« Cette transformation complète apparaît également dans un portrait, le seul que la reine ait fait faire aux Tuileries. Koucharski, un peintre polonais, en a tracé l’ébauche ; la fuite à Varennes l’a empêché de le terminer ; néanmoins c’est le plus parfait que nous possédions. Les tableaux officiels de Wertmüller, les portraits de salon de Madame Vigée-Lebrun s’efforcent constamment de rappeler au public par les costumes et les décors que cette femme est reine de France. Quand nous la voyons coiffée d’un magnifique chapeau aux superbes plumes d’autruche, en robe de brocart, parée de diamants, elle est près de son trône de velours ; et ceux-là mêmes qui la représentent en costume mythologique ou champêtre ne manquent pas d’indiquer par un signe quelconque que cette femme est d’un rang élevé, du rang le plus élevé de la nation, qu’elle est reine de France. Ce portrait de Koucharski néglige toutes les draperies éclatantes : une femme d’une beauté opulente est assise sur une chaise et regarde devant elle, songeuse. Elle paraît un peu lasse et fatiguée. Elle n’est pas en grande toilette, sur sa nuque ne brillent ni bijoux ni pierres précieuses, et elle n’est nullement attifée (il est passé le temps des artifices). Le désir de plaire a cédé la place au recueillement, la coquetterie s’est effacée en faveur de goûts plus simples. Les cheveux tombent, naturels et flous, et déjà l’on aperçoit les premières mèches argentées, la robe coule tout naturellement sur les épaules rondes et nacrées, rien dans l’attitude ne vise à l’effet ou à la séduction. La bouche ne sourit plus, les yeux ne demandent plus rien ; encore belle, mais d’une beauté déjà adoucie, maternelle, placée entre le désir et le renoncement, plus toute jeune, mais pas encore vieille, ne désirant peut-être plus, mais encore désirable, elle est là, lointaine, comme baignée d’une lumière automnale. Tandis que tous les autres portraits de Marie-Antoinette donnent l’impression d’une femme éprise de sa beauté et qui, entre les distractions, la danse et les rires, s’est tournée un instant vers le peintre pour, la minute d’après, retourner rapidement à ses plaisirs, on a le sentiment, ici, d’une femme qui s’est assagie et qui recherche le calme. Après les multiples idoles précieusement encadrées, ou taillées dans le marbre et l’ivoire, ce portrait inachevé montre enfin l’être humain et permet de deviner que cette reine a aussi une âme.»
Stefan Zweig