souverain est alors installé sous un baldaquin, situé devant l’escalier couvert qui assure actuellement la communication entre les deux cours. Les trois ordres sont assis séparément dans les gradins disposés en fer à cheval, tandis de hautes tribunes accueillent le public.

Images de l’été de la Révolution de Lazare Iglésis
Jean-François Balmer est Louis XVI  et Jane Seymour est Marie-Antoinette dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Pour Sa dernière représentation en majesté, la Reine est revêtue d’une robe de cour mauve et Sa coiffure est garnie de couronnes impériales. Au soleil, les diamants et la robe en tissu argenté de Marie Antoinette brillent d’une splendeur incomparable. Bien que le costume ait été calculé pour effacer Son image de la dame de Trianon vêtue d’une chemise, elle a en fait simplement montré la « richesse et la grandeur » que, selon La Fare, elle a continué à apprécier au détriment du peuple.

Marie-Antoinette dans Sa dernière parure de souveraine par Benjamin Warlop

«Majestueuse en grand habit tissé d’or et d’argent ornementée des joyaux de la couronne, dont le De Guise et le Miroir du Portugal, des Mazarin en amandes aux oreilles, de hautes plumes blanches flottant sur Sa coiffure piquée du Sancy et mêlée d’une variété de Lys dite couronnes impériales ornant depuis le XVIe siècle les parterres des palais impériaux autrichiens.»

Sylvie Le Bras-Chauvot, Marie-Antoinette l’Affranchie (2020)

Discours de Louis XVI à l'ouverture des états généraux, image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le discours d’ouverture de Louis XVI, bref et cassant laisse les députés sans réponse sur ce point et surpris tout le monde par son ton. En effet, le Roi précise que les Etats Généraux sont réunis à sa demande et que lui seul sera juge de décider de ce dont ils devront débattre. Barentin (1738-1819), le garde des Sceaux, fait ensuite l’éloge du Roi.

Jacques Necker par Duplessis

 

 

Necker (1732-1804) prononce enfin un très long discours qui fait prendre conscience aux députés de la situation financière désastreuse du royaume.

 

Il fait apparaître que la situation générale en France est beaucoup plus confuse qu’on ne le pensait ; le gouvernement est totalement désorienté.

 

Seul le contrôleur des finances aborde les raisons pour lesquelles les états généraux sont réunis : le déficit du budget. Mais il affirme qu’il sera aisé d’y remédier. Il ne parle pas du problème qui préoccupe le plus les députés : le vote par ordre, ou par tête, à l’issue de la séance solennelle, qui conditionne toute réforme.

Raymond Gérome est Necker dans Les Années Lumière
Jane Seymour est Marie-Antoinette dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 6 mai 1789

L’ensemble des députés du Tiers Etat se réunit dans cette même salle des menus plaisirs tandis que les deux ordres privilégiés se sont vus attribuer des salles de délibération pour vérifier les pouvoirs respectifs de leurs députés et donc se constituer. Du côté de la noblesse, seule une minorité de 47 députés souhaitent une vérification des pouvoirs commune aux trois ordres. Côté clergé, les avis sont plus partagés puisqu’ils sont 114 pour et 133 contre. Face à cette situation, le Tiers Etat ne doit surtout pas, comme certains voudraient le faire, effectuer la vérification des pouvoirs de ses députés et donc se constituer, ce qui reviendrait à accepter l’ancienne forme de consultation par ordre.

Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière

Mirabeau l’a bien compris et surgit à la tribune en criant :

«Rien de tout cela, Tant que les pouvoirs n’auront pas été vérifiés en commun nous ne sommes, nous Tiers-Etat, qu’une agrégation d’individus». 

En d’autres termes, il faut attendre.

Le 7 mai 1789

États généraux, le journal que le nouveau député publie depuis le 2 mai, est saisi. Une interdiction de publier les comptes-rendus des séances des états généraux est édictée par le conseil d’état. Mirabeau n’en tient pas compte et continue à publier le compte-rendu des séances de l’Assemblée, ainsi que les analyses des questions politiques à l’ordre du jour, d’abord sous le titre Lettres du comte Mirabeau à ses commettants du 10 mai au 25 juillet 1789, puis sous le titre Courrier de Provence, qui paraîtra encore après la mort de son fondateur jusqu’au 30 septembre 1791.

Le 4 juin 1789

Mort du Dauphin, Louis-Joseph-Xavier-François (1781-1789), à Meudon.

Mort du Dauphin dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)

Le 19 juin 1789

Ils sont 149 (dont six prélats) sur 200 à accepter de vérifier leur pouvoir au sein de l’Assemblée Nationale.

Sur les conseils de ceux qui refusent cette réunion des trois ordres, Louis XVI se résout à la rigueur et décide qu’une séance royale aura lieu le 23 juin où chacun des trois ordres reprendra sa place. D’ici là pour qu’aucune autre réunion de l’Assemblée Nationale n’ait lieu Louis XVI fait fermer la salle des menus plaisirs.

Le Roi et la Reine en deuil devant l'Assemblée dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 20 juin 1789

Serment du Jeu de paume

La salle de l’hôtel des Menus Plaisirs est fermée par ordre du Roi. Les députés du Tiers-Etat font le serment d’écrire une Constitution dans la Salle du Jeu de Paume.

La salle du Jeu de Paume de Versailles

 Sous la proposition de Mounier tous les députés moins une voix, prêtent serment de ne jamais se séparer avant qu’une Constitution soit rédigée et approuvée, en répétant chacun à leur tour «Je le jure !» .

Le Serment du Jeu de Paume par Jacques-Louis David
Le Serment du jeu de paume dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Dans cette étude de David pour Le Serment du jeu de paume, on reconnaît de dos Mirabeau... qui n'a jamais été plus beau.

Le 23 juin 1789

Tout est prêt aux yeux de Louis XVI pour une reprise en main vigoureuse de cette assemblée récalcitrante. Des forces armées sont rassemblées autour et dans Versailles et des textes destinés aux députés ont été préparés pour leur faire savoir qu’en cas de non-obéissance aux ordres royaux ils auraient à faire aux hommes d’armes.

Comme lors de la séance d’ouverture, les ordres sont introduits les uns après les autres en prenant soin de laisser le Tiers attendre plus d’une heure dehors, ce qui hérisse la fraction de la noblesse qui, depuis la formation de l’Assemblée, songe à faire cause commune avec celle-ci. Par cette maladresse, le Roi braque encore contre lui une partie de la noblesse, le seul ordre encore unanimement rallié à lui.

Necker est absent, Louis XVI paraît, entouré de toute la Cour, et commence un discours très dur contre l’Assemblée Nationale devant des députés consternés.

Image des Années Lumières de Robert Enrico

Louis XVI lui reproche tout d’abord son inaction depuis bientôt deux mois, puis il proclame que «l’ancienne distinction des trois ordres doit être conservée», que les députés élus par chacun des trois ordres doivent former trois chambres séparées ne pouvant délibérer en commun qu’avec l’accord du Roi que «toutes les décisions prises depuis le 17 juin par les députés sont nulles, illégales et inconstitutionnelles».

Les Etats pourraient délibérer des impôts, mais il sera interdit de traiter en commun «des affaires qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois ordres, la forme de constitution à donner aux prochains Etats, les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les prérogatives des deux premiers ordres». Suite à ce discours, il fait distribuer à tous les députés le texte qu’il vient de prononcer ainsi qu’un mémorandum intitulé «Les intentions du Roi» dans lequel il s’efforce de satisfaire certaines demandes du Tiers. Il y presse le clergé et la noblesse de renoncer à leurs privilèges pécuniaires, se prononce pour l’abolition de la taille, l’adoucissement de la gabelle, mais ne recule pas sur les droits seigneuriaux et féodaux. Il promet l’abolition des lettres de cachet, recherche un moyen de concilier la liberté de la presse et le respect de la religion, annonce la création d’états provinciaux (2/10 de clergé, 3/10 de noblesse et 5/10 de Tiers) pouvant délibérer en commun et dont la compétence et les attributions seraient élargies. Il exprime également le souhait que les douanes soient portées aux frontières du royaume, que l’administration de la justice soit améliorée, et que l’on en finisse avec l’usage des corvées pour la confection et l’entretien des chemins.

Il y a un tel écart entre son discours et ses intentions qu’on reste interloqué devant cet homme. Louis XVI cache-t-il derrière une fermeté maladroite et une volonté de s’imposer monarque, un réel souhait de conciliation ou bien est-ce par peur, couardise et faiblesse qu’après avoir manié le bâton il fait marche arrière ayant trop présumé de ses forces ?

Le Roi termine la séance par cette dernière phrase «je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre pour y reprendre vos séances. J’ordonne en conséquence au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles.»

Louis XVI dit qu’on devait se séparer, lui-même se lève et sort. La noblesse et le clergé sortent, mais au centre de la salle immobile le Tiers demeure dans le silence.

Le grand maître des cérémonies Dreux Brézé s’avance pour faire évacuer la salle. Derrière lui, un piquet de Gardes Françaises et un piquet de Gardes Suisses se sont arrêtés à la porte.

Alors Mirabeau se dresse et lui dit terrible :

« Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au Roi ; et vous qui ne sauriez être son organe auprès des États-Généraux, vous qui n’avez ici ni place ni voix, ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force ; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. »

Peter Ustinov dans Les Années Lumière (1989)
Mirabeau apostrophant Dreux Brézé
Bernard Fresson est Mirabeau dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Puis Bailly, président de l’Assemblée, lui dit que les débats de l’Assemblée ne peuvent être clos avant que celle-ci «n’en ait délibéré tranquillement» et que «la Nation assemblée n’a pas à recevoir d’ordre». 

L'abbé Sieyès, député du Tiers Etat, ami de Mirabeau qu'il surnomme l'« hercule de la liberté »

Dreux Brézé transmet la réponse au Roi, qui d’un geste las avoue son impuissance :

«Ils ne veulent pas partir ? Eh bien ! Foutre ! Qu’on les laisse !».

Louis XVI s'indigne : « N'y a-t-il aucun père parmi eux? »

Mirabeau ne tarde pas à devenir l’un des plus énergiques orateurs de l’Assemblée nationale et de la société des Jacobins. Le surnom d’« Hercule de la liberté » lui est donné par l’abbé Sieyès. À la sortie de l’Assemblée nationale, alors que la foule l’applaudit vivement, il proclame en désignant Mirabeau : « Vive, vive l’Hercule de la liberté ». Montrant son ami en retour, ce dernier répondit « Voilà Thésée ».

Le 24 juin 1789

Le Tiers reprend ses séances et le clergé en majorité le rejoint.

Le 25 juin 1789

Quarante-sept gentilshommes avec à leur tête le duc d’Orléans les rejoignent, à partir de là c’est la débandade.

Le 27 juin 1789

A Versailles, la nouvelle de l’acceptation par le Roi de la réunion des Trois Ordres en Assemblée nationale amène le peuple fou de joie, à envahir les cours du château où, sur la terrasse de Midi la Reine présente le nouveau Dauphin, Louis-Charles.

Le 8 juillet 1789

L’Assemblée inquiète de ces concentrations de troupe en demande le retrait au Roi, par l’intermédiaire de Mirabeau.

Peter Ustinov dans Les Années Lumière (1989)

Le 9 juillet 1789

 L’Assemblée Nationale devient Constituante.

Mirabeau rédige une adresse au Roi pour lui demander de retirer les troupes étrangères massées autour de Paris. Il participe également à la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (dont il écrit le Préambule avec Mounier), ce qui le popularise auprès du peuple.

Le 11 juillet 1789

Renvoi de Necker, ministre des finances.

Ce même jour

Décès de son père, Victor Riquetti de Mirabeau (1715-1789) à Argenteuil.

Le 14 juillet 1789

Prise de la Bastille.

La prise de la Bastille dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Le gouverneur, le marquis de Launay (1740-1789), est décapité au couteau et sa tête portée au bout d'une pique.

Le Roi est à la chasse. Il rentre bredouille et note «Rien» dans son journal…

Réveillé dans la nuit par le duc de la Rochefoucault  qui l’informe de la situation, il interroge :

_C’est une révolte?
_Non, sire! C’est une révolution!

Le 15 juillet 1789

Rappel de Necker sous la pression populaire.

Le 17 juillet 1789               

Réception de Louis XVI à l’Hôtel de Ville de Paris.

Louis XVI à l'hôtel-de-ville de Paris. Peinture monumentale de Jean-Paul Laurens (vers 1887)

Le 4 août 1789

Abolition des privilèges.

La Nuit du 4 août 1789, gravure de Isidore Stanislas Helman (BN)

Le 26 août 1789

Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Le 1er octobre 1789

Fête des gardes du corps du Roi en l’honneur du régiment de Flandres à l’Opéra de Versailles en présence de la famille royale.

Le 1er octobre 1789 dans Les Années Lumière (1989)

L’air «Ô Richard, ô mon Roi, l’univers t’abandonne», tiré d’un opéra de Grétry, est chanté par les soldats. Il devient un signe de ralliement royaliste.

Le peuple croit à une orgie antidémocratique…

Le 5 octobre 1789

Marie-Antoinette est au Petit Trianon et le Roi à la chasse lorsqu’on apprend que des femmes du peuple venues de Paris marchent sur Versailles pour demander du pain.

Diane Krüger dans Les Adieux à la Reine de Benoît Jacquot (2012)
Image du Versailles secret de Marie-Antoinette de Sylvie Faiveley et Mark Daniels (2018)

La famille royale se replie dans le château…

Image de Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

Le 6 octobre 1789

Vers cinq heures du matin, les appartements privés sont envahis. La Reine s’échappe en jupon par la porte dérobée à la tête de Sol lit de la chambre d’apparat.

Le matin du 6 octobre 1789 par Benjamin Warlop

Plus tard, Sa présence est réclamée par la foule. Elle va au-devant du peuple, courageuse, au mépris de Sa vie.

Elle s’avance sur le devant du balcon en tenant Ses enfants par la main. La foule hurle : « Pas d’enfant !!!».
                                                        D’un geste , Elle les repousse vers l’intérieur, et, seule, affronte l’ennemi qui grouille dans la cour de marbre … 

La famille royale est ramenée de force à Paris.

Départ du Roi de Versailles, par Joseph Navlet
Les Tuileries dans Marie-Antoinette (1956) de Jean Delannoy

Elle s’installe aux Tuileries et un semblant de vie de Cour se met en place.

Le 8 octobre 1789

Les députés Fréteau et Mirabeau proposent  d’instaurer le titre de Roi des Français à la place de celui de Roi de France.

Le 10 octobre 1789

L’Assemblée adopte cette nouvelle titulature.

Le 5 novembre 1789

Toute la noblesse, restée à Paris, se fait un devoir de se présenter assidûment chez le Roi. il y a donc une forte affluence, dans les semaines qui suivent l’installation du Roi, aux Tuileries.

Bernard Fresson incarne Mirabeau dans L’Été de la Révolution (1989) de Lazare Iglesis

Les jeunes nobles ne portent pas la cocarde tricolore, alors que Louis XVI la porte. Les femmes portent d’énormes bouquets de lys à leur côté et sur la tête, et dans des nœuds de rubans blancs.

Benoît Allemane était Mirabeau dans Je m'appelais Marie-Antoinette (1993) de Robert Hossein

 

Le 19 février 1790

 Reconnu coupable d’avoir projeté de faire évader le Roi Louis XVI et sa famille du palais des Tuileries, Thomas de Mahy, marquis de Favras (1744-1790), est pendu en place de Grève, à Paris. Il meurt courageusement, sans avoir impliqué quiconque.

Le 8 mars 1790

Mirabeau prononce au club des Jacobins un discours resté longtemps inédit contre la traite des Noirs, dont une formule « bières flottantes » dénonçant les navires négriers fera mouche puisqu’elle sera reprise, légèrement déformée en « longues bières », par Brissot en février 1791, puis par Robespierre en avril 1793.

Buste de Mirabeau par Houdon ( Louvre- Lens )
Pierre Meyrand incarne Mirabeau dans Marie-Antoinette (1975) de Guy-André Lefranc

La dégradation de la monarchie détermine le revirement politique de Mirabeau . Il devient le plus solide appui de Louis XVI et de Marie-Antoinette, en étant notamment le conseiller privé de Louis XVI, fonction secrète pour laquelle il se fait rémunérer en livres d’or par heure. Auprès de ses amis révolutionnaires, il appuie les idées de la révolution, alors que pour le Roi, et notamment la Reine, il se montre comme un ardent défenseur de la monarchie. Trahissant des deux côtés et corrompu par de nombreuses factions, Mirabeau propose au Roi d’accepter la monarchie constitutionnelle voulue par l’assemblée. Elle est selon lui, la seule sauvegarde possible de la royauté.

Ses actes sont à nuancer cependant : l’idéal constitutionnel de Mirabeau ne répondait pas seulement à un besoin vénal, mais certainement aussi à sa volonté de réconcilier l’assemblée et la monarchie, motivée par son obsession d’éviter à la France de sombrer dans l’anarchie.

Le 10 mai 1790

Mirabeau écrit à Louis XVI :

« Je promets au roi loyauté, zèle, activité, énergie et un courage dont peut-être on est loin d’avoir une idée ».

Mais son revirement est au moins autant motivé par de sordides motifs financiers que par des convictions politiques et il se fait grassement rémunérer par le Roi pour éponger ses dettes considérables. Il transmet au Roi des notes secrètes où il lui suggère de se servir de la Révolution pour restaurer son pouvoir. Pour cela, il suggère de forger à l’Assemblée un parti favorable à la monarchie, de corrompre certains opposants, voire de réclamer l’élection d’une nouvelle Assemblée. En cas d’échec, il laisse entrevoir la possibilité d’un coup de force. Le Roi, dans ce cas, quitterait Paris pour prendre la tête de troupes favorables à sa cause et rentrer dans la capitale afin de mettre un terme à la Révolution.

Michel Peyrelon est Mirabeau dans La Comtesse de Charny de Marion Sarraut
Portrait du comte de Mirabeau tenant l'adresse au Roi par Laurent Dabos

Pourtant, confiant dans sa légendaire éloquence, le tribun est persuadé qu’une entrevue serait plus efficace que tous les rapports écrits. Par le truchement de La Marck, il obtient un rendez vous avec la Reine. Celui-ci est fixé le 3 juillet 1790 à Saint Cloud, où la Cour réside pendant l’été. Mirabeau passe la nuit du 2 au 3 juillet chez son neveu, du Saillant, qu’il a mis dans la confidence et qui, au matin, le conduit en cabriolet à Saint Cloud. Le tribun s’introduit discrètement dans le château.

La fontaine-cascade des jardins du château de Saint-Cloud

Le 3 juillet 1790

Dans les jardins du château de Saint-Cloud, Marie-Antoinette rencontre le marquis de Mirabeau qui Lui expose son plan pour sauver la monarchie.

L'apparition de la Reine ( Jane Seymour) dans Les Années Lumière (1989)

La Reine le reçoit d’abord seule, puis Louis XVI les rejoint. La teneur de l’entretien est restée secrète, mais Marie Antoinette confiera au comte de La Marck, qu’Elle et le Roi « avaient acquis la conviction du dévouement sincère de Mirabeau à la cause de la monarchie et à leurs personnes« .
Quant au député provençal, il dira à son neveu :

« Je suis content, tout ira bien« .

Avant de se retirer, a-t-il baisé la main de Marie-Antoinette en lui disant :

« Madame, la monarchie est sauvée« ,

comme on l’a rapporté? Toujours est-il que ses convictions en sortent renforcées.

Marie-Antoinette ( Jane Seymour) et Peter Ustinov dans Les Années Lumière (1989)

« Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse. Mais je La sauverai. Rien ne m’arrêtera. Je périrai plutôt!»

déclare-t-il à La Marck en revenant.

Cependant, il ne se fait guère d’illusions sur la volonté et la capacité du Roi à exploiter utilement les informations qu’il lui transmet.

« La négociation n’était pas fort rassurante; on avançait, on reculait; on ne lui confiait rien du tout, et on lui demandait ses secrets, la pensée de son parti. Quelles que fussent, au fond, ses tendances royalistes, il était impossible d’aveugler entièrement un homme de tant d’esprit»,

souligne Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution Française.

Aussi Mirabeau place-t-il ses espoirs en Marie-Antoinette, qu’il juge plus déterminée que Son époux, à défaut d’être plus clairvoyante. Bien qu’il ne lui ait jamais parlé, il reconnaît à la Reine « une force d’esprit prodigieuse; c’est un homme pour le courage».

Mais, bien qu’il continue à envoyer régulièrement des notes aux souverains, la situation se dégrade et il s’inquiète : « Vous le verrez, la populace battra leurs cadavres ». A l’Assemblée, Mirabeau se bat sur tous les fronts; contre La Fayette et Necker, pour les assignats et le serment des prêtres. Mais aussi contre ses adversaires, qui tentent à plusieurs reprises de l’abattre. Si, bien souvent, il descend de la tribune sous les applaudissements, la rencontre de Saint Cloud, hélas, n’a rien changé : les souverains ne sont toujours pas disposés à entendre ses avis. Début mars 1791, Marie Antoinette écrit à Mercy Argenteau, l’ancien ambassadeur de sa mère, feue l’impératrice Marie Thérèse :

« Je crois que monsieur de Mirabeau peut nous être utile, sans cependant lui accorder la moindre confiance en rien».

Mirabeau, lui, n’est guère optimiste et constate amèrement :

« Les personnes qui entourent la reine m’ont toujours nui dans son esprit; je n’ai jamais eu sa confiance».

Le 12 juillet 1790

Constitution civile du clergé.

Le 14 juillet 1790

La fête de la Fédération

Sam Neill est La Fayette dans Les Années Lumière de Robert Enrico

Le 14 juillet, tout est prêt, y compris un Autel de la Patrie et un arc de Triomphe construit pour l’occasion à l’emplacement actuel de la Tour Eiffel. Les fédérés de toutes la France défilent dessous avec leurs tambours et leurs drapeaux ; ils sont 100 000 (selon les syndicats et 50 000 selon la police – on trouve les deux chiffres dans les sources). La foule des Parisiens prend place sur les talus que l’on a élevés autour de l’esplanade. Louis XVI prend place dans le pavillon dressé devant l’École militaire.

Mirabeau (Peter Ustinov) commentant et critiquant ce qui est en train de s'accomplir avec Robespierre dans Les Années Lumière

La Fayette est alors le premier à prêter serment, au nom des gardes nationales fédérées :

« Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l’intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu’elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. ».

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Nommé à cet office par le Roi, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord célèbre la messe devant 100 000 personnes le 14 juillet 1790, même s’il est peu familier de l’exercice, qu’il doit d’ailleurs réviser auprès de Mirabeau qui l’a bien plus entendue que lui, notamment en prison… 

Jean-François Balmer et Jane Seymour dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le Roi prête serment de fidélité aux lois nouvelles :

«Moi, roi des Français, je jure d’employer le pouvoir qui m’est délégué par la loi constitutionnelle de l’État, à maintenir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois».

La Reine, se levant et montrant le Dauphin :

«Voilà mon fils, il s’unit, ainsi que moi, aux mêmes sentiments».

L’assemblée entière se lève alors pour prêter le même sentiment de fidélité envers la nation.

En août 1790

Son frère cadet, André-Boniface, émigre, et rejoint l’Allemagne et le comte d’Artois : en mars 1791, il lèvera une armée, la Légion noire.

Le 4 septembre 1790

Démission de Necker.

Dimanche 12 septembre 1790

L’affluence est considérable au château de Saint-Cloud. Les personnes présentes paraissent chercher la présence du Roi et de la Reine qui caractérise l’amour du peuple pour leurs souverains.

Louis XVI et Marie-Antoinette se promènent, le soir, dans le parc, et sont accueillis par des applaudissements. On se presse autour de leur voiture.

En octobre 1790

Mirabeau prononce un vibrant discours où il propose que la couleur blanche soit remplacée par les couleurs bleu, blanc et rouge sur les bâtiments de la marine royale, les matelots devant maintenant crier « Vive la nation, la loi et le roi » au lieu de « Vive le roi ». Ce discours suscite une forte opposition chez les royalistes radicaux. Jean-François de Guilhermy (1761-1829) est mis aux arrêts pendant trois jours, pour l’avoir traité de « scélérat et d’assassin ».

Le 22 octobre 1790

Le Roi songe à quitter la capitale considérant qu’on l’a contraint à sanctionner le décret de la Constitution civile du clergé.

Le 23 octobre 1790

La Reine est offensée à l’Opéra.

Image de Marie-Antoinette de Jean Delannoy

Courant novembre jusqu’au 8 décembre 1790

Séjour de la famille royale au château de Saint-Cloud.

Le château de Saint-Cloud

Le 26 décembre 1790

Le Roi sanctionne le décret sur la Constitution civile du clergé.

Le 1er janvier 1791

Projet d’évasion de la famille royale (plan de Fersen, Bouillé et Breteuil) …

Le 22 février 1791

La foule envahit le palais du Luxembourg, résidence du comte de Provence pour empêcher tout départ du frère du Roi. 

Le 11 février 1791

La famille royale se promène au Jardin du Roi (aujourd’hui Jardin des Plantes). Elle y reçoit les honneurs des forts du port au charbon.

Le 20 février 1791

Départ de Mesdames Adélaïde et Victoire, dernières filles de Louis XV encore en vie, qui partent pour Rome.

Le Roi doit intervenir pour qu’elles soient autorisées à quitter le territoire français. Mais ce sont les interventions de Mirabeau à l’Assemblée qui leur permettent d’émigrer en Savoie, alors qu’elles sont retenues à Arnay-le-Duc.

A la fin de sa vie

Mirabeau a à s’occuper du cas d’une petite comtesse de Barrairon que son père a mariée contre sa volonté à un barbon. Du fond de son couvent parisien où elle était enfermée pour abandon du domicile conjugal, elle était parvenue à faire entendre sa voix. Ému, Mirabeau emploie tous les moyens légaux pour la faire sortir contre la volonté du mari. L’éblouissante beauté de la jeune femme séduit le tribun, si bien qu’il lui demande de poser pour le célèbre miniaturiste Jean Antoine Roland qui a déjà réalisé son portrait.

Lucile Armande de l'Isle par Jean Antoine Roland . Collection privée
Mirabeau par Roland (Louvre)

Après la mort de Mirabeau, sa jeune protégée, adoptant les idées nouvelles, obtiendra un an plus tard le divorce. Elle se compromettra néanmoins en vivant chez son amie madame de Sartines et la mère de celle ci, madame de Sainte Amaranthe qui seront arrêtées devant elle et périront quelques semaines plus tard sur l’échafaud.

Le 7 mars 1791

La Reine entretient une correspondance avec Son frère l’Empereur, Léopold II,  où Elle lui demande de menacer la France de ses armes.

Image de La Guerre des Trônes de Vanessa Pontet, Samuel Collardey

Une lettre envoyée de Bruxelles par Mercy-Argenteau vient d’être interceptée et transmise à l’Assemblée.

Florimond-Claude, comte de Mercy-Argenteau

Le 22 mars 1791

L’assemblée constituante décrète que les reines ne seront plus régentes. Seul un prince obtiendra ce droit. La garde du souverain mineur restera néanmoins confiée à sa mère.

Le 26 mars 1791

Loménie de Brienne renvoie son chapeau de cardinal au pape après avoir accepté la constitution civile du clergé.

Honoré-Gabriel de Mirabeau

Le matin du 28 février 1791

La foule est agitée et fébrile. On croirait que les explosifs éparpillés au sol sont sur le point d’exploser. Des travaux sont en cours aux cachots de Vincennes afin qu’ils puissent servir de prison annexe aux prisons parisiennes. Une rumeur court parmi la population : une nouvelle Bastille serait en construction pour remplacer l’ancienne. Les émeutiers, recrutés par la foule, se rendent au château de Vincennes et commencent à démolir les remparts et plusieurs cachots. Informé de ce soulèvement populaire, La Fayette se rend immédiatement à Vincennes avec un détachement de la Garde nationale. Dans le faubourg Saint-Antoine, la population manifeste son hostilité et trois bataillons  refusent d’avancer. Le commandant du bataillon capucin du Marais, suivi d’un grand nombre de volontaires, pénétre dans les cachots et met fin aux démolitions. Soixante-quatre émeutiers qui résistent sont arrêtés.

La Fayette s'adresse à la foule qui détruit le cachot du château de Vincennes le 28 février 1791

Au retour de l’expédition, qui dure jusqu’à la tombée de la nuit, des hommes abattent l’aide de camp de La Fayette, le prenant pour le général. La Garde nationale trouve les portes du faubourg verrouillées et les habitants refusent de les ouvrir. La cavalerie, appuyée par l’infanterie et douze pièces d’artillerie, est contrainte d’intervenir pour faire respecter l’ordre.
Tandis que des émeutiers tentent de démolir les cachots de Vincennes et que Mirabeau, à la tribune, promulgue la loi sur l’émigration, une vive angoisse règne au palais des Tuileries. Des rumeurs circulent : une insurrection se prépare et le sanctuaire de la monarchie pourrait être profané. Plusieurs nobles, dissimulant des armes sous leurs manteaux, accourent spontanément au palais pour défendre la famille royale. Ils pénètrent même dans les appartements du Roi, et Louis XVI sort à leur rencontre. «Sire», disent-ils, «vos nobles accourent pour entourer votre personne sacrée .» Le souverain, modérant son enthousiasme, répond qu’il est en sécurité.

Les chevaliers de la Dague désarmés sur ordre du Roi au château des Tuileries, le 28 février 1791

Parallèlement, les tensions s’exacerbent parmi les révolutionnaires. Les nobles venus au palais par élan chevaleresque sont désormais traités de conspirateurs cherchant à s’emparer du Roi. La Fayette, de retour de Vincennes, se rend au château où il découvre une scène de grand tumulte. Une rixe a éclaté. La Garde nationale de service a insulté les nobles ; certains ont été blessés, d’autres piétinés, et d’autres encore traînés dans la boue.
Le duc de Pienne et le comte Alexandre Tilly sont parmi les plus durement touchés. Certains opposent une résistance farouche, notamment le marquis de Chabert, commandant d’escadron, et le marquis de Beaucharnais. Louis XVI somme ses hommes de déposer les armes : « Votre zèle est inconsidéré ; rendez vos armes et retirez-vous ; je suis en sécurité au sein de la Garde nationale », et s’adresse simultanément à La Fayette,  « qui regretta cette escarmouche qui, semble-t-il, avait commencé à son insu ». Les nobles tremblent en déposant leurs armes sur la grande table de l’antichambre du Roi.

Que voulaient-ils ? Avaient-ils tenté d'éloigner Lafayette en l'attirant à Vincennes ? Mais dans quel but ? Enlever le roi et l'emmener à Metz ? Ou simplement le protéger, car une rumeur courait selon laquelle sa vie était en danger ? Étaient-ils vraiment des gentlemen ? L'affaire conserve toute sa part de mystère. Qui avait orchestré une opération aussi mal organisée, qui ressemblait fort à une provocation ?

Ce désastre déjà humiliant est suivi d’une cérémonie encore plus humiliante : l’expulsion. Ces cinq à six cents gentilshommes, la plupart vêtus, par précaution, de robes noires ou de perruques de magistrats, sortent des appartements entre deux rangs de gardes nationaux, subissant humblement les railleries. La garde arrête et emprisonne sept de ces gentilshommes qui ont résisté. Ils sont libérés quelques jours plus tard. Leurs noms sont conservés : il s’agit des seigneurs de La Bourdonnaye, Fanget-Champine, Godard-Danville, Berthier de Sauvigny, Fontbelle, Dubois de la Motte et Lillers.

« L’événement de Vincennes , dit Dulaure, et celui des Tuileries ont un lien surprenant : le premier a facilité le second . » Le témoignage de Ferrières ne doit pas être accueilli avec suspicion. Voici ses propos : « Les aristocrates , dit-il, étaient au courant la veille du mouvement qui se préparait à Vincennes. On pense qu’ils comptaient profiter de l’absence de Lafayette et de la Garde nationale pour enlever le roi et l’emmener à Metz. Mais la mutinerie orchestrée à Vincennes s’est terminée bien plus tôt que les aristocrates ne l’avaient imaginé. »

Les nobles présents aux Tuileries furent brutalement désarmés le 28 février 1791, selon le dessin de Jean-Louis Prieur le Jeune

Ces armes se composent de quelques poignards de forme unique, de couteaux de chasse, d’épées, de pistolets et de cannes : deux grands paniers en sont remplis, et la Garde nationale se les partage comme de précieux butins. Le journal de Prud’homme mentionne quatre cents chevaliers « vêtus de sombre habit, signe de guerre, armés jusqu’aux dents » et dissimulant dans leurs manches des poignards dont les lames ont la forme de « langues de vipère », et précise qu’ils se sont rassemblés aux Tuileries pour contraindre le Roi à fuir, «pour livrer la France aux horreurs de la guerre civile et planter l’étendard du despotisme au milieu de rivières de sang et de monceaux de cadavres» .
Rabaut-Saint-Étienne, ancien président de l’Assemblée constituante – du 15 au 28 mars 1790 – et contemporain de cette Journée du Poignard, rapporte que « les poignards confectionnés à l’avance et d’une manière particulière indiquent que le complot avait été ourdi de longue date ; pour les tenir, on utilisait un anneau solide d’où dépassait une lame à double tranchant terminée par une langue de vipère. La réunion eut lieu au château ; il fallait rassembler une foule de prétendus amis du roi : ils devaient crier que sa vie était en danger et utiliser toutes les armes qu’ils avaient apportées. »

Le 29 février 1791
 
La Fayette publie un compte rendu des événements de la veille, rédigé par messieurs de Duras et Villequier, premiers gentilshommes de la chambre, qui ont facilité l’entrée des conspirateurs dans le château. Ces deux ducs démissionnent et quittent la France. L’accès aux Tuileries sera désormais interdit aux hommes armés qui «ont osé s’interposer entre le roi et la Garde nationale», et il est précisé que «le commandant de la Garde nationale donna les instructions les plus précises aux deux chefs des serviteurs du roi afin que l’ordre et la décence soient maintenus par leurs subordonnés à l’intérieur du château ».
 
Cette maladresse à désigner les ducs de Villequier et de Duras comme complices, les Premiers Gentilshommes de la Chambre, provoque de toute évidence une vive protestation du Roi lui-même et des personnes impliquées, d’autant plus que la proclamation paraît le 4 mars 1791 dans Le Journal de Paris. Louis XVI écrit à La Fayette pour lui demander de désavouer un texte «aussi contraire à la vérité qu’à toute bienséance», et le général répond aussitôt pour l’apaiser.
 
Le 7 mars 1791
 
Il envoie un rectificatif au journal pour réfuter cette information inexacte, qui a également suscité une réaction des maréchaux de France, des officiers généraux et des officiers de la Maison du Roi. Il ne peut cependant s’empêcher de demander ironiquement à ces derniers ce qu’ils ont pensé «en voyant ce grand rassemblement d’hommes armés se dresser entre le Roi et ceux qui sont responsables de la sécurité de la nation» . Certains , «qui portaient des armes dissimulées, ne furent remarqués que pour leurs propos antipatriotiques et incendiaires, et furent introduits clandestinement au palais».
 Cette évasion quelque peu ridicule, quel qu’en soit le but, aussi mal conçue qu’exécutée, provoque des réactions contrastées. Les royalistes reprochent à La Fayette d’avoir permis que «ceux qui sont venus dans l’espoir de défendre le prince et non d’attaquer qui que ce soit soient pillés, insultés et maltraités injustement ». D’Allonville affirme que cet événement pousse certains à émigrer, car « il incit(e) plusieurs royalistes à quitter un lieu où ils devenaient non seulement inutiles, mais aussi dangereux pour le roi ».
 
Ces événements rendent la situation troublante. Les nobles n’ont plus le droit de défendre leur souverain, et Louis XVI, mortifié par l’affront fait à ses partisans en sa présence, est accablé de chagrin. Du haut de la tribune, Mirabeau prononce des discours réactionnaires, mais la monarchie est presque moribonde, et Mirabeau lui-même est à l’article de la mort.

Le 28 mars 1791

Mirabeau tombe malade.

Au lieu de prendre des précautions, il abuse de ses forces jusqu’au bout. Une orgie chez un danseur d’opéra lui porte le coup de grâce et le 28 mars 1791, il se couche pour ne plus se relever.

Peter Ustinov dans Les Années Lumières (1989)

Le 1er avril 1791

Mirabeau est alité dans sa chambre à l’entresol d’une maison située chaussée d’Antin n° 69, et il dicte son testament: il lègue à Cabanis (1757-1808) ses papiers de législation, littérature et politique, des livres de sa bibliothèque et une boite ornée de son portrait; il choisit comme exécuteur testamentaire le comte de La Marck (1753-1833), député de la noblesse du bailliage du Quesnoy aux Etats généraux.

Peter Ustinov dans Les Années Lumières (1989)

Mgr de Talleyrand est appelé, par le comte de Mirabeau, à son chevet. Sachant que l’on a mis à l’ordre du jour une loi sur les successions, le comte de Mirabeau donne à Mgr de Talleyrand ce qu’il a préparé à ce sujet, et le prie de la lire à l’Assemblée nationale.

« Ces temps orageux où nous, si prodigues de vie, voyons nos journées passer si vite et se terminer si vite, épuisés par le travail et les passions plus encore que menacés par la mauvaise volonté, il semblerait que la consolation, les leçons de philosophie qu’ils peuvent ne nous satisfont plus… Si la mort arrive trop tôt, c’est surtout pour ceux qui ont la postérité en vue, qui éternisent leur nom par leurs actes ou leurs œuvres, et que la mort interrompt toujours au milieu de quelque entreprise, avec beaucoup de force. perte du public qui en tient compte dans sa mémoire qu’il honore encore plus par le respect et le repentir.»

Ces lignes plaintives, écrites par Mirabeau à l’occasion de la mort prématurée d’un de ses amis, s’appliquent plus exactement encore aux siennes. Lui qui est «prodigue de la vie» . On pourrait dire que, préfigurant la brièveté de sa carrière, il a voulu multiplier et concentrer en quelques années, quelques semaines, la plus grande somme possible d’émotions, de fatigues, de joies, de luttes et de triomphes. Dévoré par une activité qui ressemble à une fièvre, avide d’or, de plaisir et de gloire, enivré de popularité, assoiffé des myriades de feux qui consument son esprit et son cœur, il descend la pente fatale avec la rapidité de la folie, de la majorité des hommes qui désirent à la fois travail et plaisir. Car le plaisir se transforme bientôt en fatigue et en souffrance ; Mais quand leurs vices les abandonnent, ils n’abandonneront pas leurs vices. Ennemis de leur propre repos, ils les harcèlent et tendent des pièges pour se prendre au piège. Ils tuent le corps ; s’ils le pouvaient, ils tueraient l’âme. Une violente excitation, comparable à la dernière impulsion d’un moteur en panne, leur donne pour un temps une énergie fictive. Une habitude persistante les met dans les affaires du monde, dont pourtant ils comprennent déjà le vide, l’inanité.

Charles-Maurice de Talleyrand
Georges Danton
Gilbert de La Fayette
Antoine Barnave
Quelques-uns des ultimes visiteurs de Mirabeau à son chevet

Tel est le grand Mirabeau. Ce n’est pas sans amertume qu’il voit s’élever devant lui une puissance plus forte que son génie, que son éloquence : « La mort ! Il a souffert de sa tâche interrompue, du mal qu’il avait fait, et du bien qu’il pouvait, je ne le fais plus . Malgré tous les accents résonnants de sa voix incomparable, malgré ses innombrables courtisans, malgré sa prodigieuse renommée, il sentait qu’il avait besoin d’une réhabilitation, sinon aux yeux de la foule, du moins aux siens. Il se dit, comme dira un jour André Chénier : 

« Mourir sans vider mon carquois, Sans percer, sans écraser, sans pétrir dans ses immondices, Ces lois brutales et bâclées !»

La mort de Mirabeau

L’effervescence à Paris est immense. Une foule immense entoure la maison du malade, rue Chaussée d’Antin. Les bulletins de son État se transmettent de bouche à oreille jusqu’au bout de Paris. 

Son principal adversaire, Barnave, arrive à la tête d’une délégation de jacobins pour avoir de ses nouvelles. Mirabeau aime la vie et lutte contre la mort avec toute l’énergie de sa puissante nature.

«Tu es un grand médecin, dit-il à Cabanis, mais il y en a un plus grand que toi : Celui qui a fait le vent qui bouleverse toutes choses, l’eau qui pénètre et féconde tout, le feu qui donne vie à tout»

 ; et il espère toujours que ce grand médecin fasse un miracle et le sauve. Malgré la douleur intolérable, il continue à subir une intervention chirurgicale. Ce qui s’est passé à l’Assemblée. Sachant qu’une loi relative au droit d’inventer des biens était mise à l’ordre du jour, il dit à Talleyrand qu’il a déjà préparé un discours sur le sujet et lui demanda de le lire dans le tribune.

«Ce sera amusant, a-t-il ajouté, d’entendre ce qu’un homme qui a fait son testament la veille a à dire contre la capacité d’en faire un.»

Il s’occupe également des affaires étrangères.

« Pitt , dit-il, est le ministre des préparatifs ; il gouverne avec ses menaces plus qu’avec ses actes. S’il devait vivre, je pense qu’il devrait lui donner des ennuis . »

Même à l’agonie, il a eu des moments de fierté. Il dit à son serviteur :

 « Soutenez ce chef, le plus puissant de France . »

 La foule qui se presse autour de lui s’écrie :

« Regardez, tous ces gens veulent m’entourer ; ils me servent comme serviteurs et ils sont mes amis ; il est permis d’aimer la vie et de se repentir, quand on laisse derrière soi tant de richesses.»

Le jour de sa mort, il a les fenêtres grandes ouvertes et, s’adressant à Cabanis, il dit :

« Mon ami, je vais mourir aujourd’hui. Quand on en est arrivé là, il ne reste plus qu’une chose, c’est se parfumer. » , couronné de fleurs et mis en musique, pour entrer le plus agréablement possible dans le rêve dont on ne se réveille plus, donne-moi ta parole que tu ne me laisseras pas souffrir inutilement… Je veux jouir de la présence sans mélange de tout ce qui m’est cher.»

Quelques minutes plus tard, il dit avec amertume ces mots prophétiques : 

« J’emporte dans mon coeur le deuil de la monarchie, dont les débris vont devenir la proie de factieux ».

Le 2 avril 1791

Mirabeau meurt à la suite d’une maladie que certains attribuent à sa vie de débauché, d’autres à un empoisonnement.

La mort de Mirabeau

Ce géant a souffert car il a dû disparaître. Le grand combattant, arraché à l’arène, déplorait les émotions de l’amphithéâtre. En tant que citoyen, en tant qu’artiste et en tant que patriote, il avait de quoi se plaindre. tant de force, tant d’éloquence, tant d’espoir, tant d’intrigues, tout cela s’éteint d’un souffle ! Le grand homme se voyait mourir avec je ne sais quelle mélancolique curiosité, et il regrettait sa tentative plus que pour lui-même. Son combat à mort, comme son talent, se devait d’être grandiose, pathétique, théâtral. Sa vie, sa mort, ses funérailles furent également extraordinaires. En réalité, elle n’avait brillé que vingt-deux mois. Il avait quarante ans lorsqu’il accéda à la popularité, et vingt-deux mois lui avaient suffi pour se faire un nom qui le plaça dans l’histoire aux côtés de Cicéron et Démosthène. 

Cette disparition provoque une grande affliction à Paris, où tous les spectacles sont annulés. La rue où il meurt, dont le sol avait été couvert de paille pour éviter que le bruit ne trouble son repos pendant son agonie, est rebaptisée « rue Mirabeau ».

Masque mortuaire de Mirabeau ( musée Carnavalet )

Les rapports d’autopsie, conservés, laissent apparaître aujourd’hui que Mirabeau souffrait de coliques néphrétiques depuis au moins deux ans, et qu’il mourut d’une péricardite : la thèse de l’empoisonnement est ainsi définitivement écartée. 

Le 4 avril 1791

Les ministres de Louis XVI et les députés de l’Assemblée nationale, à quatre heures et demi de l’après-midi, se rendent au 69 rue Chaussée d’Antin, rebaptisé rue Mirabeau Patriote, lieu de résidence du comte de Mirabeau. Tous, ensuite, se rendent à l’église Saint-Eustache pour entendre la messe. Le cercueil du comte de Mirabeau est porté par douze sergents de la garde nationale. Depuis janvier 1791, le comte de Mirabeau était chef de bataillon dans la garde nationale de son quartier.

L’Assemblée nationale vote la transformation de l’église Sainte-Geneviève en Panthéon.

Le Panthéon

Le 5 avril 1791

Après une cérémonie religieuse dans l’église Saint-Eustache, où Joseph-Antoine Cerutti prononce son oraison funèbre, le corps de Mirabeau est transporté en grande pompe au Panthéon.

Il n’y a jamais eu de cérémonie plus grandiose et plus sombre. Le cortège commence à se former dans la nuit. Un détachement de garde nationale et de cavalerie ouvre la marche. Puis vient une députation d’invalides choisis parmi les vétérans les plus sévèrement mutilés ; La Fayette ; une députation des soixante bataillons ; les gardes du prévôt ; la musique militaire jouant de la musique funéraire, et avec ses tambours étouffés dans du crêpe noir. Le clergé précède le cadavre. On veut d’abord mettre le cercueil dans un corbillard, mais le bataillon de La Grange Batelière, que Mirabeau commandait, demande et obtient l’honneur de le porter de ses propres armes. La couronne civique est remplacée par les insignes et les armoiries féodales. L’Assemblée nationale entière marche derrière le corps, escortée par le bataillon des anciens combattants et le bataillon des enfants. Puis viennent les magistrats et tous les clubs.

Funérailles de Mirabeau, le 4 avril 1791 en l'église Saint-Eustache, (Musée de la Révolution française)

 Le cortège, long de trois milles personnes, marche lentement entre deux lignes de gardes nationaux. Il leur faut trois heures pour atteindre Saint-Eustache. Au moment de soulever le corps, vingt mille hommes tirent simultanément une volée. Il semble que l’église va tomber sur le cercueil. Après l’office des morts, la marche vers le Panthéon reprend. Il est minuit lorsqu’ils le rattrapent. Les torches brillent dans l’obscurité comme autant de lumières irréelles et fantastiques. Le corps  est placé dans le même caveau que celui de Descartes. Puis la foule se disperse et plus rien ne trouble le calme de la nuit.

« Partout on sentait l’admiration, et nulle part la tristesse. On rendit à Mirabeau, génie, les honneurs dus ; mais ceux qui n’appartiennent qu’à la vertu ne peuvent être usurpés. Il y eut plus de tristesse aux funérailles solitaires de Loustalot que dans ce cortège interminable. Il faut dire la vérité. Cette cérémonie ressemblait davantage à la translation de Voltaire, celle d’un grand homme mort depuis dix ans, qu’à celle d’un défunt récent. Le refus d’un seul homme, un Caton ou un Pétion, d’assister à ses funérailles ou de le pleurer, nuit davantage à sa mémoire que quatre cent mille spectateurs ne sauraient le faire. Qu’ils se disent, en voyant tant d’hommages : “L’esprit et le talent, voilà tout.” Et toi, Vertu, puisque tu n’es qu’un fantôme, Brutus peut te transpercer de sa propre épée, et la victoire de César est assurée ! »

Camille Desmoulins

Mirabeau arrive aux Champs Elysées où l’accueillent, entre autres, Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Dans la mythologie grecque, les champs Élysées, sont le lieu où les héros goûtent le repos après leur trépas. (œuvre de Louis-Joseph Masquelier - gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France )

Louis XVI et Marie-Antoinette sont dans une profonde détresse. Madame Elisabeth seule juge sévèrement cet homme. 

« Mirabeau est mort hier. Son passage dans l’autre monde a dû être extrêmement douloureux. On dit qu’il a vu son prêtre pendant une heure. Je plains beaucoup sa pauvre sœur, si pieuse et qui l’aimait follement. Les hommes politiques disent que cette mort est regrettable ; pour ma part, j’attendrai avant de me prononcer. » 

Madame Elisabeth à la marquise de Bombelles

Pensant à cette mort comme guidée par une idée fixe, Madame Elisabeth  écrit le même jour à une autre de ses amies, Madame de Raigecourt : 

« Mirabeau en vint à la conclusion qu’il entrerait dans l’autre monde pour voir si la Révolution y était confirmée. Mon Dieu ! Quel réveil il a dû avoir ! Beaucoup s’en inquiètent. Les aristocrates le regrettent profondément. Depuis trois mois, il avait pris le virage à droite, et l’on fondait de grands espoirs sur son talent. Pour ma part, bien que très aristocrate, je ne peux m’empêcher de considérer sa mort comme providentielle pour le royaume. Je ne crois pas que ce soit par des hommes sans principes ni morale que Dieu nous sauvera. Je garde cette opinion pour moi, car elle n’est pas politique ; mais je préfère les opinions religieuses. »

La Cour garde le silence sur la mort de Mirabeau, et elle en connaît la raison. Il est probable que la Reine  accueille avec soulagement l’issue d’une telle alliance ; cet homme était trop grand pour servir, trop courageux pour obéir ; la Cour le craignait de son vivant, et même après sa mort. Pourtant, tandis que Mirabeau se tord de douleur dans son lit, un agent de confiance est envoyé du palais à son domicile pour s’assurer qu’il quitte rapidement son bureau où il rédige les lettres suspectes, gardant ainsi secret le pacte qui fait honte aux deux parties : Mirabeau, parce qu’il a servi la Cour, et la Reine, parce qu’Elle l’a servi. Mais avec Mirabeau disparaît le dernier homme qui aurait pu servir de médiateur entre la monarchie et le peuple. Désormais, Marie-Antoinette et la Révolution se retrouvent face à face.

En novembre 1792

On découvre l’«Armoire de fer» dissimulée aux Tuileries… cela servira pour le procès du Roi.  Mais cela révèle que Mirabeau avait pris clandestinement contact avec le Roi et sa Cour. Espérant être ministre de la monarchie constitutionnelle, il avait prodigué ses conseils et donné des informations.

Caricature montrant le squelette de Mirabeau sortant de l'armoire de fer

Un comité est chargé d’examiner l’accusation. La Convention décide d’exclure sa dépouille du Panthéon. Elle y est remplacée par celle de Marat (1743-1793). Le corps de Mirabeau est transporté au dépôt mortuaire du grand cimetière de Saint-Etienne-du-Mont, très voisin du Panthéon, pour y être inhumé.

Panthéonisation de Marat

En 1798

Sa sœur fait procéder à son exhumation et le fait transférer au cimetière de Clamart, dans une fosse commune.

En 1889

Malgré des recherches entreprises pour le centenaire de la Révolution, le corps de Mirabeau ne sera pas retrouvé.

En 1921

Guillaume Apollinaire (1880-1918) a réuni et introduit L’Œuvre érotique du comte de Mirabeau, (inclut Erotika BiblionMa ConversionLe Rideau levé, ou L’Éducation de LaureLe Chien après les moinesLe Degré des âges du plaisir), qui sort à la Bibliothèque des curieux, Paris.

Sources :

  • Antoinetthologie
  • Guy Chaussinand-Nogaret, Mirabeau, Paris, FeniXX, 1982
  • Gustave Lançon, Histoire de la littérature française, ( 1895) Paris, Hachette
  • André Lebois, « Comment parlait Mirabeau », dans Les Mirabeau et leur temps. Actes du Colloque d’Aix-en-Provence. 17 et 18 décembre 1966, Société des études robespierristes, Paris, 1966
  • Claude Manceron et Anne Manceron, Mirabeau, l’homme à la vie brûlée, Paris, Dargaud, 1969
  • Étienne Méjan (préface), Collection complète des travaux de Mirabeau l’aîné à l’Assemblée nationale
  • Moniteur Universel, 25 juin 1789, page 48

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