L’Orangerie de Versailles

De 1683 à 1685

L’Orangerie,
Protéger les arbres du Roi
( texte et illustrations de Christophe Duarte – Versailles passion )

Édifiée entre 1683 et 1685, sous la direction d’Hardouin-Mansart, l’orangerie succède à un premier bâtiment, dû à Le Vau, situé plus au nord et détruit. A l’intérieur, la galerie principale, longue de 156 mètres et voûtée en plein cintre, abrite les orangers durant la saison froide. Deux galeries en retour s’achèvent sous les escaliers des Cent-Marches qui jouent le rôle de contreforts à l’ensemble. 

Image du générique de fin de Si Versailles m'était conté (1954) de Sacha Guitry

Les travaux sont confiés à Pierre Lemaistre, qui peut compter sur l’aide fournie par le régiment Dauphin. Après les travaux d’excavation et de terrassement, la maçonnerie du nouveau bâtiment est entreprise en 1684. L’ensemble du chantier coûtera 1 200 000 livres, l’essentiel de la somme étant dépe,nsé en 1684 _ près de 500 000 livres _ et en 1685 _ plus de 500 000 livres.

Aménagé jusqu’en 1687, le parterre de l’Orangerie est composé de six compartiments de pièces coupées de gazon et d’un bassin circulaire. Les volées des Cent-Marches, qui l’encadrent, se prolongent parcdes grilles scandées de six piliers sommés de corbeilles de fruits et de fleurs dues à Pierre Legros (1629-1714) et François Lespingola (1644-1705). 

En juin 1684

Dans une lettre adressée au Roi, Louvois fait allusion à « la beauté et !magnifice nce de ce qu’il y a de fait ».

Le 14 novembre 1685

De retour de Fontainebleau, Louis XIV se rend à l’Orangerie « qu’il trouv(e) d’une magnificence admirable ». (Dangeau)

Les deux paires de grands piliers sont reliés par une balustrade continue, doublée d’un fossé au sud, suffisament basse pour offrir au parterre du Midi un prolongement de perspective vers la pièce d’eau des Suisses. Le dispositif de cette balustrade semble avoir été proposé par André Le Nôtre (1613-1700).

Sur la balustrade surplombant l’Orangerie, l’inventaire des sculptures de 1686 signale quatre vases, dont deux de Claude Bertin (vers 1650-1705), à décor de branches de vigne et aux anses formées de têtes de bêlier. Entre 1686 et 1689, douze aux vases de Bertin sont placés sur la balustrade. Sans être remplacés, les seize vases seront transférés à Marly en 1692 – quatre d’entre eux sont encore conservés au jardin des Tuileries et au musée du Louvre, deux autres à Versailles.

Les vases de Claude Bertin

Les murs, de quatre à cinq mètres d’épaisseur, les doubles vitrages des baies et l’exposition au Midi permettent de maintenir l’hiver une température qui ne descend pas au-dessous de 5°. Pour peupler l’Orangerie, Louis XIV rassemble tous les orangers des maisons royales et multiplie les acquisitions de nouveaux sujets en Italie, en Espagne et au Portugal. Il est alors de bon ton chez les courtisans, pour faire leur cour au Roi, d’offrir leurs propres orangers. La hâte avec laquelle on les transporte cause bien des pertes mais l’Orangerie de Versailles peut bientôt s’enorgueillir de posséder la plus grande collection d’Europe.

Dans l’axe de l’allée des bassins de Bacchus et de Saturne, son entrée se signale par un puissant portail à colonnes d’ordre toscan.

Le marché pour les croisées _à doubles châssis_ date de décembre 1684, celui des portes de février 1685.

Côté sud, les grilles cdes Cent-Marches viennent buter sur quatre grands piliers, qui, avec leurs doubles colonnens toscanes, prolongent l(architecture puissante de l’Orangerie. Chacun de ces quatre grands piliers est surmonté d’un groupe sculpté. Pierre Legros est l’auteur des groupes des premières Cent-Marches (les plus proches du château), Céphale et Aurore, ainsi que Vertumne et Pomone, tandis qu’à Louis Le Conte reviennent les groupes des secondes Cent-Marches, Flore et Zéphyr et Vénus et Adonis : quatre groupes d’inspiration ovidienne, accordés au caractère des lieux.

Céphale et Aurore
Vertumne et Pomone
Flore et Zéphyr
Vénus et Adonis

Prenant jour au sud par treize baies en plein cintre, cette nouvelle orangerie est d’une conception assez traditionnelle : une galerie principale voûtée en berceau, appuyée contre une rupture de pente, et elle-même épaulée, de part et d »autre, par deux escaliers monumentaux -deux escaliers coupe-vent. Même l’admirable stéréotomie des voûtes s’intègre dans la grande tradition française, dont elle constitue un chef d’oeuvre.

Raccordées à la galerie principale par un pavillon convexe, les deux galeries en retour, sous les escaliers latéraux, constituent une originalité du plan. De même, à l’extrémité occidentale de la galerie principale, Hardouin-Mansart (1646-1708) implante un salon de forme circulaire, surélevé et couvert d’une coupole sur pendentifs : cet espace, dit salon, peut fournir au souverain un accès direct depuis les jardins.

Le parterre de l’Orangerie s’étend sur pas moins de trois hectares. Sous Louis XIV, il est orné de sculptures aujourd’hui au musée du Louvre. Composé de quatre pièces de gazon et d’un bassin circulaire, il accueille en été 1055 arbres en caisses, dont orangers, palmiers, lauriers roses, grenadiers et arbustes du genre Eugenia, qui séjournent en hiver à l’intérieur du bâtiment.

L’innovation est plutôt d’ordre technique : le miur du fond est double, de manière à préserver la galerie principale de l’humidité, la voûte en berceau est recouverte de toiles mastiquées pour empêcher les infiltrations.

La pièce d'eau des Suisses vue depuis l'orangerie

De l’étang puant à la garde Suisse,
L’histoire de la Pièce d’eau des Suisses à l’ouest des jardins
(Texte et illustrations de Christophe Duarte ; Versailles – passion )

Cette vaste étendue d’eau a d’abord été conçue pour assainir cet endroit situé très en contrebas du Château et de la ville, et que le ruissellement des eaux rendaient marécageux et malsain. Sous Louis XIII, un premier étang est tout d’abord aménagé à l’emplacement de l’actuel potager du Roi. Mais son efficacité est insuffisante, et un deuxième étang, au nom évocateur de « étang puant », situé plus à l’ouest sur la route de Saint-Cyr, se révèle à son tour impuissant à résoudre le problème.

Soldats abreuvant leurs chevaux dans la pièce d’eau des Suisses à Versailles, par Jacques-Noël-Marie Frémy, 1862, Musée Lambinet

En 1675, Louis XIV décide de faire creuser le bassin actuel et y fait employer le régiment des Suisses, qui laissera son nom à l’ouvrage.
L’impressionnante superficie du bassin de douze hectares contribue à structurer le paysage du jardin jusqu’à la colline de Satory, qui en marque l’horizon. En considérant ce terrain accidenté qui s’élève rapidement au bout de la pièce d’eau, Le Nôtre a songé un temps y aménager une vaste cascade dont les eaux se seraient déversées dans le bassin.

La pièce d'eau des Suisses

C’est finalement le Louis XIV équestre du Bernin, qu’une reprise de Girardon transforme en Marcus Curtius qui y est installé, marquant ainsi l’extrémité sud du jardin. L’oeuvre du sculpteur italien a en effet eu le malheur de déplaire au souverain, qui refusa d’y reconnaître son propre portrait mais n’osa renvoyer la statue à son auteur. Quelques modifications discrètes suffirent à la transformer en héros de l’histoire romaine.

Marcus Curtius du Bernin
Plan de l'Orangerie en 1690

Pour ce bâtiment utilitaire, Hardouin-Mansart conçoit une architecture puissante et sobre. Les bossages continus des façades donnent l’impression que l’édifice forme en quelque sorte le socle du château. Au portail central, formé de quatre paires de colonnes, aux deux portails latéraux, formés chacun d’une double paire, ainsi qu’à l’entrée du salon de l’Orangerie à l’ouest, l’emploi de l’ordre toscan renforce cette impression de force. A chaque fois, les colonnes ne portent rien d’autre que leur entablement, qui forme un simple ressaut de la paroi.

Les orangers du château de Versailles :
Parfumer le Roi et les Galeries.
(texte et photographies de Christophe Duarte ; Versailles – passion )

Le 1er Septembre 1686 est un jour important pour la diplomatie française : Louis XIV, hostile au commerce des hollandais, reçoit solennellement les ambassadeurs du roi de Siam, Phra Naraï, et entend pousser toujours plus loin l’influence de la France, jusqu’en Extrême-Orient où la Hollande a des comptoirs.

Le faste exubérant déployé pour la réception officielle des diplomates du royaume de Siam est un nouveau signal de la gloire du Roi-Soleil, mais aussi un signe de reconnaissance de la grande puissance d’Asie qu’est le Siam ; ce royaume situé entre l’Inde et la Chine, qui fascine l’Occident par le raffinement de sa culture.

Bien que souffrant, Louis XIV reçoit les ambassadeurs qui viennent lui délivrer une lettre du roi Phra Naraï. Avec un respect non contraint, ils se prosternent devant le roi, tel un dieu vivant, sans oser le regarder. Louis XIV les autorise à lever les yeux, contrairement à leur coutume. A l’issue de cette audience, le Roi Soleil est comblé et en signe de reconnaissance, il leur fait l’honneur de la visite de ses appartements et de ses jardins, dont l’orangerie qui vient tout juste d’être achevée.

L’effet de cette visite privée fut magistral ; l’un des ambassadeurs s’exclame :

« après les trois grandeurs de l’Homme, de Dieu et du Paradis, il connaissait désormais celle de Versailles« .

Originaire d’Asie, l’oranger fut introduit en Europe au XVème siècle. François 1er avait déjà bâti une orangerie à Fontainebleau, mais Louis XIV voulait offrir un écrin plus majestueux encore aux orangers, auxquels il avait déjà réservé une place de prestige dans la galerie des Glaces du Château : « Huit brancards d’argent portant des girandoles sont entre quatre caisses d’orangers d’argent, portés sur des bases de même métal, et garnissent l’entre-deux des fenêtres ».

Magnifiés dans cet écrin, les orangers devaient l’être également à l’extérieur du château. Aussi, peu de temps après l’installation de la cour à Versailles, il demanda à Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du roi, de construire une Orangerie, à l’image de sa gloire et du Château de Versailles, en lieu et place de la petite orangerie construite en 1663, par son prédécesseur, Louis Le Vau.

Après deux années de travaux, en 1686, l’Orangerie du Roy voit le jour. Prodige d’architecture, l’Orangerie se compose d’un jardin extérieur et d’un bâtiment enfoui sous terre, structuré autour d’une galerie centrale voûtée, longue de 150 mètres de long et culminant à 13 mètres de hauteur, flanquée de deux ailes de 117 mètres supportant les deux escaliers dits des Cent-Marches. Les murs d’une épaisseur de 5 mètres protègent les plantes des courants d’air et maintiennent une température intérieure constante, comprise entre 5 et 8 °C en hiver.

Lieu féérique, l’Orangerie du Roy est le théâtre vivant d’une symphonie unique au monde de senteurs enivrantes aux accents des pays du soleil. Au cœur de l’orchestre trône une végétation luxuriante, aux allures presque tropicales.

La place accordée aux orangers par le Grand Roi n’avaient pas échappé aux ambassadeurs du royaume de Siam. « C’est ce qui fit dire au premier ambassadeur que la magnificence du Roi était grande d’avoir un si superbe bâtiment pour servir de maison à ses orangers. Il ajouta qu’il y avait bien des rois qui n’en avaient pas de si belles ».

L’intérieur de l’Orangerie, qui peut accueillir près de trois mille arbres, est orné de quelques sculptures. Ainsi, l’inventaire de 1686 signale la grande statue antique d’Isis, en grauwacke, dans la niche de la rotonde sur salon de l’Orangerie.

Pour peupler l’orangerie, Louis XIV rassembla tous les orangers des maisons royales et fit l’acquisition de nouveaux arbres en Italie, en Espagne et au Portugal. Et il put bientôt s’enorgueillir de posséder la plus grande collection d’Europe.

La passion de Louis XIV pour les orangers donna ses lettres de noblesse à l’arbuste venu de Chine. Et c’est ainsi, qu’à partir du XVIIe siècle, dans le sillage du souverain, l’oranger fut définitivement associé au raffinement français, comme le relate l’ouvrage Les délices de la France paru en 1685 : « il faut transporter les Oranges autour des lits, en garnir les chambres, parsemer les alcôves de leurs fleurs, les fouler aux pieds, pour les mieux sentir; farcir des coussins de mille odeurs aromatiques , laver les mains avec l’eau de naphte, faire des bains précieux, mettre les fleurs à l’alambic, pour en tirer le plus pur, et enivrer jusqu’aux serviettes, aux habits, aux linceuls, aux chemises, aux bas, aux souliers, et tous les meubles de la maison, de ces précieuses odeurs. […] 0ù est-ce donc qu’on trouvera un Pays aussi délicieux que la France; puisque l’on ne mange, et l’on ne dort, l’on ne vit, et l’on ne marche, que sur les fleurs, et que parmi les odeurs? N’ai-je donc pas raison de dire, que notre incomparable Etat est Paradis de délices, pour ceux qui veulent satisfaire leurs sens, et passer leur vie dans les plaisirs: puisque l’Odorat y trouve si abondamment de quoi se contenter ».

Dès lors, avec la rose et le jasmin, sublimés par l’Orangerie du Roy, l’eau de fleurs d’oranger, appelée également eau de naphe, entre définitivement dans l’Histoire de la Cour et dans la composition de très nombreuses préparations odoriférantes et cosmétiques.

Comme à l’intérieur du château, la première effigie du Roi attestée dans les jardins n’est pas une commande royale : à partir de 1879, la grande statue de Louis XIV a été sculptée dans le marbre par Martin Desjardins pour le maréchal de La Feuillade, qui, en bon courtisan en avait fait don au Roi après que ce dernier, en décembre 1681, eut admiré le modèle de l’hôtel parisien du commanditaire, où l’atelier de Desjardins avait été installé. A l’instar de la statue de Jean Warin (1607-1672) celle de Desjardins montre le souverain costumé à l’antoique et revêtu de la perruque. L’oeuvre terminée est transportée, durant l’été 1683, à Versailles où elle est placée  au centre de la grande nef de l’Orangerie, face à la porte ouvrant sur le parterre : c’est là qu’elle est mentionnée pour la première fois, par l’inventaire de 1686.

Louis XIV par Martin Desjardins

Mais derrière l’oranger et sa fleur se cache en fait plus que la passion d’un roi pour les parfums et les odeurs. Tout comme un alchimiste à la recherche de la pierre philosophale, Louis XIV après s’être initié auprès de Martial, son parfumeur personnel, aux secrets de l’Art de la parfumerie, s’enferme dans son apothicairerie pour se préparer en secret des compositions aromatiques.

Malheureusement, sa consommation de parfum était telle qu’il y devint allergique. La simple odeur d’un parfum lui déclenchait d’importantes migraines. Seule une senteur faisait exception : la fleur d’oranger. Le duc de Saint Simon s’en fit l’écho dans ses mémoires :

« Jamais homme n’aima tant les odeurs et ne les craignit tant après, à force d’en avoir abusé et exceptée l’odeur de la fleur d’oranger, il ne pouvait plus rien supporter ».

L’aspect le plus frappant de l’Orangerie de Versailles est son gigantisme. C’est la plus grande orangerie jamais construite. Formée de treize travées, sa galerie principale mesure plus de 150 mètres de long, pour une largeur de 12 mètres, et une hauteur sous voûte de 13 mètres. Eclairées par sept baies chacune – les deux dernières plus basses que les autres-, les ailes en retour abritent chacune une galerie longue de plus de 110 mètres et servent de support aux escaliers dits des Cent-Marches – cent trois et cent quatre marches en fait-, lesquels, formés de trois volées alternant avec deux repos, semblent s’élever vers le ciel.

Ainsi donc, l’eau de fleur d’oranger devint le parfum attitré de Louis XIV. Après les eaux fortes et les lourdes senteurs animales de musc, d’ambre et de civette qui dominèrent les parfums depuis la Renaissance et qui avaient pour mission de masquer les mauvaises odeurs et de s’en protéger, Louis XIV inaugura, avec la fleur d’oranger, une nouvelle mode olfactive, celle des notes fraîches et élégantes.

« Le dedans n’est orné d’aucune sculpture ni architecture, ainsi que ce genre de bâtiment le demande, et l’artifice des voûtes en fait la plus grande beauté. »

Le Mercure galant de novembre 1686

Quelle était donc cette odeur si particulière dont le roi s’était épris au point d’en agrémenter sa boisson de quelques gouttes et d’en asperger ses appartements à l’aide de seringues en argent massif ?

Si certaines recettes ont pu être exhumées des secrets enfouis de l’Histoire, il existe des incertitudes quant à la formule exacte employée par Louis XIV. On peut toutefois reconstituer les logiques qui ont permis au bigaradier […], oranger dont les fleurs servent à la distillation de l’eau éponyme, de s’imposer à la cour. Et ce grâce à quelques ouvrages de référence, dont le Parfumeur Royal de Simon BARBE publié en 1699.

Sources : 

-Christophe DUARTE, Versailles – passion, groupe Facebook
-Christophe FOUIN, Catalogue des sculptures des jardins de Versailles et de Trianon 
-Sacha GUITRY, Si Versailles m’était conté (1956) 
-Alexandre MARAL, Versailles (2025) , Perrin, librairie académique

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