En 1776, la Reine rencontre un petit garçon, François-Michel Gagne, né en 1771 ( son vrai prénom est François-Michel, Jacques étant le surnom que lui donne sa famille ). L’anecdote est bien connue : le carrosse de la Reine manque de renverser l’enfant, Marie-Antoinette s’émeut, le console, le couvre de cajoleries et finit par l’emmener, bien que l’enfant ait beaucoup de peine à quitter sa grand-mère qui l’élève :
C’est une chaude journée d’été. La voiture de la Reine roule à toute vitesse devant un groupe de maisons lorsqu’un garçon sort en courant. Il y a un cri sauvage et le garçon git en sang sur le bord de la route. La Reine demande aussitôt au cocher de s’arrêter. Plusieurs personnes sortent des cabanes, mais Marie-Antoinette ne les viit pas ; Elle ramasse l’enfant et regarde avec effroi le sang sur son bonnet de laine. Et tandis qu’Elle le regarde, il ouvre les yeux et la regarde dans les yeux.
«Je remercie Dieu « , dit la reine, « il n’est pas mort ».
Il se tourne vers une femme qui se tient à proximité. Ne pourrions-nous pas le ramener à la maison ? Il court devant les chevaux. J’avais peur qu’ils l’aient tué.
«Où vit-il? « La femme indique une cabane. «Je vais l’y emmener », dit la Reine.
Le cochet est à côté d’Elle. Permettez-moi, Votre Majesté. Mais Marie-Antoinette, profondément consciente de cette émotion que les enfants ne manquent jamais d’éveiller en Elle, serre l’enfant dans Ses bras et refuse de l’abandonner. Le garçon La regarde et ses joues retrouvent un peu de couleur. Marie-Antoinette voit avec soulagement qu’il n’est finalement pas gravement blessé. Une vieille femme arrive à la porte de la cabane où ils se rendent. Elle aperçoit Marie-Antoinette, La reconnaît et s’agenouille près de son seau d’eau.
«- Je vous en supplie, levez-vous, dit Marie-Antoinette, cet enfant a été blessé. Il est à vous ?
– C’est mon petit-fils, votre majesté
– Il faut voir à quel point il est gravement blessé»
La vieille femme se retourne et nous ouvre la voie vers la cabane. Marie-Antoinette n’avait jamais pénétré dans un endroit comme celui-ci auparavant. Il n’y a qu’une seule pièce, qui abrite une grande famille, et il semble y avoir des enfants partout. Tout le monde regarde la splendide apparition avec un étonnement abasourdi.
« Faites un arc, dit la vieille femme, c’est la Reine.»
Les enfants font une curieuse révérence qui fait monter les larmes aux yeux de la sensible Marie-Antoinette. Oh, la misère, l’odeur nauséabonde, et tant d’enfants dans une petite pièce, alors que la spacieuse crèche royale est complètement vide ! C’était déchirant. On a laissé l’enfant sur la table parce qu’il ne semble y avoir nulle autre part où le mettre . «Je ne pense pas qu’il soit gravement blessé. J’ai eu peur quand j’ai vu le sang sur son visage», déclare-t-Elle.
«Que faisait-il?» – demande la vieille femme. Et la Reine remarque que le garçon se recroqueville de peur et s’éloigne d’Elle. Une petite main attrape la robe de la Reine et c’est comme si ces yeux ronds imploraient la protection royale. « Il était naturel qu’un enfant coure vers la route», déclare la Reine. «Si nous avions de l’eau, nous pourrions laver la blessure sur son front et peut-être la panser.»
«Odette, crie la femme. Apporte de l’eau.»
Une fille aux yeux sombres, ses cheveux emmêlés tombant sur son visage, ne peut détacher ses yeux de la Reine alors qu’elle attrape un seau et se dirige vers le puits.
« Comment s’appelle le petit ? demande la Reine.
– Jacques Armand, Madame, répond la femme.
– Ah, monsieur Jacques Armand, dit Marie-Antoinette, vous vous sentez mieux maintenant ?
– «Pourrais-tu te lever, chéri, et nous verrons s’il y a des os cassés ? » .
Elle le soulève et il se place sur la table : un tout petit homme avec un bonnet de laine et des sabots de paysan. La jeune fille revient avec le seau d’eau et la Reine ôte le bonnet de laine et lave le front du garçon. Maintenant, la Reine veut quitter la cabane. C’est tellement étouffant et malodorant ; Elle ne veut cependant pas quitter le petit Jacques Armand. L’eau est froide ; Il n’y a pas de tissu, alors Elle déchire son mince mouchoir en deux morceaux et en humidifie un avec de l’eau.
Images des Liaisons Dangereuses (1988) de Stephen Frears
«Cela fait mal? demande-t-Elle tendrement, Ah, je vois que vous êtes courageux, monsieur Jacques Armand.»
« Vous avez une famille nombreuse , dit-Elle à la femme.
– Ces cinq sont à ma fille. Elle est décédée l’année dernière et m’a laissé leur charge.
– C’est trop triste. Je compatis
-C’est la vie, madame», dit la femme avec un sombre stoïcisme.
Marie-Antoinette noue la moitié sèche de Son mouchoir autour de la tête de l’enfant. Elle s’éloigne de la table, mais le garçon L’attrape par la manche ; sa bouche commence à se baisser aux coins et ses yeux se remplissent de larmes.
« Lâche la dame» dit brusquement la grand-mère.
Il refuse. La femme est sur le point de l’arracher lorsque la Reine l’arrête.
«Tu ne veux pas que je parte ? » demande Marie-Antoinette.
« C’est un petit méchant audacieux, dit la grand-mère. C’est à la reine que tu parles.»
«Reine» dit le garçon, et de toute Sa vie Marie-Antoinette n’avait jamais ressenti autant d’adoration qu’Elle le ressent à cet instant avec cette petite voix. Elle prend une de Ses décisions impulsives.
«Laissez-moi le prendre, dit-Elle, voudrais-tu venir avec moi ? Voudrais-tu être mon petit ?»
La joie sur son visage est la chose la plus touchante que j’aie jamais vue. La petite main est maintenant dans la sienne, la tenant comme s’il ne la lâcherait jamais. La Reine se tourne vers la femme.
«Si vous me laissez prendre cet enfant et l’adopter, dit-Elle, je m’occuperai de l’éducation des quatre qu’il vous reste».
La femme tombe à genoux et embrasse l’ourlet de la robe de la Reine. Marie-Antoinette n’est jamais aussi heureuse que lorsqu’Elle donne du bonheur.
« Alors levez-vous, dit-Elle, levez-vous, bonne femme. » Et n’ayez pas peur pour votre famille. Tout ira bien, je vous le promets. Et maintenant je vais prendre Jacques Armand »
Elle prend l’enfant dans Ses bras. Elle embrasse son visage sale ; Sa récompense est une paire de bras autour de Son cou, une étreinte forte et suffocante. Elle pense : ils lui donneront un bain ; Vous devez être habillé de manière appropriée. Jacques Armand, désormais tu es mon petit. Pendant longtemps, il sera heureux. Pendant tout le trajet, le petit garçon donne des coups de pieds. Qu’à cela ne tienne, la Reine l’habille comme un prince, le fait dîner à Sa table, l’adopte et le rebaptise Armand. (Remarquons au passage que c’est le nom du fils aîné de madame de Polignac… qui a d’ailleurs le même âge que lui…).
La protection royale va s’étendre à toute la fratrie.
Chaque matin, on amène Jacques Armand à la Reine ; il monte sur Son lit ; Je serais heureux d’être avec Elle. Il ne demande rien d’autre. Il n’est pas comme les autres enfants. Il est content des bonbons ; il aime les jolis jouets ; mais seule la compagnie de la Reine peut lui procurer un réel plaisir. Elle aime l’appeler mon fils, même si Elle ressent encore un profond silence qui occupe Son cœur.
Si Elle a dansé tard et qu’Elle est trop fatiguée pour être dérangée, il s’assoie devant Sa porte et attend, inconsolable. Aucune de Ses dames ne peut le tromper en lui promettant un cadeau. Il n’y a qu’une chose qui puisse satisfaire Jacques Armand, c’est la présence de sa plus belle Reine, qui par miracle d’un matin d’été est devenue sa propre mère.
Le frère d’Armand, Denis Toussaint, qui manifeste des dons pour la musique, aura ainsi la faculté de suivre un bon enseignement, entre à la musique du Roi , en 1787 il est nommé violoncelliste du Roi. Ce garçon restera avec la Reine jusqu’à ce qu’il soit adolescent et Elle prendra en charge les frais de son éducation. Marie-Antoinette place la famille sous protection royale.
La Reine l’aidera jusqu’à la limite de Ses possibilités : en 1792 encore, Elle lui envoie de l’argent pour l’assister dans sa carrière.
Les deux autres enfants de la famille, Louis-Marie et Marie-Madeleine Gagne (dite Marianne), jouiront eux aussi de la prévenance de la Reine. C’est ainsi que, lorsque Marie-Madeleine se marie, son contrat stipule à son actif 3000 livres provenant des bienfaits qui lui ont été faits par la défunte, alors femme de Louis Capet, qui a pris soin de son entretien jusqu’à la révolution du 10 août 1792.
Toutes ces attentions n’empêcheront pas François-Michel Gagné de s’engager dans les rangs des révolutionnaires où, dans son zèle à faire oublier le patronage dont il bénéficia dans son enfance, il se montrera, nous dit madame Campan, le terroriste les plus sanguinaire de Versailles.
Armand participa-t-il aux massacres de septembre ? Les propos d’Henriette Campan peuvent nous le faire craindre…
Tableaux figurant les massacres de septembre 1792, qui se déroulent du 2 au 7 septembre à Paris et aux alentours, donc à Versailles …
Armand tombera à la bataille de Jemappes le 6 novembre 1792.
Ce malheureux a vingt ans en 1792. La fureur du peuple et la crainte d’être considéré comme un favori de la Reine font de lui le terroriste le plus sanguinaire de Versailles. Il devient un jeune homme passionné d’idées nouvelles, s’enrôle courageusement dans les armées de la république et connaît la mort d’un héros. Jacques Armand est tué à la bataille de Jemappes.
Triste histoire…
On peut se demander pourquoi ce garçon a épousé avec tant de hargne les idées de la révolution. S’était-il senti humilié, en dépit des bienfaits dont il fut couvert ? Ou peut-être, justement, à cause de ces faveurs ?