L’INTRIGUANT D’AURORE CHÉRY
Couverture du livre
Ce dossier comporte les critiques suscitées par ce livre.
Je commence par sa quatrième de couverture :
Louis XVI nous semble désormais si familier que chacun s’en fait une représentation stéréotypée. Le roman national, qu’il soit républicain ou royaliste, l’a figé en un être coupé de la réalité. Pour cet ouvrage, l’historienne Aurore Chéry a mené des recherches inédites s’appuyant sur les sources primaires, pour certaines encore inexploitées, et les travaux les plus récents des historiens. Elle offre ici un portrait entièrement renouvelé du roi de France, un souverain aux idées avant-gardistes et à la personnalité dérangeante, à la fois allumeur de révolutions et républicain bien décidé à transformer le monde.
Aurore Chéry montre comment, pour se protéger d’une cour hostile et mener à bien la politique de ses rêves, il a revêtu divers masques. Loin de l’homme apathique souvent décrit, on découvre un roi déterminé, au caractère entier, un tacticien contraint de fonder sa politique sur la ruse, la dissimulation et la manipulation. Mais ce nouveau Machiavel est aussi un être passionné, prêt à tout risquer par amour pour Françoise Boze, l’espionne protestante à son service.
Au-delà de ce portrait fascinant, l’historienne dresse le tableau complet d’une époque rendue plus vivante par la diversité des approches qui s’éclairent l’une l’autre, de la littérature à la philosophie en passant par la médecine. Proprement recontextualisé, le règne de Louis XVI nous révèle tout ce que notre modernité lui doit et combien il est susceptible de nourrir de riches réflexions pour l’avenir.
Puis l’article éloquent de Guillaume Malaurie :
Attention : choc thermique du côté de Clio ! Dans un livre explosif (1) une historienne qui a tous les diplômes académiques requis balance une bombe à fragmentation.
Écoutez bien : il faudrait, selon Aurore Chéry, oublier Louis XVI le falot, l’hésitant, l’impuissant, le roi pieux victime expiatoire des jacobins. Billevesées ! Du pure trompe l’œil ! Louis XVI serait un roi radical-révolutionnaire qui aurait souhaité la disparition de l’absolutisme, l’élimination de l’aristocratie, surtout la catholique, arrosé les réseaux subversifs, appelé de ses vœux non pas une monarchie constitutionnelle que ce lecteur de Rousseau jugeait corruptible, mais une dissémination de la république partout en Europe : dans les États allemands et en Angleterre ! Du Bonaparte avant l’heure !
Louis XVI ne dit jamais ce qu’il veut faire, et ne fait jamais ce qu’il dit
Seulement voilà Louis XVI qui se sent otage à Versailles et sous la double férule du Parti autrichien et de l’influence anglaise, ne pourrait rien dire ouvertement. Il agirait donc masqué en comploteur, il actionne ses espions et ses espionnes – dont sa supposée maitresse Françoise Boze qu’il aimerait d’amour aussi conjugal que physique -, ne dit jamais ce qu’il veut faire, et ne fait jamais ce qu’il dit. Les documents de l’époque ? Ils sont le plus souvent pipés, à double sens, laisse entrevoit Aurore Chery et il faudrait les relire de A à Z dans une nouvelle perspective.
Je vous préviens, ça tangue de voir Louis XVI prendre les habits de Mao Tse Toung pendant la Révolution Culturelle ! Tangue aussi la solidité de la démonstration. Reste qu’on se demande tout de même, si ce n’est pas un peu ça que Louis XVI le malheureux, coincé de partout, terrorisé par la Cour, avait quelque part en en tête. Une certitude : l’auteure n’agit pas par posture ou par goût du scandale. Elle croit à la réalité de ce rêve royal guévariste. Et à l’écouter, elle en a encore sous le coude.
Guillaume Malaurie
L’article de Jean-Christian Petitfils :
Avec un titre qui correspond tellement bien au sentiment que le lecteur éprouve devant ce livre si intrigant, Aurore Chéry, connue pour ses publications sur les corps des rois au XVIIIe siècle et pour ses critiques envers le roman national, publie un ouvrage qui entend renverser la table.
Pour faire bref, sans exagérer, rien ne résiste à l’approche inédite qui est faite dans ces pages. Louis XVI cesse d’être ce roi maladroit et indécis qui finit tragiquement sur la guillotine faute d’avoir su s’opposer à ses ministres, à ses peuples et à son épouse. Tout au contraire, en suivant Aurore Chéry, Louis XVI fils du Grand Dauphin, mort avant d’avoir régné, s’est forgé pendant son enfance difficile dans une Cour hostile un caractère trempé, faisant de lui un homme taciturne, décidé à mener ses propres intrigues selon des convictions religieuses et politiques fermes. Convaincu de la nécessité de réformer le royaume, jusque dans ses fondements, Louis XVI, malheureux d’être roi, aurait entrepris de convertir le pays en république, au sens antique du mot, manipulant ses proches, ses ministres et d’innombrables agents, dont beaucoup deviendront même des révolutionnaires très connus. Loin d’être une défaite, sa mort est présentée comme une consécration acceptée de plein gré, d’autant plus justifiée que la France entre ensuite en guerre contre l’Angleterre, ce qui aurait été la volonté de Louis XVI. Ainsi le roi aurait-il réussi à ce que le pays puisse « poursuivre et propager sa révolution » avant de réaliser « l’empire » qui aurait été son rêve[1].
On admettra que le propos est à tout le moins iconoclaste et dérangeant puisque tous les épisodes de la Révolution sont ainsi revus et réinterprétés, quand ils ne sont pas simplement bouleversés de fond en comble. C’est notamment le cas de la fuite arrêtée à Varennes, qu’il faudrait lire comme un échec programmé par Louis XVI pour radicaliser la révolution au profit de l’idée républicaine promue par les extrémistes liés secrètement à lui ; c’est aussi vrai de la prise des Tuileries, qu’il aurait voulue pour se débarrasser des royalistes qui voulaient conserver en état la monarchie absolue. Ainsi toutes les interprétations convenues s’écrouleraient-elles. Même Fersen, qui serait le père du deuxième fils de la reine (le futur Louis XVII), aurait servi aux calculs compliqués de Louis XVI désireux de vivre son amour avec sa maîtresse Françoise Boze et de régner sur un pays régénéré, libéré des contraintes imposées par les monarchies environnantes. Adieu à la reine libertine…
Tout le livre réévalue la personnalité cachée du roi et conteste tout ce qui est dit de lui ordinairement. Si A. Chéry ramène la taille du roi à 1 m 76, contrairement aux estimations de Paul et Pierrette Girault de Coursac qui parlaient d’un mètre quatre-vingt-dix, elle contredit la maladresse, l’indécision et la faiblesse qui lui sont attribués. Tout au contraire, elle brosse le portrait d’un redoutable manœuvrier et d’un véritable visionnaire, œuvrant au sein d’un formidable enchevêtrement de réseaux tous plus compliqués les uns que les autres. On y retrouve les grands noms de la Révolution auprès desquels les espions de John Le Carré ou de Robert Little n’apparaissent plus que comme d’aimables amateurs, so british.
En cela, l’entreprise est d’emblée sympathique et novatrice. L’histoire n’est plus le vol un peu paresseux de la chouette partant au coucher du soleil, mais devient ce vent impétueux qui, parti des alcôves, balaie tout le pays ! Pour paraphraser une phrase célèbre – et apocryphe – ce n’est pas une révolte mais bien une révolution qui sortirait de ce livre.
Dans l’historiographie de la période révolutionnaire, divisée jusqu’à ses extrémités par d’innombrables querelles depuis sa naissance, le roi a été toujours victime des règlements de compte même parmi les partisans de la monarchie qui ne manquent pas de lui imputer la responsabilité de la réussite révolutionnaire ; l’historiographie favorable à la révolution n’a guère contribué à un approfondissement des connaissances, si bien que cet ouvrage peut être considéré comme un changement bienvenu, à condition que ses démonstrations résistent à l’examen indispensable pour le faire reconnaître dans l’histoire universitaire scientifique. Mais chat échaudé craint l’eau froide ; j’ai connu d’autres introductions fracassantes d’idées originales qui l’étaient d’autant plus qu’elles respectaient peu les règles méthodologiques élémentaires. Il faut donc toujours et encore se remettre au travail.
Il conviendrait de prendre systématiquement toutes les étapes de ce livre qui interpelle le lecteur sans cesse confronté à des analyses inédites et à des personnages parfois totalement méconnus. Le plus urgent est sans aucun doute de s’intéresser à son apport le plus détonnant : la maîtresse du roi, la femme du peintre Boze, protestante et espionne. Alors que toute l’historiographie répète que Louis XVI se distingue précisément de ses prédécesseurs pour n’avoir pas entretenu de liaisons – ce que j’ai d’ailleurs repris à mon compte – A. Chéry, au contraire, fait de cet amour caché l’explication centrale de la vie du roi. Je ne discuterai ici de cette proposition que sous l’angle des sources et de la méthode. Qu’est-ce qui est avancé dans le livre pour justifier une pareille découverte ? Je ne m’occuperai que de cette question ici, alors que tant d’autres aspects méritent tout autant d’attentions.
Le chapitre 21 (p. 197-226), l’un des plus longs du livre, est intitulé sobrement « Françoise ». A. Chéry reprend d’abord à son compte l’existence d’une autre maîtresse, Marie Philippine Lambriquet, qui aurait eu une fille du roi plus tôt. Elle ne discute pas le fait que Jean-Christian Petitfils, biographe du roi, estime qu’il ne s’agit que d’une « pure invention » connue et récusée[2]. Ensuite pour introduire Françoise, A. Chéry s’appuie sur une rumeur circulant parmi les soldats russes circulant à Paris en 1814[3], ce qui ne laisse pas d’étonner le lecteur, qui n’est pas vraiment rassuré par la source invoquée enfin pour justifier l’affirmation : la biographie du peintre Boze publiée en 1873 par un neveu citant les souvenirs familiaux[4]. Une note justifie le recours à cette « biographie [qui] paraît fantaisiste » si on la lit « au premier degré » mais qui serait « instructive » si l’on possède « un certain nombre de clés » comme le dit A. Chéry elle-même. Précaution louable. Pourquoi pas ? Par expérience, je sais que l’histoire de la guerre de Vendée ne peut être approchée correctement qu’en utilisant, avec les précautions ordinaires, des mémoires et des récits très postérieurs aux faits.
Lisons donc Volcy-Boze. On y apprend qu’après être mariée en 1770, Françoise alors âgée de 19 ans, suivit son mari à Paris, où il se distingua, vers 1779, avec un portrait de la reine réalisé sur indications sans avoir rencontré le modèle. Le roi aurait ensuite fait venir le peintre à Versailles et fréquenté son atelier. Mais ce n’aurait été qu’au printemps 1782, que le roi aurait été frappé par la beauté de Françoise à l’occasion du bal donné en l’honneur du comte et de la comtesse du Nord (les futurs souverains de la Russie) – fait qui donne la date. Deux ans plus tard, en 1784, Louis XVI aurait demandé à Françoise, alors enceinte, de devenir la nourrice de l’enfant (le futur Louis XVII) que portait la reine[5].
Pour A. Chéry, il est assuré que Françoise aurait été enceinte de Louis XVI, leur liaison ayant débuté dès 1780. Elle suspecte même que la possibilité d’échanger les enfants à la naissance avait été imaginée entre les amants. Ce qui n’eut pas lieu parce que les accouchements, de la reine et de Françoise, ne coïncidèrent pas et que Françoise eut une fille. Reste que le lecteur se demande pourquoi A. Chéry a abandonné la chronologie proposée par Volcy-Boze, en avançant ainsi les dates marquantes de la liaison sans donner aucune indication justifiant ce choix ?
Il est vrai que Volcy-Boze commet allègrement quelques erreurs de dates, mais je reste peu convaincu par les achats de châteaux par Louis XVI que cite A. Chéry pour prouver que le roi veut cacher Françoise dès 1782. Ce qui est bien plus stupéfiant est de lire que c’est dans cette intention que le roi installe Françoise dans l’hôtel Fortisson, rue des Bons-Enfants (aujourd’hui rue du peintre Lebrun) à Versailles, sous le nom de comtesse Marie-Josèphe Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de Stanislas Dupont de La Motte[6].
Avant de continuer dans une histoire qui va se révéler à triple ou à quadruple fond, il faut s’arrêter sur une affirmation surprenante : le couple Boze aurait été composé par deux « agents du réseau protestant » dès 1775, lié au « réseau des botanistes » en rapport avec l’Académie des Sciences. Ce serait même à l’occasion de ses « activités au service du renseignement » que Françoise et Louis XVI se seraient rencontrés. Pour autant aucune source ne vient étayer l’affirmation et on ne voit guère ce qui se trouverait dans les caisses de graines qui traversent les océans. Dans les notes, Volcy-Boze est invoqué mais en vain, ainsi que l’historien de l’art Gérard Fabre qui explique comment Boze obtint la reconnaissance par l’Académie des Sciences de ses compétences mécaniques, mais sans aller au-delà[7]. Le lecteur pourrait alors se demander pourquoi n’avoir rien fait de l’appartenance de Françoise à une famille d’horlogers liés aux horlogers suisses et neufchâtelois calvinistes ? On sait que ce lien communautaire fera par exemple que Marat protégera le fameux horloger Bréguet, installé à Paris puis à Versailles, au moment de la Révolution ; on comprendrait mieux aussi pourquoi Françoise Boze a demandé du secours à Simone Evrard, compagne de Marat, en 1793[8]
A. Chéry n’avance rien de convaincant, disons-le simplement. Faute de preuves flagrantes pour justifier ce rôle politique clandestin du couple et notamment de Françoise, A. Chéry préfère invoquer d’abord le pasteur Rabaut dit Saint-Etienne qui allait jouer un grand rôle dans l’obtention de l’état civil des protestants en 1788 et qui est présenté ici comme le « protégé » du roi, ou ensuite, et l’étonnement du lecteur redouble, le botaniste anglais James Edward Smith. Celui-ci aurait rencontré le roi lui-même dans un « rendez-vous politique secret » le 7 août 1786 à Saint-Germain en Laye, confirmant l’implication des protestants dans les complots. Le roi aurait prétexté une chasse et, selon A. Chéry, inscrit un tableau de chasse aussi impressionnant que faux, 232 pièces, pour cacher cette rencontre. La justification vient d’un livre savant consacré à Linné[9].
La source est le récit fait par Smith qui raconte très précisément sa journée. Pendant son séjour à Paris, il a l’occasion d’être invité chez le maréchal de Noailles alors que celui-ci accueille le roi qui vient chasser. Celui-ci est à pied suivi par huit pages qui présentent des fusils chargés qu’il utilise sans discontinuer. Il tue ainsi le gibier que des rabatteurs lèvent pour lui, tandis que dix à douze gardes suisses et plusieurs personnes à cheval l’escortent. Cette petite foule, dans laquelle Smith se trouve comme invité, est entourée par des gardes qui tiennent à distance des spectateurs. Dans cette journée le roi a tué tout ce qu’il visait et a échangé quelques mots avec Smith sur la santé du roi d’Angleterre : point de secret, une rencontre anodine et bien une chasse[10]. Le lecteur que je suis, et qui ne sait peut-être pas voir comment le secret circule sous les propos les plus banals, reste sur sa faim à propos des activités sentimentales et clandestines de Françoise.
En revanche, son imagination s’enflamme quand on revient à l’installation de Françoise sous le nom de Marie-Josèphe Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de Stanislas Dupont de La Motte dans l’hôtel Fortisson. Laissons de côté d’emblée deux questions qui resteront sans réponse. L’histoire veut que Boze s’établisse, luxueusement, à Versailles en 1785 mais ne dit pas ni qu’il se serait séparé de son épouse, ni qu’il serait venu clandestinement rue des Bons-Enfants. Comment concilier ce qui est avéré, avec ce nom d’emprunt et cette location ?
Mais peut-on être clandestin dans l’hôtel Fortisson ? C’est peu probable, car le bâtiment, imposant et réputé, relié directement au palais de Versailles, abrite les dames du Palais et a hébergé notamment la Polignac et la Lamballe. On peut imaginer nid d’amour plus discret[11]. Comment supposer que Françoise serait restée anonyme sous le nom de comtesse Waldburg-Frohberg dans ce lieu de passage des courtisanes les plus puissantes ?
Plus que le lieu, le pseudonyme est intrigant, car cette comtesse serait mariée à un certain Stanislas Dupont de la Motte. A. Chéry donne une explication surprenante. Dupont de la Motte, administrateur du collège de La Flèche de son état, aurait contracté un mariage fictif, ceci expliquant qu’il n’aurait jamais présenté son épouse à ses collègues de La Flèche. La comtesse serait donc bien Françoise et le nom est fictif. Or le dit Dupont est un personnage en chair et en os et n’est pas inconnu. Il a laissé un journal étudié en détail, attestant que si, effectivement, il est d’une discrétion remarquable sur sa vie familiale, il mentionne les accouchements de son épouse[12]… qui ne peut pas être Françoise ! et avec laquelle il a encore des relations épistolaires en 1790[13]. Quand on sait l’itinéraire de la dame, on peut comprendre la discrétion du monsieur.
La comtesse est peut-être une fausse comtesse, on peut passer ce point, en tout cas elle est bien une personne vivante, mal connue certainement, mais ni inconnue, ni prête-nom. Sa présence est attestée dans un des carrosses du cortège royal du 21 janvier 1782 (ça ne s’improvise pas) à Versailles avant d’être envoyée à la Bastille un mois plus tard, au motif qu’elle s’était emparée du cachet de la reine et qu’elle vivait aux dépens de grands courtisans et hommes d’Etat français et étrangers avec lesquels elle correspondait abondamment[14]. Pendant les cinq mois passés en prison, elle reçoit la visite de la princesse de Lamballe, qui vient peut-être s’assurer que la prisonnière ne publiera rien, avant d’être relâchée sans autre poursuite. Vraie ou fausse comtesse ? Sans doute fausse, d’autant qu’elle aurait ensuite pris d’autres identités, comtesse de Montjoie, baronne de Hassen, madame de Waldeck, vivant en Angleterre et en France.
Le plus étonnant est qu’on la retrouve plus tard étrangement mêlée à l’affaire du collier en 1785-1786 sous le nom de Dupont de La Motte (donc le nom du mari bien réel). Dans cette histoire rocambolesque – et toujours mal connue – une autre Madame de La Motte, descendante des Valois (qu’il faut l’appeler La Motte-Valois pour la distinguer de la première), est au cœur d’une escroquerie compliquée qui implique le cardinal de Rohan et la reine. Il est hors de propos ici de donner plus de détail, mais cette comtesse Waldburg-Frohberg, ou « madame de La Motte 1 » se trouve compromise dans un arrangement passé sous la garantie du père Mulot, futur révolutionnaire, pour obtenir de l’argent en épousant un riche naïf, un certain baron de Fages, désireux de consoler la mère abandonnée d’un enfant qui lui aurait été fait par Rohan ! Fages aurait été lancé dans l’affaire par un certain Bette d’Etienville, personnage curieux et chevalier d’industrie, qui allait s’éteindre en 1830. Le mariage aurait permis de faire circuler le collier officiellement avant que La Motte-Valois et ses affidés ne s’en emparent, une sorte de blanchiment. L’arrestation de Rohan fait capoter l’opération et tout ce petit monde se disperse. Dans cette opération La Motte 1 se fait appeler Mella de Courville, ex-comtesse de Salzberg (Solleberg, Salleberg)[15]. Une estampe la représentant en buste sous le nom de Mella de Courville Sulbark est répertoriée dans la collection de Vinck de la Bibliothèque nationale de France[16].
Pour A. Chéry, puisque Madame de la Motte 1 est bien le pseudonyme de Françoise, si elle réapparaît en 1785 ce n’est que sous l’effet d’une invention du ministre Breteuil qui veut accabler le roi en attaquant sa maîtresse. Ce serait dans cette intention que Breteuil rappelle l’existence de l’emprisonnement de 1782 et qu’il invente cette fable du mariage ajoutée à l’affaire du collier. Il est vrai que tout cela est vertigineux, mais en niant l’existence de madame La Motte 1, en voyant le roi visé derrière le fantoche Bette d’Etienville, A. Chéry est conduite à douter de la matérialité même du collier[17]. Je m’arrête ici sur ce point et je me garderai bien de participer à la chasse au trésor, ou plutôt aux diamants, que ce soit ceux de 1785 ou ceux qui furent volés en 1792 dans le garde-meuble. Ils demeurent encore fort mal connus et ils traversent ce livre sans que je ne puisse rien en dire. En revanche, la « matérialité » de Madame La Motte 1 me semble bien réelle.
Madame La Motte 1 est une de ces aventurières qui circulent dans la cour royale – comme dans toutes les cours monarchiques ou républicaines – et qui bénéficient d’appuis et de relations pour des motifs peu avouables mais bien communs[18]. Reste qu’on ne peut pas penser que la comtesse et Françoise serait la même personne. Le dernier épisode connu de la vie de cette Dupont de La Motte a été son incarcération sur ordre du Comité de salut public, le 21 juillet (encore un 21 !) 1794-3 thermidor an II, sur proposition de Saint-Just[19]. Elle aurait été compagne de cellule de la citoyenne Beauharnais, future Joséphine et impératrice. Arrêtons là ce qui serait l’ébauche d’un roman qui attendrait encore son Dumas. Mais rappelons que la France de ces années-là est traversée par de nombreuses affaires tout aussi rocambolesques dans lesquelles les personnalités les mieux placées sont confrontées aux pires escrocs et dans lesquelles des femmes parcourent des itinéraires fort improbables[20].
Revenons à notre Françoise Boze qui pour A. Chéry aurait bel et bien vécu toutes les péripéties de la comtesse entre 1781 et 1786. Comment Françoise Boze femme d’un peintre en train d’être reconnu par la Cour aurait-elle pu côtoyer le milieu des grandes courtisanes sous un autre nom et comment aurait-elle pu être envoyée en prison par la reine qui se serait vengée en la sachant maîtresse du roi, avant de revenir à Versailles en 1785 et de poursuivre une carrière d’espionne à l’étranger sans qu’on n’en retrouve rien ? Le retour sur la scène de la comtesse en 1786 achève d’empêcher toute confusion entre les deux femmes. Il y eut déjà deux mesdames Dupont de La Motte, inutile d’en ajouter une troisième qui, de surcroît, aurait été intérimaire[21].
Ce qui incite à douter alors des liens amoureux entre le roi et Françoise. Car la Bibliothèque nationale possède l’abondante correspondance que Madame Dupont de la Motte 1 (donc l’ex-comtesse Waldburg-Frohberg) a échangée avec divers correspondants et amants. Quelques-unes de ces missives sont lues par A. Chéry comme les lettres cryptées par Françoise et Louis XVI pour parler de leur relation. Les retranscriptions qui sont faites en fin d’ouvrage leur sont attribuées sans autre forme de procès. Or dans le lot cité de la Bibliothèque nationale de France, Manuscrits Nouvelles Acquisitions Françaises, 6575, au folio 94, figure la lettre que le mari, Stanislas envoie à son épouse en 1790. A tout le moins il aurait fallu en parler.
Si l’on parle des lettres d’amour, un autre oubli est surprenant : rien n’est dit des missives indiscutablement amoureuses envoyées par une correspondante anonyme résidant à Londres en 1791 à Fersen, au moment même de l’expédition vers Montmédy/Metz/ Luxembourg, ou dit autrement la fuite arrêtée à Varennes. J’ai dit plus haut que toute l’opération est présentée comme menée par le roi et que, pour A. Chéry, aucun sentiment amoureux n’existe entre la reine et le beau Suédois. Elle estime que le courrier, scruté sous toutes ses coutures, échangé entre eux n’a pas de valeur ayant été réécrit et falsifié. Restons-en là parce que l’essentiel n’est pas là, tout en regrettant que A. Chéry ne critique pas clairement les travaux existants sur cette question si débattue et toujours si présente.
Mais pourquoi négliger des lettres attestant des engagements amoureux de Fersen envers d’autres femmes ? Alors qu’A. Chéry cite le livre de Bimbenet sur Varennes parce qu’il présente de riches annexes dont un schéma de l’itinéraire suivi par la fameuse calèche emportant la famille royale qui est interprété en tronquant radicalement l’explication publiée, elle ne fait aucun cas de lettres explicites adressées à Fersen depuis Londres par une correspondante anonyme[22]. Quand on ajoute que Fersen aurait sans doute rejoint une maîtresse au soir du 21 juin 1791 à son arrivée en Belgique, il y avait là des arguments, même s’il est vrai que c’est l’époque des liaisons dangereuses – et le roman peut évoquer tellement de personnes vivant à ce moment.
Un mot de plus sur Varennes, si étrange. Si le roi voulait l’échec pourquoi retint-il manifestement autant qu’il le put le moment du départ de Varennes le 22 au matin ? Pourquoi Bouillé et son fils n’intervinrent-ils pas le 21 et le 22 ? Que le roi ait été trahi est une évidence, qu’il ait été victime de ses mauvais calculs certainement, qu’il ait été l’instigateur de ce coup paradoxal demeure improbable. On peut faire confiance à tous ceux, frères compris, qui le détestaient pour avoir mis, même sans concertation, les grains de sable qui enrayèrent la machine. Enfin, quoi qu’en dise A. Chéry, d’abord pourquoi le roi est-il parti avec son épouse, ce que ne firent pas ses frères partant en émigration, ensuite s’il n’est pas un catholique obéissant aux traditions, il manifeste sans discontinuité une acceptation de la destinée qui n’a rien de suicidaire.
De coïncidences vraies ou supposées en suppositions fondées ou tirées par les cheveux, le livre avance ainsi à coups de « manifestement », de « possiblement » et autres « probablement » en recourant le plus souvent à l’imparfait de l’indicatif. L’ouvrage possède dès lors une tonalité rare puisque d’ordinaire l’histoire s’écrit au présent de l’indicatif, voire au passé simple. L’imparfait est peu usité parce qu’il désigne des faits récurrents ou rapportés, facilement éloignés de la réalité que le présent et le passé simple peuvent affirmer sans détour[23]. En recourant à l’imparfait, l’Auteure est omnisciente et nous entraîne dans les entrelacs d’un maquis inextricable, nous faisant littéralement passer derrière le miroir, sans jamais expliquer le mystère – on éprouve alors la frustation du lecteur découvrant qu’il manque le dernier chapitre, celui qui donne les clés, du roman policier qu’il a lu d’une traite.
Je reconnais que la tentative d’A. Chéry peut trouver des justifications. J’ai passé tellement d’années à essayer de démêler le vrai du faux en lisant tout ce que je pouvais lire sans réussir à avoir une opinion arrêtée sur l’affaire du collier, sur l’épisode de Varennes, sur le jugement de la reine, etc., que je ne suis pas prêt à jeter la première pierre à quiconque avance des hypothèses, même si, comme je le demande ici, j’attends des preuves indiscutables ou des discussions détaillées et érudites, jusqu’à l’étourdissement. En 1792-1793, Boze est mis gravement en cause lors du procès fait au roi, au point d’être incarcéré. Son rôle d’intermédiaire entre Louis XVI et les Girondins dans les années précédentes est incontestable, mais invérifiable et les députés mis en cause, dont Marat, s’emploient à ne rien expliquer[24]. Que le député Gasparin s’en mêle ne peut pas s’expliquer parce qu’il avait été un ancien officier en garnison près d’un agent de Louis XVI et qu’il avait épousé une protestante. Pourquoi ne pas rappeler son rôle au Comité de salut public, avant qu’il ne laisse la place à Robespierre ? Le choc des faits ne porte pas toujours sens.
Dit autrement, indiscutablement A. Chéry met le doigt, avec une connaissance bluffante de l’historiographie, sur les points inexpliqués de l’histoire de la Révolution. Et Dieu sait s’il y en a que l’historiographie évite d’ailleurs le plus souvent de peur de s’y épuiser, de lasser le lecteur et de se perdre dans des interprétations de médiocre signification. Reste que des interrogations subsistent toujours et qu’elles sont le prétexte à des remises en cause de la vérité contenue dans les livres admis comme sérieux mais muets sur ces sujets.
***
Acceptons alors que l’on ne sache pas quoi faire des coïncidences. Pour n’en citer qu’une qui m’étonne toujours, comment expliquer la présence le 10 août 1792 de Bonaparte dans une chambre louée en face du palais des Tuileries ? Il ne prend pas part à la chute de la monarchie et ne semble jouer aucun rôle. J’avais apprécié l’ironie des scénaristes du jeu vidéo consacré à la Révolution dans la série Assassins’Creed Unity mettant en scène Bonaparte comme tireur de ficelles[25]. Il est certes compréhensible que notre époque si déboussolée, si exigeante en explication, cherche à savoir ce qui est caché et s’engouffre dans la dénonciation des complots – les séries vidéo en sont les meilleurs exemples.
A vrai dire, rien de neuf sous le soleil. Nostradamus aurait déjà annoncé l’affaire du collier et Varennes, ce que Georges Dumézil avait commenté dans un livre délicieux[26]. Faut-il céder à la mode ? Pas sûr quand on entend faire œuvre scientifique ou au moins faut-il discuter, discuter et discuter encore. Ce qui est dit de Louis XVI est qu’il a été ce monteur infatigable de machinations mais rien d’étonnant dans cette époque à machines, que ce soit les automates de Vaucanson (mentor de Boze) ou les pièces à machine des mélodrames ! il aurait fallu montrer que toute la Cour, toute la vie politique est traversée par ces courants conspirationnistes, qui demeurent opaques. Nous ne savons rien de définitif à propos des « hommes de Londres », qui furent, à temps plein ou partiel, des agents de Pitt, parmi lesquels il y aurait eu un membre du Comité de salut public, peut-être Hébert…[27].
Le roi n’a aucune originalité et il est certain qu’il n’est pas le pire, même à la Cour, même en comparaison avec ses ministres[28]! Je n’ai pas écrit autre chose en expliquant comment Robespierre avait été transformé en monstre par ses anciens amis devenus des rivaux avides de blanchiment[29]. Mais il s’agit là d’histoires collectives, ancrées dans des réalités tangibles qui ne se résument pas à des machinations fourbies dans un cerveau isolé et mutique. Pour faire l’histoire académique, il faut nouer tous les fils entre eux sans en isoler quelques-uns dont la prise en compte exclusive fausse l’interprétation.
Ainsi dire que le roi était « républicain » c’est emboîter le pas à Brissot qui estimait que la constitution de septembre 1791 était au « cinq sixième » républicaine, opinion partagée par l’historien Albert Mathiez écrivant, avec raison, au début du XXe siècle, que Louis XVI avait été « le premier président de la République française »[30]. La formule n’étonnera d’abord que ceux qui oublient que, jusqu’en 1958, le président de la République ne gouverne pas, ce qui est la fonction du président du Conseil, et ensuite les autres qui ignorent que, à la fin du XVIIIe siècle, la quasi-totalité des souverains européens étaient des partisans convaincus – voire acharnés – des mesures de rationalité et modernité pour rénover leurs domaines, ce qui est passé sous l’étiquette du « despotisme éclairé » ou prosaïquement de révolution par le haut. Leurs décisions brutales, en Autriche, en Suède, en Espagne, au Portugal et en Angleterre – encore en Russie – provoquèrent partout des révoltes qui ne devinrent révolutions qu’aux Pays-Bas et en Belgique et bien entendu en France, avant de bouleverser tout le continent sud-américain.
Il n’est pas sûr que la guerre d’indépendance américaine soit une révolution à part entière, sauf dans l’imaginaire des Condorcet, Brissot, Mirabeau… et le nôtre. Dans les années 1780, Louis XVI n’agissait pas très différemment de l’empereur d’Autriche ou du grand-duc de Toscane, son frère et futur empereur d’Autriche, qui abolit la peine de mort. L’air du temps a une consistance tant que les pressions sociales, les contradictions politiques et les « fortunes » – pour parler comme Machiavel – des uns et des autres n’ont pas radicalisé les options et créé des blocs affrontés[31]. Il faut croire Marie-Antoinette sincère quand elle dit qu’elle est du peuple avant les événements de 1789, tant qu’elle doit lutter contre une partie de la Cour. Il faut suivre le fil de l’histoire pour démêler les nœuds qui l’embrouillent et le rendent incompréhensible quand on le prend à rebrousse-poil[32].
Revenons enfin à Françoise Boze qui s’efface d’ailleurs au fil du livre. Gérard Fabre, dans son étude des tableaux du mari, ne comprend pas pourquoi le portrait que celui-ci a réalisé d’elle est inachevé. Le visage, le cou et la main gauche sont « totalement aboutis » alors que le reste, le côté droit donc, est « laissé en attente »[33]. Toutes les hypothèses sont possibles… sauf de penser qu’elle eut un si grand rôle. Faut-il rappeler enfin qu’il n’est pas envisageable de réduire la marche de l’histoire, la compréhension du passé, aux initiatives d’une personne. La Révolution est même par excellence le moment où les groupes et les foules sont les moteurs de l’Histoire. Le piège de la biographie est d’isoler le protagoniste principal en faisant croire qu’il a les pouvoirs qu’on veut lui donner.
Je suis par goût grand amateur des pochades et autres amusements scientifiques et je n’ai pas publié par hasard le livre d’un très savant rhétoricien et évêque anglican Richard Whately, Historical Doubts Relative to Napoleon Buonaparte qui a réécrit l’aventure napoléonienne pendant une quarantaine d’années en s’inspirant de Jonathan Swift et de Laurence Sterne et en préfigurant Lewis Caroll[34]. Reste que ce genre n’a d’efficacité que si on fait le clin d’œil indispensable au lecteur pour lui rappeler que l’histoire que l’on fait et que l’on lit doit d’abord servir à apprendre sur soi et son époque. C’est ce qui évite de sombrer dans les courants d’un passé perdu qui devient vite fantastique et fantasmé. C’est cet écart qui manque ici et qui m’inquiète.
Jean-Clément Martin
Critique d’Olivier Dorche , défenseur de Louis XVII survivant sous le nom de Naundorff :
À VOMIR… QUITTE À EN PLEURER !… LOUIS XVI TRAÎNÉ DANS LA BOUE…
« Louis XVI l’Intrigant » d’Aurore Chéry qui vient de paraître. En parler est un tort, je le reconnais, car cela attire une attention publicitaire non voulue ! Mais enfin, ne pas réagir c’est faire taire ma conscience.J’ai acheté ce livre (Louis XVI, l’Intrigant) et l’ai lu en deux nuits !
Il est déplorable que tant de talent à fouiner dans les archives soit mis au service d’une interprétation vomitique !
Oui, les amis (es), je vomissais à chaque page ! Même ses pseudo juges de 1792/93 n’ont jamais osé salir ainsi la personne de Louis XVI; ils se sont attaqués à ses actes politiques supposés, mais pas à sa personne! De même que les FM qui ont rejeté « le Roi », en tant que Principe de Gouvernance, n’ont jamais osé le traîner ainsi dans la boue !
Madame Aurore Chéry, arrange les archives » à sa sauce »…
Elle déduit, à l’optique de son cerveau partial, des identités et des faits on ne peut plus contestables! Elle cite des archives mais elle interprète celles-ci sans prouver le lien entre ces documents par une autre pièce d’archive… A ce train, on peut imaginer n’importe quoi. Archives bien mises en fin de livre : qui va prendre le temps de chercher, de vérifier…Ainsi :-Françoise Boze, hypothétique maîtresse du Roi, est reconnue par elle comme étant Madame Dupont de la Motte et de chercher une correspondance amoureuse de celle-ci avec le Roi sous ce nom… Mais c’est elle qui attribue cette identité, qu’elle déduit par une argumentation fallacieuse en considérant la situation des Protestants languedociens, etc..- « Le cabinet secret » L’auteure salit les intentions du Roi en ce qui concerne « son cabinet secret » que tout Souverain avait pour mieux gouverner en attribuant à tout petit papier archivé qu’elle a trouvé une intention maligne de Louis XVI.- La contribution de la France à l’Indépendance américaine : les intentions du Roi, dans cette affaire, sont, selon elles on ne peut plus entachées de saleté !- La non consommation du mariage royal pendant 7 ans est attribuée par notre éminente « historienne » à un dégout qu’aurait ressenti le Dauphin envers son épouse et non à une malformation génitale. Elle passe donc sous silence – aucune citation de documents !.. (pour une historienne !!!) – l’opération du pénis que subit le Roi le 18 août 1777 par le chirurgien de Louis XV, Jacques Lassonne, sous l’instigation de son beau frère, Joseph II d’Autriche, en visite en France et que le mariage put enfin être consommé (en août 1777, Louis XVI put avouer à ses tantes : « J’aime beaucoup le plaisir, et je regrette de l’avoir ignoré pendant tant de temps! ». L’ambassadeur d’Autriche confirme ‘cet événement si intéressant’, en précisant qu’il a eu lieu le lundi 18 août) . Le jeune Louis XVI aurait-il pris du plaisir à cet acte charnel si le dégoût de sa partenaire avait prévalu ?En fait, cette dame nous livre le portrait d’un être calculateur, perfide, non pas rusé, comme elle dit, mais bien perfide, le cœur empli de haine ; mais c’est sa haine à elle qui se déverse dans cet ouvrage en attribuant ce sentiment au Roi : Louis XVI selon elle, haïssait, oui haïssait, tous et tout le monde : aucune de ses actions ne fut bienveillante ! Ainsi, dès qu’il fait un cadeau à son épouse, des diamants, etc, ce n’est pas par amour, mais vicieusement, pour commencer à rembourser la dot de la Reine en vue d’un éventuel divorce ou séparation !.. Elle cite les quittances archivées de ces achats somptuaires mais sans citer aussi un document prouvant cette intention (une correspondance à Un Tel lui précisant ses intentions de divorcer etc..). Rien. Une simple supposition jaillie dans la tête de Mme Chéry !Selon elle, cette haine envers son épouse a perduré, jusqu’à ses derniers jours mais elle oublie qu’avant de partir à l’échafaud, le Roi enleva son alliance et la donna à Cléry, disant de la remettre à la Reine « dites-lui que je l’ôte avec regret »… ; elle cite cette phrase, il est vrai, dans ce torchon de livre, mais très rapidement, sans commentaire (tiens, là, cela n’arrange pas son but de nuisance, elle n’interprète pas !) alors que ces mots interpellent et détruisent toute son argumentation poisseuse!Selon elle, Louis XVI haïssait aussi Cléry car il supposait que son valet le trahissait.. Aucun document à l’appui… Il haïssait A. de Malherbes, son ex Ministre et avocat, en disant que la veille de l’exécution, Malsherbes, « complotant avec Pitt »– Premier ministre satanique anglais- lui proposait l’issue de partir en Amérique (la Convention aurait été d’accord !) . Aucune preuve archivée ! Mais pour ce qui s’est passé ce matin-là, nous savons, nous avons les documents – qu’au matin du 19 janvier 1793, Malesherbes entra dans la chambre où se tenait Louis XVI et lui annonça la sentence fatale qu’il venait d’apprendre et dit : « Sire, tous les scélérats ne sont pas encore les maîtres et tout ce qu’il y a d’honnêtes gens viendra sauver votre Majesté ou périr à ses pieds ». Ce à quoi le Roi répondit:
« Monsieur de Malesherbes, cela compromettrait beaucoup de monde et mettrait la guerre civile dans Paris: j’aime mieux mourir. Je vous prie de leur ordonner de ma part de ne faire aucun mouvement pour me sauver. LE ROI NE MEURT PAS EN FRANCE »…
Grandeur bafouée par Mme Chéry qui précise que le Roi refusa d’être exfiltré en Amérique (sic) et préféra mourir pour bien montrer qu’il sauvait la République, lui, un authentique républicain. D’ailleurs dans tout ce ouvrage, elle s’acharne à démontrer que Louis fait tout pour que la Révolution arrive et la République avec celle-ci ! Toujours selon elle, Louis XVI était un assassin ! Oui, il n’hésitait pas à tuer.. Elle laisse entendre qu’il aurait même commandité l’assassinat de Gustave III de Suède qui a eu lieu le 29 mars 1792 ! Sans preuve ! sans document, rien ! Elle aurait dû savoir que cet assassinat avait été prévu dès juillet 1782, avec celui de Louis XVI, par la Franc-Maçonnerie, lors du Convent Wilhelmsbad (Allemagne) qui se tint du 16 juillet au 1er septembre 1782 ! Aurore Chéry accable encore la Reine en lui attribuant la naissance adultérine de Louis XVII (alors qu’en « historienne », elle aurait dû savoir que des analyses ADN ont été faites sur la base du sang séché de Louis XVI et des cheveux de ce malheureux fils qui ont prouvé que ce dernier était bien « Bourbon »… Précisons que, quand ces résultats furent connus, d’aucuns se sont empressés de dire que le père ne pouvait être que Louis de Condé Bourbon et non Louis XVI (évidemment! cela les arrangent tellement) ! Nous avons démontré qu’au moment de la conception de Louis XVII, en juin 1784, Louis de Condé Bourbon était à Londres, avec sa maîtresse du moment (Archives nationales – cote 34AP « Correspondances des Princes de Condé avec L-H. de Condé » –).Elle salit les sentiments de Fersen en faisant de lui un espion qui n’aurait en réalité aucune affection pour la Souveraine ! Elle interprète encore « à sa sauce » les lettres échangées entre eux, arguant que certaines furent recopiées (comme cela était l’usage à l’époque), et en donnant à ce fait de copier une intention malveillante. Aucun document prouvant cette intention. Pour une «historienne»…L’auteure, aurait dû mieux fouiller dans ces archives pour comprendre à quel point ce Roi était bon, soucieux du peuple et de la liberté de tous, profond croyant etc.. Elle aurait dû énumérer la multitude de réformes qu’il fit au profit des Français. Nul besoin de continuer… L’apologie du Roi est faite d’elle-même. Même moi, qui ne suis pas « historien », je m’acharne à tout prouver par des archives et des documents sérieux!.. J’arrête là, parce qu’argumenter, en me faisant vomir, me fait surtout pleurer!»Olivier Dorche © Cercle Royal Légitime-2020.
Le 12 octobre 2020
Portrait de Louis XVI en Mao spontex
« Il y a quelques années Aurore Chéry a co-signé un livre qui s’en prenait aux « Historiens de garde ». Il leur était reproché de faire la promotion du « roman national », c’est-à-dire de l’histoire de France et particulièrement de ses rois. Leur défaut était aussi de privilégier le sensationnel et d’accorder trop d’importance aux grands hommes. Et voici que sept ans plus tard, elle signe la biographie d’un roi de France (Louis XVI) rempli de « révélations ». La plus sensationnelle est qu’il avait une maîtresse et l’argument principal du livre est qu’il a maîtrisé, quasiment seul, le cours de l’histoire de son règne.
Il est bien dommage qu’Aurore Chéry fasse partie des historiens pour qui il n’y a pas de plus grand déshonneur que de collaborer à une émission de Stéphane Bern, car elle lui aurait livré là un formidable « secret d’histoire », même si sa démarche évoque plutôt celle d’un autre des « historiens de garde » vilipendés naguère, à savoir Franck Ferrand situant Alésia là où elle n’a jamais été. Mais le livre est d’une originalité qui dépasse tous les modèles.
Le dessein affiché en ouverture de resituer le règne de Louis XVI et les débuts de la révolution dans le contexte géopolitique issu de la guerre de Sept ans est non seulement légitime mais pertinent. De même que la thèse selon laquelle le but constant de Louis XVI aura été de se libérer de la triple emprise de l’aristocratie, de l’église et de la maison des Habsbourg, méritait d’être défendue. Que ce roi avait pour cela constamment cherché à réformer en profondeur son royaume en était le corollaire naturel. Dans cet esprit, il était audacieux mais acceptable de suggérer que c’est par refus de l’alliance autrichienne que le roi se déroba longtemps à des rapports sexuels « complets » avec Marie-Antoinette dans le but de faire annuler le mariage et donc l’alliance qui allait avec. De même la collusion entre Louis XVI et les Girondins au moment de la déclaration de la guerre contre l’Autriche pouvait raisonnablement s’interpréter dans ce même sens. Si tout avait été de cette eau, le livre aurait appartenu au genre identifié des biographies à thèse, souvent plus intéressantes lire que celles qui se contentent d’être de bonne synthèses.
Mais en mettant en scène une maîtresse de Louis XVI, espionne protestante de surcroît, Aurore Chéry ruine toute possibilité d’être prise au sérieux. On a à peine besoin du renfort de Jean Clément Martin [voir en commentaire] pour comprendre que Françoise, épouse du peintre de cour d’origine cévenol Joseph Boze, non seulement n’a jamais eu de liaison avec le roi, mais n’a peut-être même jamais attiré son attention. Qu’elle n’ait pas attiré celle des historiens n’étonne pas outre-mesure la biographe: étant une femme elle a été « invisibilisée »; et elle s’est « beaucoup invisibilisée elle-même parce qu’elle exerçait une profession, espionne, qui exigeait une grande discrétion ». Pourtant à l’époque, tout le monde était au courant : figurez-vous que Les Liaisons dangereuses et Le Mariage de Figaro sont des transpositions littérales du royal adultère!
Malheureusement, cette histoire de maîtresse « espionne », n’est pas marginale. Non seulement elle revient comme un running gag tout au long du livre (ainsi Louis XVI tout heureux d’être emprisonné au Temple, car sa Françoise habite le quartier), mais tout ce qui y est avancé l’est avec cette même assurance déconcertante.
Car le Louis XVI qui nous est présenté n’est pas seulement un homme des Lumières, mais un chef révolutionnaire professionnel. Il a en effet une manie: fomenter des insurrections. C’est ainsi lui qui, ayant nommé Turgot au ministère, met en scène la guerre des farines (« la ruse des farines », écrit l’autrice). Turgot était un libéral de droite, tandis que Louis XVI était un homme de gauche qui l’avait nommé pour qu’il échoue (il l’avait « prévu »). De même, on le sait peu, Louis XVI aurait souhaité raviver la guerre dans les Cévennes: « Concrètement, si Rome envisageait de l’excommunier parce qu’il répudiait Marie-Antoinette, il pourrait menacer de réveiller la révolte protestante ». La France était trop étroite pour cet internationaliste: où que ce soit en Europe qu’éclatât une émeute, il était à son origine. « Il fallait à tout prix empêcher Louis XVI de fomenter une nouvelle insurrection », lit-on à la page 344.
Aurore Chéry, qui dédie l’ouvrage à ses « amis beylistes » voit en Louis XVI un personnage stendhalien: dans ses dernières heures, « comme Julien Sorel, il brûlait probablement de dire : ‘Je me trouve justement condamné' ». Je vois plutôt dans le roi qu’elle décrit un personnage tragiquement burlesque. Comme le Karl Rossmann de L’Amérique de Kafka, il est parfaitement inconscient des malheurs qui lui arrivent et des humiliations qu’on lui fait subir, et pense au contraire maîtriser parfaitement les événements. Stoïque comme Buster Keaton, il semble aussi indifférent à son sort qu’à celui du monde qui s’écroule autour de lui. Il ne prend pas ombrage des premiers pamphlets qui l’attaquent, lui et la reine, puisque, selon Aurore Chéry, il en est le commanditaire: et même « il prenait soin de s’y laisser égratigner, afin d’éloigner les soupçons. » De même, s’il donne le Trianon à la reine et y fait pour elle des dépenses colossales, c’est pour la rendre impopulaire. Il n’est pas benêt, « il joue le benêt ». Quand on se moquait de lui, farceur, « plus Louis XVI avait l’air fâché (…) plus il y avait des chances qu’il s’agisse d’une comédie ».
La révolution est entièrement l’œuvre de Louis XVI, selon sa biographe. Son objectif « était de laisser penser qu’il voulait une révolution permettant de rétablir la situation du règne d’Henri IV, c’est-à-dire réaffirmant la place des protestants et des parlements contre une noblesse de cour ». Mais en réalité, il « voulait beaucoup plus, et cette révolution qu’il laissait entrevoir n’était que le prélude, volontairement voué à l’échec, d’une révolution de tout autre ampleur ».
Cet axiome se vérifie à chaque étape du processus révolutionnaire. Louis XVI a « anticipé » et « désiré » l’echec de l’Assemblée des notables de 1787. Puis a réuni les états généraux pour provoquer la révolution, et non pour de quelconques problèmes financiers, qui ne semblent pas avoir été porté à la connaissance d’Aurore Chéry: « l’urgence financière (…) était prétendument la raison d’être de cette réunion ». Il encourage la proclamation de l’assemblée constituante; il organise la prise de la Bastille, puis la marche des femmes du 5 octobre (c’est pour cela qu’on l’a caricaturé en femme nymphomane et non pour se moquer de lui). Il cherche ensuite à fuir Paris pour mieux diriger la révolution, mais, trahi par son frère le futur Louis XVIII (et par Fersen: mais, qu’on se rassure, ce dernier sera assassiné par la bonne Françoise Boze en 1810 à Stockholm), il est « soulagé » de se faire arrêter à Varennes. Cela lui permettra de provoquer la prise des Tuileries : Feu sur le quartier général ! Aurore Chéry n’invoque pas Mao, mais on y est presque. Sitôt rentré dans la capitale, il se rend au Temple « se confiner douillettement dans une garçonnière, en attendant qu’on ait liquidé ses ennemis » et où des gardes bienveillants assurent sa protection. Il est donc très satisfait des massacres de septembre, regrettant seulement la mort de la princesse de Lamballe (une bonne copine). Il n’est pas surpris par la victoire de Valmy (une « fausse bataille »), puisqu’il en est l’initiateur: « La victoire avait été décidée depuis bien longtemps ». Il applaudit à la proclamation de la république, mais c’est là (seulement) que ses ennuis commencent: ses amis républicains prétendent maintenant se passer de lui. Toutefois, ils se réjouit de la perspective de son procès dans lequel il voit l’occasion de se justifier et de se débarrasser enfin de Marie-Antoinette. Condamné à mort, son avocat Malesherbes lui propose de s’évader en Amérique (avec Françoise!), mais, pour sauver la révolution, il préfère accepter la mort en posant les bases d’une religion civique dont il serait l’objet du culte: « Louis pensa peut-être que Robespierre était le seul digne d’être son successeur, le seul à être assez vertueux. »
La Nation est bien désolée de ce triste dénouement et déclare la guerre à l’Angleterre « pour venger Louis ». Les Français sont effondrés par la mort de leur guide suprême, mais ils ne le montrent pas: « le pleurer publiquement, c’était risquer de donner raison à l’Angleterre et aux royalistes. »
Ainsi de bout en bout, Louis XVI aura été maître de son destin. Et de celui de son pays. Car voila ce qu’il y a de plus rétrograde du point de vue de la science historique: Aurore Chéry soutient que « sous l’apparence de processus libres, la Révolution devait être sous contrôle » et qu’elle l’a été. Aurore Chéry rejette ainsi Michelet qui « élabora un premier roman national qui plaçait le peuple au coeur des évènement »: « si l’on présente la Révolution comme un mouvement spontané du peuple, on ne peut pas lui supposer d’objectif politique précis. » L’historienne affirme carrément que « cette révolution a été voulue et pensée par un ou plusieurs individus ». Ce faisant, elle contredit le propos de son livre de 2013, dans lequel ses co-auteurs et elle reprochaient aux « historiens de garde » de laisser penser que l’histoire était l’œuvre de grands hommes. Elle annihile les acquis de ce que j’ai nommé peut-être pompeusement « l’invention de l’histoire nationale » dans la période post-révolutionnaire. C’est précisément parce que la révolution avait démontré que le roi n’était pas l’acteur principal de l’histoire mais que c’était la nation, que des historiens comme Michelet ont élaboré une nouvelle manière d’écrire l’histoire qui prenne en considération toutes les composantes de la société. Cette conception de l’histoire comme processus collectif est ici clairement niée.
Etait-ce la peine de gronder Lorànt Deutsch si c’est pour affirmer que Louis XVI a « choisi » la date du 14 juillet pour faire prendre la Bastille parce que c’était la date anniversaire de la guerre des farines!
Tout ceci peut sembler déroutant, ça n’en est pas moins très original. Ordinairement les ouvrages d’histoire secrète prétendant présenter des « révélations » ont trois caractéristiques:
1/ils sont l’œuvre d’historiens amateurs ;
2/ ils traitent d’un nombre assez restreint de sujets (l’ascendance ou le genre de Jeanne d’Arc, le masque de fer, la survivance de Louis XVII, etc.) ;
3/ ils portent (pas toujours mais souvent) un message réactionnaire ou plutôt de droite. La grande originalité de ce livre est qu’elle est l’œuvre d’une historienne professionnelle chercheuse associée au CNRS, qu’il traite d’un sujet jusque-là complètement ignorée par l’histoire secrète (même Alexandre Dumas n’a jamais donné de maîtresse à Louis XVI ni n’en a fait un chef révolutionnaire) et enfin il prétend défendre une position progressiste.Le cas est nouveau et franchement singulier. Peut-être est-il une déclinaison de cette nouvelle « écriture subjective de l’histoire » décrite par Enzo Traverso dans son dernier et excellent essai: une écriture dans laquelle la frontière entre histoire et fiction est de plus en plus ténue et qui est fortement marquée par le moi de l’historien. Certes Aurore Chéry ne fait pas œuvre d’autobiographe, mais elle impose sa subjectivité comme une source du récit. Cela est particulièrement saillant dans le chapitre consacré sa « découverte » de Françoise Boze (« Je soupçonnais depuis longtemps que Louis XVI avait eu une maîtresse (…) parce qu’il est étonnant qu’un roi n’ait pas de maîtresse »), mais transparaît aussi dans toutes les explications étonnantes dont elle émaillent son récit.
Aurore Chéry nous apprendra peut-être dans quelque temps qu’elle a produit un canular. J’avoue que j’y ai souvent pensé au cours de ma lecture et que je le souhaite sincèrement. Dans le cas contraire je suis curieux de voir comment évoluera son travail et si cette historiographie d’un genre nouveau fera école. En espérant que Françoise Boze et son étrange Louis XVI ne soient pas son Alésia.»
David Gaussen
Le 27 mars 2021
« Ah, ça y est ! J’ai enfin trouvé ce qui a inspiré Louis XVI pour la « Déclaration du roi à sa sortie de Paris » en 1791, c’est la « Déclaration de Monsieur de La Chastre aux habitants de Bourges » d’avril 1589, texte dans lequel La Chastre appelle à rejoindre la Ligue. Le texte a seulement été attribué à La Chastre, car il n’est connu que par sa version imprimée et diffusée à Paris, Lyon et Troyes. Ca va donc bien dans le sens d’une déclaration de 1791 qui était également destinée à n’être connue que par l’impression. On reconnaît d’autre part l’humour de Louis XVI. D’une part parce que les La Chastre avaient été impliqués dans les intrigues de Françoise Boze au moment où elle se trouvait dans l’intimité de Marie-Antoinette, d’autre part en raison de ce que suggère ce nom. La déclaration est l’œuvre du châtré, de l’impuissant, et elle s’adresse aux Berrichons. Elle met donc en scène les deux corps du roi : le roi impuissant cherche à provoquer le Berry, ou ce qui aurait révolté l’homme qu’il était quand il était encore duc de Berry.»
Aurore Chéry
Le 5 avril 2021
« Plus je lis sur le Moyen Âge et plus je comprends pourquoi je n’ai jamais été tentée de devenir médiéviste. Grégoire de Tours, les chroniques carolingiennes, les faux actes de fondation, les arbres généalogiques bricolés, les règles ça a l’air d’être : « si on le dit on nous croira », « plus c’est gros plus ça passe » et « on vire tout ce qui nous dérange » dans les sources écrites de la chrétienté. Bref, c’est la Restauration perpétuelle. En plus, c’est manifestement plus difficile qu’en moderne de mettre les contradictions en évidence par croisement des sources. En moderne, il y a des contradictions partout, il faut juste assumer d’être aveuglément de droite pour ne pas les voir. C’est vraiment le Moyen Âge vu par le XVIIIe siècle qui m’a donné envie d’aller plus loin, parce qu’on sent qu’ils ont bien conscience de toutes ces manipulations et qu’ils essayent d’en sortir.»
Aurore Chéry
Le 20 avril 2021
« Et Cavanna nous donne même le vrai bon plan authentique de la bataille d’Austerlitz, annoté par Napoléon, s’il-vous-plaît ! Et on voit bien qu’on n’y oublie pas l’élément essentiel : le petit cœur au milieu qui, comme nous l’explique la légende, représente une chèvre.»
Aurore Chéry
Le 24 avril 2021
« C’est pas tout ça mais maintenant que j’ai passé le temps en retrouvant une grande partie des inspirations historiques et littéraires de Louis XVI, j’en fais quoi ? C’est pareil. J’ai une super note de blog en attente sur la mémoire de Valmy en tant que blague, mais comme ça implique aussi un clin d’œil aux batailles de Napoléon, ce serait nettement plus simple si quelqu’un expliquait d’abord noir sur blanc que les batailles de Napoléon, c’est du flan aussi. Je ne peux pas tout faire toute seule, moi. Bref, j’en ai marre maintenant. On s’est assez amusé. On se bouge et on passe enfin aux choses sérieuses !
Ne pas considérer Valmy comme une blague montre juste que l’on n’a pas d’humour, et c’est bien le problème de l’historiographie depuis trop longtemps. Elle est faite par des historiens sans humour qui voudraient faire passer leurs blagues historiographiques pour quelque chose de sérieux.»
Aurore Chéry
Le 25 avril 2021
« Pour poursuivre sur Napoléon, quand je disais que le plan d’Austerlitz par Cavanna était très bon, j’étais à moitié sérieuse. En effet, Cavanna place sur le champ de bataille une chèvre mais aussi une bergère à côté de l’empereur. Si on les considère juste comme des éléments absurdes, c’est drôle mais dans les faits, c’est lui qui est le plus proche de la réalité, et je crois qu’il savait très bien ce qu’il faisait.En effet, la chèvre rappelle la chèvre Amalthée de la laiterie de Rambouillet et la bergère, la bergère de « Il pleut, il pleut bergère ». Dans les deux cas, ce sont des renvois à Françoise Boze. C’est à Rambouillet que se trouvaient les moutons, pas à Versailles. La bergère de la chanson, c’est Françoise, pas Marie-Antoinette. Or jusqu’en 1807, la véritable impératrice, c’était Françoise, Napoléon n’était que son domestique. Il est entré à son service par le truchement de Gasparin, qui avait été choisi par Louis XVI pour diriger ses opérations militaires. Seulement Gasparin était malade et il est mort à l’automne 1793. Auparavant, il a toutefois eu le temps de recommander Bonaparte pour lui succéder. Concrètement, c’est Françoise qui savait où trouver les financements, qui pouvait mobiliser les réseaux de Louis XVI et qui avait le soutien des puissances étrangères qui avaient soutenu Louis XVI. Si vous avez tout ça, c’est vous qui avez le pouvoir. Bonaparte n’avait du pouvoir que tant qu’il était soutenu par Françoise et jusqu’en 1807, il n’a donc eu guère d’autre choix que de suivre ses directives. Les plans de batailles, c’est elle et elle faisait du Louis XVI, c’est-à-dire qu’elle négociait avec les autres puissances en amont pour mettre en scène les batailles. Pour comprendre ces batailles et le sens de ces mises en scène, il faut impérativement avoir une connaissance précise du règne de Louis XVI. De la même manière que Louis XVI avait voulu corriger Yorktown avec Valmy, Françoise a voulu poursuivre son œuvre et remonter le temps pour corriger tous les échecs du règne. Ainsi, Austerlitz peut se lire comme une revanche posthume de Louis XVI sur Joseph II par rapport à la crise de Bavière. Le choix du lieu, lui-même, rappelle cette rivalité des deux beaux-frères. C’est en effet à proximité d’Austerlitz que Joseph II avait imité la gravure du dauphin labourant, qui était l’une des premières représentations publiques du futur Louis XVI. Par conséquent, ce sont bien la bergère et la chèvre qui étaient à la manœuvre à Austerlitz, mais comme Louis XVI, Françoise s’est ensuite pris les pieds dans le tapis en Amérique, à cause de Bolivar entre autres choses.»Aurore Chéry
Le 17 décembre 2022
LABILLE-GUIARD ET LE PORTRAIT DE LA NOURRICE
Au Salon de 1783, Adélaïde Labille-Guiard, qui venait d’entrer à l’Académie en même temps que Vigée Le Brun, exposa sous le numéro 131 un portrait de femme allaitant, non nommée. C’est exactement le même procédé qui avait été employé par Vallayer-Coster pour son portrait de Marie-Philippine Lambriquet en 1781. Aussi, c’est faussement que ce portrait est aujourd’hui identifié avec Madame Mitoire. Il ne l’était pas au moment de sa présentation. Qui est donc alors cette femme allaitant
Adélaïde Labille-Guiard, Portrait de femme anonyme dit aujourd’hui portrait de Madame Mitoire,
pastel sur trois feuilles de papier bleu, 1783, Getty Museum.
On constate tout d’abord que c’est une femme en chemise mais qui a une bonne raison pour cela : elle allaite. D’autre part, même en allaitant, elle a juste laissé tomber le manteau de robe. Même si on voit sa chemise, elle porte toujours par-dessus une robe bleu céleste. le bleu protestant. Ses boucles d’oreilles en perles la relient également à Henri III. Dans ses cheveux, des roses et des fleurs blanches la renvoient du côté d’une sexualité très libre, de celles dans lesquelles on risque d’attraper une maladie vénérienne comme les fleurs blanches. En conséquence, c’est une femme qui allait des enfants mais on ne sait pas à qui sont ces enfants ? Sont-ce les siens ? Et dans ce cas, est-il possible de déterminer qui en est le père ? Est-elle une nourrice ? Mais les fleurs dans ses cheveux semblent aussi en faire une prostituée. Est-elle tout cela à la fois ? Labille-Guiard nous peint le portrait d’une protestante prude, fausse comme Henri III et qui est aussi nourrice et prostituée. Ce mélange détonnant n’est pas sans rappeler le tableau de L’Orithie de Vincent, artiste que Labille-Guiard finira par épouser.
Sur la table à ses côtés, il y a un verre de vin et un petit pain phallique qu’un enfant couvre de sa main, ce qui permet d’identifier cet enfant comme une représentation de Louis XVI qui, dans sa correspondance amoureuse, appelait sa maîtresse maman et invoquait constamment l’ivresse qu’elle lui provoquait1. En cachant le petit pain phallique, il se caractérise comme le roi qui mentait en se prétendant impuissant mais aussi comme celui qui empêchait le pain de circuler pour provoquer des émeutes, comme pendant la guerre des Farines. La nourrice et l’enfant échangent un regard amoureux qui rappelle celui des Saturnales de Callet.
En conséquence, on a l’impression que Labille-Guiard pose toutes les cartes sur la table : “Je vais vous montrer qui est vraiment la maîtresse de Louis XVI.” Elle le fait d’autant mieux que ce portrait de femme allaitant renvoie à un portrait antérieur de maîtresse royale, celui d’Agnès Sorel en Vierge allaitant de Jean Fouquet, comme le fait fort justement remarquer Karen Chernik2.
Le visage peint par Labille-Guiard diffère de celui connu pour Marie-Philippine Lambriquet, la première maîtresse du roi. Cependant, elle lui fait des yeux bleus alors que ceux de Françoise Boze, la nouvelle maîtresse du roi, étaient bruns. Nous sommes donc face à un nouveau leurre, comme dans le cas du portrait de Lambriquet par Vallayer-Coster en 1781, qui reprend aussi le procédé de l’inversion de la couleur des yeux employé par Roslin pour son portrait caché de Catherine II.
Adélaïde Augié par Vallayer-Coster
Au-delà, Labille-Guiard s’amuse de la confusion dans laquelle Françoise Boze plonge le parti de la reine. Certes, ils ont découvert sa véritable identité, ils savent désormais qu’elle est la femme du pastelliste Joseph Boze mais bon courage pour faire gober au public qu’un roi impuissant a une maîtresse protestante qu’il appelle maman, femme de peintre, prude et prostituée, nourrice et vraie mère du dauphin. Il ne suffit pas de connaître la vérité, il faut encore pouvoir en faire quelque chose. Et puisque le parti de la reine a songé à faire passer Louis XVI pour fou3, il ne faut pas s’étonner que les vérités qui le concernent paraissent folles elles aussi.
Aurore Chéry
Le 3 décembre 2022
Le 4 décembre 2022
Le 12 décembre 2022
Le 6 mai 2024
VIGÉE LE BRUN PEINT LES ENFANTS DU ROI
Sous l’apparence d’un portrait anodin des enfants de Louis XVI, Vigée Le Brun introduit des thématiques subversives.
Tout d’abord, comme pour le portrait de Marie-Antoinette qui avait fait scandale au Salon de 1783, l’artiste choisit une scène d’extérieur, un choix qui n’est pas le plus courant chez elle. Si, comme l’a fait remarquer Joseph Baillio, la toile s’inscrit dans la continuité du portrait du comte d’Artois et de Madame Clotilde par Drouais dans les années 1760, Vigée Le Brun y introduit des éléments bien plus suggestifs, en premier lieu, le bouquet de fleurs du premier plan dans lequel on peut reconnaître des roses et du lilas blanc. On a vu à plusieurs reprises sur ce carnet que les références à la chanson “Vivent la rose et le lilas” étaient fréquentes dans les tableaux exposés au Salon au XVIIIè siècle. On a déjà vu aussi que, dans l’un de ses premiers portraits de Marie-Antoinette, Vigée Le Brun avait représenté des roses et du lilas dans un vase pour les combiner à un buste du roi. Ce choix de fleurs ne peut qu’une nouvelle fois renvoyer à cette chanson sur l’adultère, dans laquelle une femme délaissée par son amant rêve de vengeance. L’artiste essaye à nouveau de faire comprendre que c’est au roi qu’il faut reprocher l’adultère, non à la reine.
En plaçant ces fleurs devant Madame Royale, elle indique qu’elle est issue de l’adultère du roi et de Marie-Philippine Lambriquet et donc que Louis XVI l’a bien échangée contre la fille qu’il avait eue avec Marie-Antoinette1. La petite fille porte également au corsage un œillet dianthus, littéralement la fleur de Jupiter, ce qui permet de l’associer au roi plus qu’à la reine. Elle porte d’autre part une robe rayée jaune et bleu céleste. Les rayures sont associées à la folie et le jaune à la trahison. On peut comprendre par là que la trahison de cet échange était une folie.
Par son habit de couleur lilas rosé, le dauphin renvoie également à la chanson sur l’adultère. En outre, Madame Royale lui tend un nid dans lequel on voit quatre oisillons. Le jeune garçon en a tiré un cinquième du nid. Dans ces oisillons, on peut reconnaître une représentation symbolique des enfants du couple royal : la fille et le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la fille de Louis XVI et de Marie-Philippine Lambriquet, le fils du roi et de Françoise Boze et enfin le duc de Normandie, fils de Marie-Antoinette et du comte de Fersen. Dans ce contexte, l’oisillon ôté du nid renvoie au second échange, celui du dauphin2. Le dauphin peint par Vigée Le Brun, fils de Françoise Boze, ôte son demi-frère du nid et prend sa place.
Par conséquent, en montrant les enfants de Louis XVI et de ses maîtresses, le tableau s’inscrit dans la continuité des portraits féminins de Vigée Le Brun exposés lors de ce Salon. On a vu que bien qu’étant la portraitiste de Marie-Antoinette, elle n’y avait présenté aucun portrait de la reine. A la place, il y avait des portraits féminins renvoyant tous à la maîtresse du roi, Françoise Boze, la véritable reine.
A lire Aurore Chéry (Truffaut), Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont peut-être jamais couché ensemble puisque leurs enfants ne sont que des bâtards de part ou d’autre du couple…. Eh oui ! la nouvelle signature de l’autrice révèle tout son cheminement psychologique pour persuader son auditoire qu’elle, Aurore, serait bien la fille cachée de Fanny Ardant et François Truffaut. C.Q.F.D.
Le 10 novembre 2025
Aurore Chéry publie ce nouveau texte à propos de son livre :
Dans mon dernier billet, je prolonge mes réflexions sur la réception de L’Intrigant pour montrer comment les historiens ont représenté Louis XVI depuis la Seconde Guerre mondiale. Je reviens sur les lectures dominantes, leurs biais, et explique en quoi mon approche se distingue : un roi analysé comme acteur politique, ses réseaux, ses stratégies et ses interactions avec la Révolution.
Une lecture qui questionne les idées reçues et présente un roi actif au cœur des événements révolutionnaires.
Repenser Louis XVI : historiographie et nouvelles approches
Dans ce billet, je souhaite prolonger mes réflexions sur la réception de L’Intrigant, nouvelles révélation sur Louis XVI, (Flammarion, 2020) et expliquer comment je me situe par rapport à l’historiographie de Louis XVI. Je reviendrai sur les différentes lectures qui se sont imposées depuis la Seconde Guerre mondiale et montrerai en quoi mon approche se distingue de celles que j’ai suivies ou critiquées.
Repenser Louis XVI : historiographie et nouvelles approches
La représentation qui s’est aujourd’hui largement imposée de Louis XVI le présente comme un roi intelligent et surtout réformateur, victime d’une violence révolutionnaire incontrôlable que ses initiatives auraient éventuellement pu prévenir si elles n’avaient été empêchées par une caste de privilégiés hostiles à toute réforme. Elle veille également à ne pas présenter Louis XVI comme un “sale type”, pour reprendre l’expression de Jean‑Christian Petitfils à propos du livre de Joël Félix, Louis XVI et Marie‑Antoinette, un couple en politique (Le Figaro, 2 novembre 2006).
Cette vision dominante est relayée par les auteurs que, avec William Blanc et Christophe Naudin, nous avons qualifiés d’« historiens de garde »1 et s’inscrit dans une tradition héritée de Vichy, ce qui n’est pas toujours souligné. L’exemple le plus parlant est Pierre Lafue, dont le titre de l’ouvrage de 1942, Louis XVI, l’échec de la révolution royale, ne pouvait manquer, à cette période, de faire écho à la “révolution nationale”. Bernard Faÿ, auteur en 1955 de Louis XVI ou la fin d’un monde, a poursuivi cette réhabilitation ; on connaît également son rôle actif sous Vichy en tant qu’administrateur général de la BnF.
Deux lectures opposées du roi
Jean‑Christian Petitfils, dans son Louis XVI publié en 2005, consacre tout un chapitre à la “révolution royale” et présente le roi comme un acteur vertueux, qui en 1786 se fit entre autres le promoteur de l’égalité devant l’impôt avec Calonne. Selon lui, cette “révolution royale” aurait pu être, écrit-il en citant Hardman, « la Révolution de Napoléon plutôt que celle des droits de l’homme », ou, selon Vovelle, « une révolution sans la Révolution »2.
À l’inverse, Joël Félix, dans son ouvrage de 2006, insiste sur la centralité active de Louis XVI dans les événements de 1789, mais souligne que c’est par son refus des transformations que le roi contribue à précipiter la Révolution.
J’ai moi-même longtemps suivi la thèse de Joël Félix, qui me semblait alors la plus cohérente avec les sources disponibles : celle d’un roi agissant mais prisonnier de sa conception rétrograde de la monarchie.
Une réévaluation personnelle
Mon approche s’en est peu à peu éloignée. J’ai toujours tenu à considérer Louis XVI avant tout comme un chef d’État, agissant pour défendre sa position et ses objectifs, et qui, s’il endosse le costume du “roi bienfaisant” (Jean de Viguerie, 2003), le fait précisément pour servir ces finalités.
Restaient à savoir quelles étaient ces finalités, et l’analyse attentive des documents, ainsi que l’exploitation de nouvelles archives comme le dossier Dupont de La Motte3, m’a conduite à considérer que Louis XVI a activement contribué à l’avènement de la Révolution, et non à l’éviter, parce que la Révolution servait initialement ses plans, même si elle s’est finalement retournée contre lui. Il ne cherchait pas à contourner l’affrontement violent, il pouvait s’appuyer sur lui si cela servait des buts qu’il considérait comme supérieurs.
Cette idée d’un roi pour qui la Révolution pouvait constituer un instrument politique trouve d’ailleurs un écho chez certains de ses contemporains. En 1790, l’archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, notait, selon Augeard, avec amertume :
« Il [Louis XVI] a toujours été d’une politique effroyable. N’est-ce pas lui qui a armé l’Amérique contre son légitime souverain ? N’est-ce pas lui qui a soulevé la Hollande ? N’est-ce pas lui qui a travaillé les provinces belgiques contre mon frère ? »4
Une lecture provocatrice mais documentée
Cette lecture, qui peut sembler provocatrice, a naturellement suscité des réactions contrastées. Je sais qu’elle a pu surprendre ou heurter certains lecteurs ou lectrices parce qu’elle est iconoclaste, et même paraître contradictoire avec le positionnement que j’ai adopté dans Les Historiens de garde, où je m’opposais à un roman national héroïsant les grands hommes.
Dans L’Intrigant, je fais de Louis XVI l’un des acteurs centraux de la Révolution, alors que celle-ci est traditionnellement perçue comme le grand surgissement du peuple sur la scène historique. Il ne s’agit cependant pas d’éliminer le peuple comme acteur, mais de montrer que le roi et le peuple peuvent avoir des intérêts convergents, et que ces convergences favorisent certains tournants révolutionnaires.
Cela m’a conduite à mettre en lumière les réseaux et acteurs qui ont permis la mise en œuvre de sa politique, montrant qu’il n’agissait jamais isolément, mais en interaction constante avec ses informateurs, conseillers et agents. Cette politique secrète ne fait au fond que prolonger le fonctionnement du « Secret du roi » mis en évidence pour Louis XV. Mais dans une biographie, donner à voir ces réseaux à partir de la personne de Louis XVI, et y inclure la Révolution – un épisode marqué très tôt par des lectures complotistes maçonniques – expose au risque d’être perçu comme conspirationniste. Il s’agit pourtant d’une tout autre approche : la présentation d’un roi englué dans une alliance autrichienne largement impopulaire et dans la dynamique curiale, qui cherche, par tous les moyens, à regagner de l’agentivité.
On pourrait me reprocher d’avoir choisi la biographie, un genre qui prête parfois à malentendu. Mais c’est précisément ce cadre narratif qui m’a permis de suivre ce fil, et c’est en le suivant que ce qui m’avait échappé jusque-là m’est apparu : la récurrence d’un pattern dans lequel, dès le début du règne, Louis XVI semble jouer contre ses intérêts de monarque – une logique qui se prolonge jusqu’à la Révolution.
Le dossier Dupont de La Motte, que j’ai dépouillé sans pouvoir l’exploiter extensivement dans une biographie, illustre bien cette dynamique. Il m’a permis d’examiner plus précisément l’action d’une espionne au service de cette politique secrète et d’en percevoir les ramifications.
Ces nouvelles sources et ces questionnements, je ne pouvais pas les ignorer. Olivier Coquard l’a d’ailleurs souligné :
« Les hypothèses de Aurore Chéry se basent sur des sources testimoniales qu’elle assume : pourquoi Louis XVI semble agir continuellement contre son intérêt ? Le livre est controversé mais permet de comprendre l’incompréhensible… On n’est là ni dans la fiction, ni dans l’uchronie. »5
Conclusion
En résumé, relire Louis XVI sous cet angle iconoclaste ne consiste pas à réécrire l’histoire de façon complotiste ou à minimiser le rôle du peuple. Il s’agit plutôt de montrer qu’un roi englué dans une alliance autrichienne largement impopulaire et dans la dynamique curiale cherchait constamment à regagner de l’agentivité, et que ses actions, même quand elles semblent contraires à ses intérêts, suivent une logique politique cohérente.
Cette approche met en lumière l’importance d’analyser simultanément le roi, ses réseaux et le contexte révolutionnaire pour comprendre la dynamique du règne. Elle justifie également le recours à la biographie comme cadre analytique : c’est en suivant le fil de la vie du monarque et de ses interactions que se révèlent les motifs et patterns qui structurent ses décisions.
- William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les Historiens de garde. De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, Libertalia, 2013 [↩]
- Jean-Christian Petitfils, Louis XVI, Perrin, 2005, p. 533 [↩]
- BNF, NAF 6574-6578 [↩]
- Mémoires secrets de Jacques-Mathieu Augeard, Paris, 1866, p. 235-236. [↩]
- Deborah Caquet, Jean-Michel Crosnier pour Les Clionautes, « Et si l’histoire avait été différente ? » Olivier Coquard, Quentin Deluermoz, Thierry Lentz, Guillaume Malaurie, Eric Pincas, RVHB 2020 – Table ronde avec Historia, 16 octobre 2020. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chery (4 novembre 2025). Repenser Louis XVI : historiographie et nouvelles approches. À travers champs. Consulté le 10 novembre 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1538g