Le 14 juillet 1789
« Prise de la Bastille. J’assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur : si l’on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les tours. De Launay, arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l’Hôtel de Ville ; le prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée d’un coup de pistolet ; c’est ce spectacle que des béats sans cœur trouvaient si beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans des fiacres les vainqueurs de la Bastille, ivrognes heureux, déclarés conquérants au cabaret ; des prostituées et des sans-culottes commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les passants se découvraient avec le respect de la peur, devant ces héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent ; on en envoya à tous les niais d’importance dans les quatre parties du monde. Que de fois j’ai manqué ma fortune ! Si moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le registre des vainqueurs, j’aurais une pension aujourd’hui.
Mais la nation qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se trompa pas sur la grandeur du fait moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de la servitude; elle lui semblait élevée à l’entrée de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de ses libertés. En rasant une forteresse d’Etat, le peuple crut briser le joug militaire, et prit l’engagement tacite de remplacer l’armée qu’il licenciait : on sait quels prodiges enfanta le peuple devenu soldat.»François-René de Chateaubriand – Mémoires d’outre-tombe – 1848
En 1369
L’édifice est commencé sous le règne de Charles V (1338-1364-1380). Hugues Aubriot alors prévot de Paris en pose la premiere pierre. La Bastille n’est entièrement achevée que sous le règne suivant, celui de Charles VI (1368-1380-1422). On entoure cette forteresse d’un fossé de 25 pieds de profondeur au dessous du niveau de la rue. On forme une enceinte de l’autre côté de ce fossé, et l’entrée de Paris est tracée au dehors telle quelle est aujourd’hui. Cette prison provoque l’effroi des étrangers et des français, et sera le tombeau d’une foule innombrable de victime du despotisme.
Cette forteresse redoutée du haut de ses 24 mètres de haut domine Paris et ses habitants affamés. C’est la première prison de France, le cauchemar de tous prisonniers avec ses 42 cellules, hautes de 4 mètres et larges de 5 mètres. Jusqu’à cent prisonniers peuvent y être enfermés. La Bastille est vue comme un tombeau dans lequel on serait enseveli vivant … On y cultive le culte du mystère : une fois qu’on y entre on ne sait ce qu’il s’y passera ni pour combien de temps on est destiné à ce séjour forcé…
Les prisonniers importants sont emmenées à la Bastille. Et ils sont plutôt bien traités ! Chacun a accès à une bibliothèque bien fournie, est vêtu aux frais de l’État dans les plus belles étoffes et se fait servir de véritables festins.
En 1718, après un an passé à la Bastille, Voltaire est libéré sur ordre du Régent, lequel lui octroie même une pension. Réponse de Voltaire :
« Je vous remercie de continuer à vous charger de ma nourriture mais je vous supplie de ne plus vous charger de mon logement.»
En 1725
Le Premier Ministre de Louis XV, le duc de Bourbon, petit-fils de Louis XIV, avalise les dépenses pour les prisonniers de la Bastille et en particulier, les frais pour des «femmes mises auprès des prisonniers». Que l’on interprétera comme on voudra…
Henri de Latude,
L’attentat à l’encontre de madame de Pompadour
En 1749
Au commencement de l’année 1749, pour se mettre en valeur et arriver à quelque chose en obtenant la faveur de la maitresse royale, madame de Pompadour, Henri de Latude (1725-1805) invente un faux complot dirigé contre elle : il prépare un paquet piégé contenant des larmes bataviques mais vides, qu’il lui fait parvenir à Versailles, avant de la prévenir au dernier moment, espérant ainsi recevoir une belle récompense. Mais la police prend l’affaire très au sérieux et s’efforce en vain de déjouer une conspiration qui n’existe pas.
Au lieu d’avouer cette escroquerie, le jeune homme persiste dans ses mensonges. En mai 1749, il est envoyé par lettre de cachet à la Bastille, puis, à la suite de plaintes sur ses conditions de détention, dont il fait part à madame de Pompadour, il est transféré au donjon de Vincennes d’où il s’échappe l’année suivante. Réembastillé, il réussit au total trois évasions, en 1750, 1756 et 1765, dont la plus fameuse le 25 février 1756, en se laissant glisser par la cheminée avec un complice, Antoine Allègre, grâce à une échelle de corde, celle-ci tressée avec du fil tiré de vêtements qu’il conserve dans une malle, et les échelons de bois taillés dans des bûches de chauffage.
Il est toujours ramené et son cas s’aggrave donc à chaque reprise. C’est ainsi que Latude a été enregistré à la Bastille sous son véritable nom, puis sous les noms de Danry, Maiville puis Villemain. Comme le voulait le règlement, il fut à plusieurs reprises descendu aux cachots réservés aux prisonniers insubordonnés. Latude raconte comment, face à la cruauté de ses geôliers, il trouve son seul réconfort dans la compagnie de rats qu’il apprivoise, puis plus tard de pigeons qu’il fait livrer à Madame de Pompadour. Il rédige ses Mémoires d’abord sur de la mie de pain aplatie, en trempant des arêtes de poisson dans son sang, puis sur du papier fourni par l’aumônier apitoyé.
En 1765, apprenant avec quatre ans de retard la mort du marquis Henri Vissec de Latude qu’il présente comme son père, il prend le nom de Masers de Latude sans qu’il puisse produire, du fond de sa prison, une preuve en faveur de cette affirmation d’où le scepticisme des historiens. Mais,en octobre 1987, le colloque de Montagnac a apporté pour la première fois, à partir des archives de cette commune, des éléments en faveur de la proximité entre le marquis Henri Vissec de Latude et Latude, célèbre prisonnier de la Bastille. Premier élément : sa mère, Jeanne Aubrespy, loin d’avoir été une servante, était issue d’une famille aisée capable d’envoyer à son fils en captivité d’importantes sommes d’argent et elle a été ensevelie dans la nef de l’église de Montagnac.
Second élément: en 1748, cette même Jeanne Aubrespy établit un testament, non pas au nom de son fils mais au nom du baron de Fontès qui est un Vissec de Latude. Ainsi, a pu être établie la proximité du célèbre prisonnier de la Bastille et de la famille Vissec de Latude.
En 1775, celui qui désormais se désigne comme un Latude, réussit à fléchir Malesherbes qui l’envoie à Charenton où il retrouve Antoine Allègre devenu fou, puis le fait relâcher deux ans plus tard en juin 1777, avec obligation de s’éloigner de Paris. Alors qu’il se trouve à quarante-trois lieues de la capitale, il est rattrapé et ramené en prison, cette fois-ci à Bicêtre sous le motif d’un vol qu’il aurait commis dans le temps de sa liberté retrouvée. Une certaine madame Legros s’intéresse à lui et à l’un de ses mémoires de protestation, elle plaide sa cause auprès de la Reine Marie-Antoinette. Au cours de sa détention à Bicêtre, la plus dure, il attrape le scorbut. Il est définitivement libéré le 24 mars 1784. Il n’en fait dès lors plus qu’à sa tête et reste dans la capitale. Se posant comme victime du despotisme et de la Pompadour, exploitant ses nombreuses années de détention, il réussit à attirer l’attention sur son affaire, se faisant passer pour le fils d’un gentilhomme, le marquis de La Tude. Louis XVI lui accorde une pension et lève à son profit une souscription à laquelle s’empressent d’adhérer les plus grands noms du royaume.
Lors de la prise de la Bastille, il récupère l’échelle de son évasion de 1756 et l’offre en grande pompe à l’Hôtel de Ville.
L’œuvre principale de Latude, écrite avec la collaboration d’un avocat du nom de Thiery, est «Le Despotisme dévoilé, ou Mémoires de Henri Masers de la Tude, détenu pendant trente-cinq ans dans les diverses prisons d’État». Bourrée d’inexactitudes et d’exagérations, elle connut une grande vogue pendant la Révolution.
L’Assemblée Constituante lui refuse la pension qu’il réclame, mais l’Assemblée Nationale législative qui en octroie une de 3 000 livres grâce à l’intervention de Quesnay de Saint Germain. Il obtient de plus, en 1793, par jugement du tribunal, que les héritiers de la Pompadour lui versent 60 000 livres en dommages et intérêts. Il meurt riche mais oublié en 1805.
A la fin du XVIIIe siècle, la prison n’est plus très fréquentée : 306 prisonniers y ont séjournés durant les quinze premières années du règne de Louis XVI (une broutille par rapport aux 1459 prisonniers des huit années de la Régence). En juillet 1789, seuls sept prisonniers demeurent dans les murs de la forteresse. Quasi vide, la Bastille est donc promise à la démolition. Louis XVI, dans un souci d’économie (la France en a bien besoin !) a en effet décidé de se débarrasser de quelques vieux bâtiments inutiles et dont l’entretien coûtait très cher. A savoir : la Bastille, le château de Vincennes et… la Sainte Chapelle. La Révolution va s’en charger – et gratuitement qui plus est (mais qu’à moitié, et heureusement pour Vincennes et la Sainte Chapelle).
Le 11 juillet 1789
Louis XVI renvoie Necker (1732-1804), en qui le peuple plaçait tous ses espoirs…
Le ministre prend la route de Bruxelles dans le plus grand secret. Les deux autres ministres libéraux, Montmorin (1746-1792) et Saint-Priest (1735-1821) , ministre de la maison du Roi , doivent démissionner eux aussi.
Le dimanche 12 juillet 1789
Vers midi
La nouvelle du renvoi de Necker se répand comme une traînée de poudre…
A trois heures de l’après midi
« Monsieur Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélémy des patriotes : ce soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître. Aux armes, aux armes ! »
Après concertation avec l’assistance
Il est convenu que la cocarde sera verte, couleur de l’espérance. Il est parfois dit que Desmoulins aurait cueilli une feuille de tilleul et qu’il l’aurait placée sur son chapeau, « inventant » une cocarde vert d’espérance.
Dimanche en fin d’après-midi
La foule ne cesse de croître autour de Desmoulins. La foule porte en trophée les figures de cire de Necker et du duc d’Orléans mais se heurte à un détachement du Royal-Allemand qui l’oblige à se disperser. On compte déjà un mort, un garde-française.
Le colonel Besenval, qui n’a reçu aucun ordre, regroupe à tout hasard ses hommes sur les Champs-Elysées pour faire face à une révolte éventuelle. Affolé par la foule qui lui paraît hostile, Besenval ordonne au prince de Lambesc de repousser les badauds dans le jardin des Tuileries. Les chevaux chargent , piétinent femmes et enfants.
Outrés par ces violences, les Parisiens courent chercher des armes. Mais où en trouver ? Persuadés que les autorités de la ville cachent un arsenal à l’Hôtel de Ville, les émeutiers s’y précipitent. L’assemblée qui y siège en permanence ne peut les empêcher de se saisir de quelques fusils, mais elle hésite à cautionner l’insurrection.
Entre-temps
Des gardes-françaises s’échappent des casernes où Besenval les tenaient consignés.
Besenval n’ose plus faire bouger ses régiments. Il commet une erreur de jugement lorsque, ulcéré par la passivité du gouvernement, il décide de retirer les troupes de Paris, ce qui permettra à la population de piller les Invalides et de marcher sur la Bastille. Les émeutiers, qui voient en lui l’âme de la réaction, réclament sa tête.
Pendant la nuit du 12 au 13 juillet 1789
Les Gardes françaises maintiennent l’ordre : ni meurtre, ni pillage dans Paris.
Le lundi 13 juillet 1789
A cinq heures du matin
Le Tocsin sonne dans les églises de la capitale.
A Versailles
Les députés apprennent avec angoisse l’émeute parisienne et envoient une délégation au Roi pour lui demander de rappeler les ministres congédiés et de retirer ses troupes. Fort de l’autorité du ministère de Breteuil (1730-1807) et de l’appui des régiments allemands, Louis XVI leur répond sèchement qu’il n’a pas de compte à rendre à l’Assemblée. Devant l’ampleur du danger, elle décide de siéger en permanence. Mais personne ne maîtrise la situation. Craignant d’avoir à affronter une riposte militaire, la foule réclame des fusils. Elle pille les armureries et se rue à Saint-Lazare dans l’espoir d’y trouver du blé.
Les citoyens des districts se présentent à l’Hôtel de Ville et demandent à être armés. Les électeurs de Paris, qui se sont formés en comités au lieu de se disperser après les élections, estiment qu’il faut organiser une milice, car ils redoutent des troubles sociaux dus au chômage et à la famine ; chaque district fournira huit cents hommes.
« J’avais cédé, mon cher frère, à vos sollicitations, aux représentations de quelques sujets fidèles; mais j’ai fait d’utiles réflexions. Résister en ce moment, ce serait s’exposer à perdre la monarchie; c’est nous perdre tous. J’ai rétracté les ordres que j’avais données ; mes troupes quitteront Paris ; j’emploierais des moyens plus doux. Ne me parlez plus d’un coup d’autorité, d’un acte de pouvoir ; je crois plus prudent de temporiser, de céder à l’orage, et de tout attendre du temps, du réveil des gens de bien, et de l’amour des français pour leur roi.
Louis XVI au comte d’Artois
Louis »
Le mardi 14 juillet 1789
A deux heures du matin
Les événements commencent : personne ne dort dans Paris à cause de nouvelles fausses ou vraies qui circulent.
A Versailles
Malgré tout, Louis XVI part à la chasse.
A dix heures
La panique se propage , tandis que les Parisiens se déchaînent, le bruit se répand qu’un grand dépôt de fusils est gardé aux Invalides. Ils y prennent des canons ainsi que 32 000 fusils cachés dans les caves.
En fin de matinée
On apprend que, dans la nuit du 12 au 13 juillet, les Suisses ont déménagé de nombreux barils de l’Arsenal pour les entreposer à la Bastille. Les émeutiers s’écrient alors :
« A la Bastille ! »
« Les émeutiers ne prennent pas la Bastille le 14 juillet parce qu’elle incarnait « l’antre du despotisme ». Ils l’attaquent parce qu’il s’y trouve de la poudre. Et puis ils ne la prennent pas, elle se rend. Ce n’est que dans les jours suivants que la « prise de la Bastille » commence à devenir le symbole absolu de la victoire du peuple. Un « événement total ».»
Emmanuel de Waresquiel dans Télérama à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, éd. Tallandier
La Bastille
La Bastille est impressionnante. Certes, la prison d’Etat n’a plus guère de prisonniers (ils sont sept !) mais elle est entourée de fossés profonds et ses tours semblent imprenables. Bâtie de 1370 à 1383, sous Charles V le Sage (1364-1380) et Charles VI le Fol (1380-1422), elle s’étend sur une superficie de 66 mètres sur 34 et s’élève à 24 mètres, ce qui équivaut à la hauteur d’un immeuble de neuf étages…
Le gouverneur Bernard Jourdan, marquis de Launay (1740-1789) a des vivres pour deux jours. Il dispose de quatre-vingts invalides, de trente Suisses et de soldats du régiment de Salis-Samade. Il fait pointer ses canons du côté du faubourg Saint-Antoine.
A dix heures et demie, à Paris
Le comité de l’Hôtel de Ville dépêche deux délégués pour parlementer. Le gouverneur les reçoit avec politesse, les invite à déjeuner. Il consent sans aucune difficulté à retirer ses canons, puisque les gens de l’Hôtel de Ville répondent de leurs troupes.
Images de Jefferson à Paris (1995) de James Ivory
La porte qui donne dans la rue Saint-Antoine n’est pas défendue ; la cour est vide de soldats. La foute y pénètre et s’y installe, pour attendre le retour des députés du comités. Monsieur de Launay a fait retirer les canons, mais les gens s’impatientent ; pourquoi ne reviennent-ils pas? Le bruit court que Launay les retient et prépare quelque perfidie.
A onze heures et demie
Le comité s’inquiète à son tour et envoie un troisième parlementaire, Thurot de la Rozière qui arrive au moment du dessert afin d’exiger du gouverneur qu’il retire ses canons , qu’ils ne soient plus pointés sur le peuple.
Launay et ses trois invités grimpent au sommet des tours pour s’assurer que les mesures promises ont bien été prises. Les canons sont bien en retrait. Le gouverneur se penche du haut d’un créneau. En bas , la foule s’agrandit. On estime à 250 000 le nombre des Parisiens qui sont descendus dans la rue. Il y a de quoi inquiéter le vénérable gouverneur, qui promet de ne pas tirer si l’assaut n’est pas donné.
La vieille forteresse est si imbriquée dans les constructions du quartier Saint-Antoine que le chemin de ronde jouxte la boutique d’un parfumeur. De là , il est parfaitement possible de se hisser sur le chemin de ronde puis de gagner le poste de garde qui domine la deuxième cour de la Bastille. Bonnemère et Tournay, deux hardis Parisiens, sont au courant de cette anomalie : ils se précipitent dans la boutique, grimpent sur le toit du corps de garde, qui est situé en avant du pont-levis de l’avancée.
Les voilà dans la cour du Gouvernement. Ils se ruent sur le pont-levis, dont ils coupent les chaînes. Dans un fracas épouvantable, le vieux pont-levis s’écroule, déployant un nuage de poussière.
Surpris, les gens qui attendaient dans la première cour se hâtent de pénétrer dans la seconde , qui n’est pas davantage gardée. Ils sont si nombreux que la cour est entièrement occupée, jusqu’au pont de pierre.
La forteresse entière sera-t-elle investie sans combat? Launay ne peut plus attendre : la place est presque à la merci de la foule qui est au pied du pont. Si elle le franchit, c’est la catastrophe.
Launay aurait alors ordonné le tir…
À une heure après midi
Tous les Parisiens sont convaincus que Launay est un traître et un assassin.
À une heure et demie
Les quatre-vingt-deux invalides défenseurs de la Bastille et trente-deux soldats suisses détachés du régiment de Salis-Samade ouvrent le feu sur les émeutiers qui continuent leurs assauts sur la forteresse. Une centaine de personnes sont alors tuées. Durant trois heures et demie, la Bastille est alors soumise à un siège régulier.
On crie à la trahison :
« Le gouverneur nous a fait abaisser le pont-levis pour nous faire entrer dans la cour et nous fusiller plus facilement ! »
ou
« Ils reculent les canons pour les charger!»
À deux heures
Une troisième délégation se rend à la Bastille dans laquelle se trouve l’abbé Claude Fauchet (1744-1793).
Le gouverneur de Launay les convie même à sa table.
À trois heures
Une quatrième délégation, voulue dans les formes par le comité permanent de l’Hôtel de Ville, affublée d’un tambour et d’un drapeau pour afficher son caractère officiel, se présente devant le marquis de Launay mais n’obtient toujours rien. Pire, les parlementaires reçoivent une décharge de mousqueterie qui touche la foule. Les soldats de la garnison de la Bastille et les assiégeants échangent des tirs. Dans la confusion, même cette dernière délégation est prise à partie par la foule des assiégeants. Les négociations sont dès lors closes, et c’est par la force que l’on compte prendre la forteresse.
À trois heures et demie
Un détachement de soixante-et-un garde-françaises composé en grande partie des grenadiers de Reffuveilles et des fusiliers de la compagnie de Lubersac, se présentent au milieu d’une vive fusillade devant la Bastille. Ces soldats expérimentés arrivent dans la cour de l’Orme, traînant à bras cinq pièces de canon et un mortier mis en batterie et dirigés sur les embrasures du fort, dont ils éloignent les canonniers et les tirailleurs. Les deux autres pièces sont braquées sur la porte qui fait communiquer la cour intérieure avec le jardin de l’Arsenal, et cette porte cède bientôt sous leurs coups.
Arrive la Garde Nationale : le gouverneur de Launay et ses Suisses se pensent sauvés par le Roi qui les aurait envoyées.
Mais les Gardes Nationales se proclament du côté de la nation et l’assaut reprend vigueur.
Aussitôt
La foule se précipite pour pénétrer dans la Bastille; mais les Gardes Françaises, conservant tout leur sang-froid au milieu du tumulte, forment une barrière au-delà du pont et par cet acte de prudence sauvent la vie à des milliers de personnes qui se seraient précipitées dans le fossé.
À cinq heures du soir
Le marquis de Launay, isolé avec sa garnison, constate que malgré l’ampleur de leurs pertes les assaillants ne renoncent pas.
Un nombre assez considérable de citoyens vient alors se présenter devant la Bastille pour demander des armes et des munitions de guerre. Comme ils sont la plupart sans défense, et n’annoncent aucune intention hostile, monsieur de Launay les accueille, et fait baisser le premier pont-levis pour les recevoir. Il négocie donc l’ouverture des portes sur promesse des assiégeants qu’aucune exécution n’aura lieu après la reddition.
Les plus déterminés s’avancent pour lui faire part du motif de leur mission. Mais à peine sont-ils entrés dans la première cour, que le pont se relève, et qu’un feu roulant de mousqueterie et d’artillerie fait mordre la poussière à une partie de ces infortunés qui ne peuvent ni se défendre ni se sauver. Ceux qui les attendent au-dehors, révoltés d’une si lâche perfidie, courent sur-le-champ à l’Hôtel-de-Ville rendre compte et demander vengeance de cette barbarie.
Mais bientôt une immense multitude armée de fusils, de sabres, d’épées, de haches, se précipite dans les cours extérieures en criant :
La foule des assaillants augmente de moment en moment ; elle se grossit de citoyens de tout âge, de tout sexe, de toutes conditions, d’officiers, de soldats, de pompiers, de femmes, d’abbés, d’artisans, de journaliers, la plupart sans armes, et rassemblés confusément ; tous mus par une impulsion commune, s’élancent des différents quartiers de Paris et se précipitent par cent chemins divers, à la Bastille.
Le faubourg Saint- Antoine, placé sous l’artillerie du fort, plus animé encore en raison de sa proximité, y afflue tout entier. On y voit aussi accourir des gens de la campagne, des étrangers et des guerriers récemment arrivés de différents pays. La petite garnison de la forteresse succombe à la panique : elle comprend qu’elle ne pourra pas résister à la foule. Le gouverneur de la Bastille se sait perdu.
« Incertain et flottant entre la crainte et l’espérance, il prit le parti le plus dangereux de tous, celui de n’en prendre aucun ; celui des âmes faibles qui, dans des crises orageuses, paraissent poussés par une force irrésistible vers la catastrophe qu’ils cherchent le plus à éviter […]. Enfin, il s’adresse à la garnison, et lui demande s’il ne vaut pas mieux se faire sauter, que de s’exposer à être égorgés par le Peuple, à la fureur duquel on ne pouvait plus se promettre d’échapper. “Remontons, dit-il, sur les tours ; et s’il faut mourir, rendons notre mort funeste à nos ennemis ; écrasons-les sous les débris de la Bastille.” Mais les soldats lui répondent qu’ils aiment mieux mourir que de faire périr un si grand nombre de leurs concitoyens, et qu’une plus longue résistance étant désormais impossible, il faut faire monter le tambour sur la plate-forme pour rappeler, arborer un drapeau blanc et capituler. »
La Gazette Nationale
Les émeutiers, parmi lesquels on dénombre une centaine de tués et soixante-treize blessés envahissent la forteresse, s’emparent de la poudre et des balles, puis libèrent les sept captifs qui y étaient emprisonnés :
- quatre faussaires : Jean Béchade, Bernard Laroche, Jean La Corrège et Jean-Antoine Pujade, accusés d’avoir falsifié des lettres de change. Leur procès est alors en cours d’instruction ;
- le comte Hubert de Solages, criminel enfermé à la demande de son père, qui paie sa pension ;
- Auguste Tavernier, supposé complice de Robert-François Damiens, l’auteur d’une tentative d’assassinat sur Louis XV en 1754 ;
- le comte de Whyte de Malleville, embastillé pour démence à la demande de sa famille; il se prendrait pour Jules César…
Le 14 juillet 1789, la Bastille ne retient donc que sept prisonniers et une garnison d’une petite centaine d’hommes. Pourquoi donc s’être donné tant de mal pour s’en emparer ? Car le vrai enjeu de la Bastille, ce n’était pas les prisonniers… Mais la poudre !
Du côté des assiégés, on compte six victimes.
Les soldats de la Bastille seront tous massacrés.
Le 14 Juillet 1789 , cette forteresse est assiégée et emportée en quatre heures par les citoyens de Paris, assistés du régiment des Gardes Françaises qui s’est singulièrement distingué en cette occasion réunis à la nation dont ils se sont déclarés les défenseurs. Ils ont conduit et guidé le courage des Parisiens. Un grenadier s’empare du gouverneur qui s’est rendu coupable de trahison en arborant le signal de paix et de reddition de la forteresse, Les citoyens introduits dans la place sous la foi publique, il a fait tirer sur eux ses canons. Il est conduit en place de Grève où il est décolé et sa tête portée au bout d’une pique dans toute la ville.
La garnison de la Bastille, prisonnière, est conduite à l’Hôtel de Ville pour être jugée.
En chemin, de Launay est roué de coups, massacré à coups de sabre, décapité au couteau par l’aide-cuisinier Desnot et sa tête mise au bout d’une pique.
Les têtes du marquis de Launay et de Jacques de Flesselles, prévôt des marchands de Paris (tué, lui , par un hasard malheureux alors qu’il sort de l’Hôtel de Ville) sont promenées au bout d’une pique dans les rues de la capitale jusqu’au Palais-Royal. Plusieurs des invalides trouvent aussi la mort pendant le trajet.
Outre les prisonniers, la forteresse héberge les archives du lieutenant de police de Paris qui sont soumises à un pillage systématique.
À six heures du soir
Ignorant la chute de la Bastille, Louis XVI ordonne aux troupes d’évacuer Paris. Cet ordre est apporté à l’Hôtel de Ville à deux heures du matin.
Le feu des défenseurs a fait des blessés. On les transporte à l’Hôtel de Ville en suivant la rue Saint-Antoine.
A Versailles , fin de journée du mardi 14 juillet
Le Roi revient de la chasse.
Il rentre bredouille et note, dans son journal, ce «Rien» resté célèbre … :
Cette expression a fait couler beaucoup d’encre dans la culture populaire. Mais il convient de noter que «rien» est l’expression la plus souvent utilisée pour indiquer l’absence d’engagements officiels, et non pas nécessairement l’absence d’événements marquants. Hormis des événements particulièrement personnels ou extraordinaires – comme la naissance et la mort de ses enfants, ou le déplacement forcé de la famille royale à Paris – Louis XVI a rarement consigné autre chose que ces engagements officiels dans ces pages.
Jean-François Balmer est Louis XVI et Yves-Marie Maurin le duc de LaRochefoucauld-Liancourt dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Réveillé dans la nuit par le duc de la Rochefoucault-Liancourt (1747-1827) qui l’informe de la situation, il interroge :
_C’est une révolte?
_Non, sire! C’est une révolution!
Le soir-même du 14 juillet 1789
On entreprend la démolition de la Bastille, orchestrée par Pierre-François Palloy (1755-1835) :
« (…) Pierre-François Palloy entrepreneur de bâtiments , n’avait qu’un désir : obtenir un grand chantier. Il rêvait de démolir la forteresse de la Bastille . Mais lorsqu’il eut dès le soir du 14 juillet 1789 commencé à faire piocher ses 400 ouvriers, il s’aperçut brusquement qu’il venait d’entreprendre une œuvre patriotique, se prit pour un héros national et, grisé , ne se préoccupa plus que de sa gloire…Il se ruina pour la conquérir ! »
Dès le lendemain
La démolition de la Bastille commence et sur la place doit être élevé un monument à la gloire de Louis XVI restaurateur de la liberté française.
Pierre-François Palloy emploie près de huit cents ouvriers pour démonter pierre par pierre les murs de la Bastille. Si une grande partie de ces pierres a servi à la construction du pont de la Concorde, Palloy a eu une autre bonne et lucrative idée : proposer des «objets dérivés» commémoratifs de l’événement.
Palloy fait sculpter, dans les pierres même de la forteresse, des miniatures de la Bastille, qu’il commercialise. Il envoie également dans les grandes villes de province des maquettes du bâtiment pour porter la bonne parole révolutionnaire. Avec les chaines de la prison, il fait faire des bijoux, des tabatières et des médailles, dont plusieurs exemplaires sont conservés dans les collections publiques.
Images d’ Un peuple et son Roi de Pierre Schoeller
Le 15 juillet 1789
Louis XVI rappelle Necker sous la pression populaire.
Le 16 juillet 1789
Les Polignac émigrent sous les conseils de la Reine: la duchesse est très impopulaire; on la juge débauchée et intéressée.
Madame de Tourzel (1749-1832) devient gouvernante des enfants de France.
Le 17 juillet 1789
Louis XVI connaît sa dernière entrée triomphale à Paris: le Roi vient accepter la désignation de Bailly à la fonction de maire de Paris, et celle de La Fayette, au grade de commandant de la Garde nationale.
Bailly remet au souverain les clefs de Paris et la cocarde tricolore, mêlant le rouge et le bleu de Paris au blanc du roi, en lui disant :
« Sire, Henri IV avait reconquis son peuple. Ici c’est le peuple qui a reconquis son roi ».
Marie-Antoinette est si inquiète pendant cette journée qu’Elle va jusqu’à préparer un discours au cas où Paris retenait le Roi prisonnier, pour le rejoindre avec leur famille.
Quel soulagement pour Elle de le voir revenir le soir… mais quel effroi lorsqu’Elle découvre la cocarde tricolore à son chapeau :
– Je ne pensais pas avoir épousé un roturier !
En 1889
L’Exposition universelle et le centenaire de la Révolution donnent lieu à la reconstitution à l’identique de la Bastille et de la rue Sainte-Antoine, telles qu’elles étaient en 1789, en vraie charpente et en vraie maçonnerie. Construits avenue de Suffren sur un terrain d’environ 1 ha (l’actuel « village suisse » en gros), on y a employé 2 000 stères de bois, 1 000 m3 de meulières, moellons et gravois, 100 000 sacs de plâtre…
L’animation malheureusement n’eut qu’un succès limité, tous les regards étant tournés vers la Tour Eiffel, tout juste élevée dans le ciel de Paris !
Sources :
- Antoinetthologie
- Pascal DUPUY, « L’arrestation du gouverneur de la Bastille, le 14 juillet 1789 », Histoire par l’image
- Les Années Lumière (1988), film de Robert Enrico
- « La prise de la Bastille » François FURET, Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1988, réédité collection « Champs » 1992.
- La Révolution française, de François FURET et Denis RICHET, Paris, Fayard, 1965, réédité en 1997.
- La Gazette Nationale du 17 juillet 1789
- La Prise de la Bastille, de Jacques GODECHOT, Paris, Gallimard, collection « Les Trente Journées qui ont fait la France », 1965.
- Les Adieux à la Reine (2012) , film de Benoît Jacquot
- https://www.unjourdeplusaparis.com/paris-insolite/anecdotes-la-bastille : 8 choses que vous ignoriez sur la Bastille
- Les chroniques la Révolution, 1788-1799, LAROUSSE ; 1988