La réunion des Etats Généraux

Ouverture des Etats Généraux

Le 8 août 1788

Louis XVI convoque les États-Généraux pour le 1er mai 1789.

Louis XVI consultant des cartes de navigation par Benjamin Warlop

 

Le 5 décembre 1788

 

Le Parlement de Paris accepte le doublement du Tiers, défendu par la Reine, mais ne se prononce pas sur la question du vote par ordre ou par tête. Louis XVI se fâche et déclare aux parlementaires :

« c’est avec l’assemblée de la Nation que je concerterai les dispositions propres à consolider, pour toujours, l’ordre public et la prospérité de l’État »

 

Fin 1788

Parallèlement à l’état de cessation des paiements et de banqueroute du royaume, le climat de l’année 1788 est calamiteux : à un été pourri ravageant les récoltes, l’hiver glacial donne des températures de moins 20 °C qui

Fin 1788

Parallèlement à l’état de cessation des paiements et de banqueroute du royaume, le climat de l’année 1788 est calamiteux : à un été pourri ravageant les récoltes, l’hiver glacial donne des températures de moins 20 °C qui paralysent les moulins, gèlent les fleuves et défoncent les routes. Le blé manque et le peuple a faim.

Louis XVI distribuant ses bienfaits aux pauvres pendant le rigoureux hiver de 1788 (1817) par Louis Hersent
Trait d’humanité de Louis XVI par Philibert Louis Debucourt, 1785

Le 29 janvier 1789

Lettre de convocation des états généraux à Versailles :

« De par le Roi, Notre aimé et féal.Nous avons besoin du concours de nos fidèles sujets pour Nous aider à surmonter toutes les difficultés où Nous Nous trouvons relativement à l’état de Nos finances, et pour établir, suivant nos vœux, un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur de nos sujets et la prospérité de Notre royaume. Ces grands motifs Nous ont déterminé à convoquer l’Assemblée des États de toutes les provinces de notre obéissance, tant pour Nous conseiller et Nous assister dans toutes les choses qui seront mises sous nos yeux, que pour Nous faire connaître les souhaits et doléances de nos peuples, de manière que par une mutuelle confiance et par un amour réciproque entre le souverain et ses sujets, il soit apporté le plus promptement possible un remède efficace aux maux de l’État, que les abus de tous genre soient réformés et prévenus par de bons et solides moyens qui assurent la félicité publique et qui nous rendent à Nous particulièrement, le calme et la tranquillité dont Nous sommes privés depuis si longtemps. Donné à Versailles, le 24 janvier 1789. »

Parallèlement à ces élections, de grands efforts de concertation et de rédaction sont accomplis dans tout le royaume pour apporter une réponse au Roi sur les dysfonctionnements de son royaume et les doléances de ses sujets.

 

« Sire, nous sommes accablés d’impôts de toutes sortes ; nous vous avons donné jusqu’à présent une partie de notre pain, et il va bientôt nous manquer si cela continue. […] Nous n’en pouvons plus et qu’il faut nous diminuerons impôts. Ce qui nous fait bien de la peine, c’est que ceux qui ont le plus de bien paient le moins. Nous payons la taille, et le clergé et la noblesse rien de tout cela. Pourquoi donc est-ce que ce sont les riches qui paient le moins et les pauvres qui paient le plus ? Est-ce que chacun ne doit pas payer selon son pouvoir ? Sire, nous vous demandons que cela soit ainsi, parce que cela est juste. »

Extrait du cahier de doléances des paysans de Culmont, 1789

Louis XVI est interprété par Jean-François Balmer dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Un cahier de doléances de Châteauroux
Bruno Crémer est Louis XVI dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Dès janvier 1789

Dans toutes les paroisses de France, se rédigent les cahiers de paroisses qui, regroupés, mis en forme et résumés lors des assemblées de bailliage deviendront les cahiers de doléances avec lesquels les députés élus monteront à Versailles.

Plus de 60000 de ces cahiers rédigés par des curés, des notaires, des avocats, des membres de corporations ont ainsi été constitués dans toute la France. Des cahiers parvenus jusqu’à notre époque il se dégage un ensemble de points qui semble faire l’unanimité des trois ordres.

  • On reste, dans l’ensemble, fidèle au Roi mais on souhaite limiter le pouvoir royal
  • On souhaite une constitution garante de la liberté individuelle mais le régime parlementaire est très peu évoqué.
  • On veut l’égalité de tous devant l’impôt. Egalité des personnes mais aussi égalité des provinces.
  • On demande la suppression des abus de justice et une refonte des institutions judiciaires.
  • On demande la suppression de la vénalité des charges

Chaque ordre soulève également un ensemble de points qui lui sont propres.

  • Le clergé reproche l’ingérence de Rome dans l’Eglise de France, et un certain nombre de ses membres trouvent à redire sur le Concordat.
  • Le bas clergé souhaite également restreindre les pouvoirs de l’épiscopat.
  • La principale revendication de la noblesse est la restriction de l’absolutisme royal
  • Certains cahiers du Tiers et de la noblesse proposent l’affectation des biens de l’Eglise à des objets ou oeuvres d’utilité publique.
  • Les paysans revendiquent le droit de chasse
  • Certains demandent la constitution de caisses de secours pour les périodes de disette

Le ton des revendications bourgeoises est donné par la célèbre brochure de l’abbé Sieyès (1746-1836) publiée en janvier 1789.

Joseph Sieyès, député du Tiers Etat

Notons que pour les cahiers du Tiers, on peut sans peine imaginer les paysans parlant pigeons, gabelle, lapins, chasse, taille et dîme alors que les petits bourgeois tenant la plume rajoutent assemblée représentative et constitution politique.

 

Les cahiers du Tiers-Etat regroupent cependant l’essentiel des récriminations qui sont :

  • Réforme des impôts
  • Suppression des droits féodaux
  • Affranchissement des terres
  • Suppression de la dîme
  • Abolition des immunités

L’hôtel des Menus Plaisirs est situé 22 avenue de Paris à Versailles. Il est resté célèbre dans l’Histoire de France pour avoir accueilli les États généraux de 1789, les derniers que connut l’Ancien Régime. L’hôtel, en dehors de ses façades, fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis le 21 mai 1927. Les façades font l’objet d’un classement au titre des monuments historiques depuis le 16 septembre 1929.

Cet hôtel fut élevé par Louis XV vers 1745, afin d’abriter les ateliers de décors et le matériel des jeux liés aux réjouissances du roi et de la cour appelés «Menus-Plaisirs». On y entreposera notamment des accessoires de sport (notamment pour le jeu de paume), des décors de théâtre, des instruments de musique… On y trouve également des ateliers pour les maquettes, costumes, peintures et autres sculptures. En 1759, l’hôtel renferme aussi un cabinet de physique installé par l’abbé Nollet pour l’instruction des enfants de France, à commencer par le futur Louis XVI.

 L’ensemble architectural s’articule alors autour de deux cours situées à des niveaux différents. La cour basse ouvre sur le n° 22 avenue de Paris, tandis la cour haute se situe au niveau du n° 19 rue des États  Généraux. C’est à l’emplacement de cette dernière cour qu’une salle provisoire accueillit une assemblée des notables en 1787, puis fin 1788. Celle-ci sera considérablement agrandie par Pierre-Adrien Pâris, alors architecte du Roi, afin qu’elle puisse accueillir les 1 200 députés convoqués pour les États généraux dont la séance inaugurale s’ouvre le 5 mai 1789 en présence du Roi. Cette immense salle «démontable» à la décoration luxueuse occupera alors la totalité de la superficie de la cour haute. 

Cour intérieure de l'hôtel des Menus Plaisirs
Plan du rez-de-chaussée de l'Hôtel des Menus Plaisirs

Louis XVI vient plusieurs fois visiter le chantier; la Reine y vient une fois.

Le 4 avril 1789

Durant le chantier d’aménagement de l’Hôtel des Menus-Plaisirs pour la réunion des États Généraux, Louis XVI se rend sur place à plusieurs reprises. C’est lors d’une de ces visites que le Roi veut « monter sur un échafaud », une planche se rompt sous le poids de Sa Majesté. Le Monarque s’est tenu fortement à un boulin qui s’est trouvé à côté de lui. Il est même un peu blessé à la poitrine, écorché par les nœuds de la poutre à laquelle il se cramponnait. Un garçon charpentier s’est hâté de venir à son secours. Il était fort. Il a tiré le Roi sur la planche qui était à côté de celle qui s’était brisée. Louis XVI a gardé le plus grand sang-froid au milieu de ce péril.

Il avait vécu une mésaventure presque semblable peu de temps auparavant, alors qu’il allait aussi contrôler un chantier sur les toits du château…

Soient deux accidents au cours desquels le Roi faillit périr… en quelques jours seulement !

Image de Marie-Antoinette (2006) de Francis Leclerc et Yves Simonneau
Caricature des trois ordres de la société

Le 2 mai 1789

Louis XVI reçoit chacun des représentants de la nation au palais, à tour de rôle ils vont passer devant le Roi s’incliner, le saluer sans que celui-ci ne dise un mot puis tourner les talons et sortir. Les députés sortent du palais très refroidis.

La salle des menus plaisirs en 1789

Près de neuf cents députés ont répondu à l’invitation lancée la veille à se rendre au château. Comme l’indique l’Instruction pour la cérémonie de présentation au Roi des députés des États généraux, « nous nous rendrons à la salle d’Hercule par l’escalier tournant de la chapelle du côté droit » : les députés du clergé sont invités à onze heures, ceux de la noblesse à une heure, ceux du tiers état à cinq heures. Elle est dirigée par le Grand Maître des Cérémonies, le marquis de Dreux-Brézé. Les députés du clergé, conduits par le cardinal de La Rochefoucauld, parcourent deux à deux le grand appartement et la salle de Guerre. A l’entrée de la grande galerie, ils se placent en une seule colonne et atteignent l’entrée du bureau du Conseil, où siège le souverain. Vêtu d’un riche costume de soie bleue, ce dernier se tient debout et regarde vers la fenêtre. Il est entouré de ses deux frères, les comtes de Provence et d’Artois, et de ses deux neveux, les ducs d’Angoulême et de Berry, ainsi que de plusieurs chevaliers. Les députés s’inclinent profondément les uns après les autres, sans dire un mot. Le Roi répond par une légère salutation. Après être passés devant le Roi, les députés traversent la chambre de Louis XIV.

Les députés auraient sans doute souhaité que la présentation au Roi ressemble à cette cérémonie avec les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit survenue juste après son sacre...

La même cérémonie est répétée pour les députés de la noblesse, présents dans la salle d’Hercule à une heure. Lors de la formation du cortège, les ducs et pairs ont l’intention de marcher en tête, mais le Roi a décidé que l’ordre alphabétique des circonscriptions électorales prévaudrait. Selon le marquis de Sillery, député de la noblesse du bailliage de Reims, « le plus grand silence régnait dans tous les appartements et il n’y eut jamais autant de respect que pour cette cérémonie » .

Les plus de cinq cents députés du tiers se réunissent dans la salle Hercules avant cinq heures. La réunion est convoquée dans la plus grande confusion, et le marquis de Dreux-Brézé ne parvient pas à imposer son protocole. Le Roi s’impatiente du retard imminent et ordonne aux députés de marcher dans le désordre. Ces derniers, pressés, suivent le même chemin que leurs prédécesseurs, mais ils marchent en petits groupes mixtes, et non en file indienne. Le souverain les attend dans la chambre de Louis XIV, et par souci d’agir vite, les députés ne sont pas nommés, et les échanges de salutations sont réduits à leur plus simple expression.

Le 2 mai, Louis XVI note dans son journal : 

« Saluts du clergé à 11 heures, de la noblesse à une heure, et du tiers état à cinq heures du matin . »

Selon la Correspondance secrète de Métra, « de très mauvais plaisants s’amus(ent) de la présentation des députés au Roi, qui (a) lieu à des heures différentes. Ils dis(ent) qu’à onze heures le clergé (est) venu dire au Roi : « Monsieur, allez à la messe » ; que la noblesse (est) venue à une heure pour informer Sa Majesté qu’il était temps d’aller dîner ; enfin, que le tiers état (est) arrivé à cinq heures pour dire au revoir au roi. »

Images de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Le dimanche 3 mai 1789

Des hérauts annoncent dans la ville que la procession et la messe du Saint-Esprit auront lieu le lendemain : les députés sont invités à se rassembler à Notre-Dame à neuf heures. Après les vêpres et le salut dans la chapelle royale, le souverain reçoit le serment de fidélité de Flesselles, qui vient d’être nommé prévôt des marchands de Paris. La nuit, les députés des États Généraux peuvent entrer dans le grand appartement, où se déroule la partie du Roi. De nombreux Parisiens se sont précipités vers Versailles pour éviter les embouteillages le lendemain. À la tombée de la nuit, le marquis de Dreux-Brézé se rend à Saint-Louis pour préparer les lieux.

Il commence à pleuvoir dans l’après-midi :

« L’après-midi du 3, il pleuvait violemment. Le roi, en se couchant, vérifiait constamment le temps et donnait l’ordre que si la pluie cessait à cinq heures du matin, les tapisseries seraient suspendues sur le chemin du cortège »,

note Hézecques.

Le 4 mai 1789

Grâce au retour du beau temps dès les premières heures du lundi 4 mai, quelque 302 tapisseries et tapis des Gobelins et de la Savonnerie, issus des collections du Garde-Meuble, sont drapés sur les façades des bâtiments devant lesquels passera le cortège. Sur la place d’Armes, des perches étaient disposées à intervalles réguliers de chaque côté pour suspendre les rideaux. Boueuses à cause de la pluie de la veille et de la nuit précédente, les rues sont sablées. Retenue par des barrières en bois, la foule, estimée à environ 40 000 personnes, envahissait les rues et les vitrines des immeubles loués jusqu’à 60 £. Les Gardes françaises et les Gardes suisses sont positionnées en deux lignes parallèles le long du parcours du cortège, de Notre-Dame à Saint-Louis.

À six heures et demie

Le Roi d’Armes et les hérauts d’armes entrent dans Notre-Dame, accompagnés des trompettes et des musiciens de la Grande Écurie. Les députés commencent à s’installer dans l’église. Cette dernière est trop petite pour accueillir tout le monde, et les délégués du clergé doivent se rassembler dans le bâtiment de la Mission, adjacent à l’église, pour attendre le départ du cortège, à l’exception des prélats, qui trouvent leur place dans l’église. Les députés de la noblesse sont dirigés vers le côté droit de l’église, les députés du tiers état vers le côté gauche et sont placés selon l’ordre des baillis et des sénéchaux. L’attente du souverain dure longtemps. Malgré l’appel qui a duré un certain temps, les députés s’impatientaient : selon Duquesnoy, député du tiers état, « un seul individu ne peut vraiment pas faire attendre une nation pendant trois heures. J’ai vu des signes d’indisposition très marqués. »

Dès sept heures du matin

Les États Généraux s’ouvrent le lundi 4 mai 1789 par une procession dans les rues de Versailles et une messe du Saint-Esprit, au cours de laquelle Mgr de La Fare prononce le sermon d’usage, honneur que briguait Talleyrand. Sous les applaudissements du clergé et de la majorité du tiers, Anne Louis Henri de La Fare, l’évêque de Nancy, prononce le sermon de la messe d’ouverture des états généraux tout en critiquant à la fois le luxe de la cour et les prétentions des réformes.

Images de Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti

Lorsque le Roi se lève, vers huit heures du matin, la fanfare du Roi joue une symphonie de Haydn. 

Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

À neuf heures du matin

Les souverains quittent le château : le Roi, coiffé du chapeau du Régent, célèbre diamant de 140 carats, monte dans un carrosse attelé de huit chevaux avec ses deux frères, ses deux neveux et le duc de Chartres, la Reine, vêtue d’une robe d’or et d’argent et parée du Sancy, dans un autre carrosse avec Madame Élisabeth, sa dame d’honneur, la princesse de Chimay, et quelques dames du palais. Au passage des carrosses royaux, précédés d’un détachement de gardes du corps à cheval, les gardes françaises et suisses se déploient sur la place d’Armes, les tambours battent et la musique accompagne le mouvement.

Selon Hézecques,

« le roi montait dans son carrosse à deux chevaux avec toute sa famille, suivi de douze ou quinze autres carrosses remplis de dames et des grands dignitaires de la cour. Les chevaux, magnifiquement caparaçonnés, avaient la tête couronnée de hautes plumes. Toute la maison du roi, les écuyers, les pages à cheval, la fauconnerie, l’oiseau au poing, précédaient ce superbe cortège .  »

L’épée de Louis XVI

Le souverain porte une épée garnie de diamants. Sa fabrication a été proposée en 1784 par Thierry de Ville d’Avray, intendant général du Garde-Meubles de la Couronne. Une partie des pierres utilisées appartenait à la collection royale mais, devant la richesse du projet, un certain nombre de gemmes complémentaires ont été achetées en Hollande et il faut attendre 1788 pour qu’elles soient rassemblées. La conception de l’ensemble est confiée à l’orfèvre Pierre Alexandre Bretet et sa réalisation à Georges Frédéric Bapst. La monture de l’arme est entièrement recouverte de pierres et l’intérieur du plateau de garde est ciselé du monogramme royal frappé d’un seize romain et souligné de palmes. Il s’agit d’une lame démunie de garde, accompagnée d’un fourreau. En bois recouvert de galuchat blanc, il est muni d’une chape en fer doré, ornée des armes de France, émaillées et soulignées de pierres blanches. Le bracelet porte une rosace de pierreries et la bouterolle est ciselée de trois fleurs de lys dorées ponctuées de petits brillants. La lame est en acier, entièrement bleuie et gravée d’un semis de fleurs de lys dorées.

On assiste à la procession religieuse du Saint Sacrement à laquelle toute la Cour assiste ainsi que l’ensemble des députés des trois ordres. Avec passablement d’indiscipline, la foule, curieuse, envahit la ville pour voir passer en rangs serrés les 1 139 députés des trois ordres. L’étiquette est de mise pour une telle manifestation et fait ressortir de façon criante l’inégalité des trois ordres et la scission probable du clergé. En effet d’un côté nous trouvons la noblesse dorée et empanachée avec le haut clergé en robe violette et de l’autre le Tiers Etat en habit sombre et les curés en soutane noire. La procession est fermée par Louis XVI.

La procession religieuse du Saint Sacrement dans Lady Oscar de Jacques Demy

Des cris joyeux de « Vive le roi ! » Ils saluent bruyamment cette première voiture et produisent un contraste douloureux avec le silence dur et irrité au milieu duquel passe la seconde voiture, avec la reine et les princesses. Il est clair que, dès cette heure matinale, l’opinion publique établit un profond clivage entre le roi et la reine. Les voitures suivantes sont tout aussi silencieuses, tandis que les membres restants de la famille royale sont transportés lentement et solennellement vers l’église Notre-Dame. Le bailli de Virieu, ministre du duc de Parme, est très impressionné : 
« Rien n’est aussi splendide que le cortège royal. La beauté des chevaux, le luxe des harnais, la richesse des carrosses, la profusion d’or et de diamants sur les robes des princes, des princesses, du roi et de la reine étaient faits pour donner la meilleure idée de la France. Les équipages des princes étaient précédés des douze fauconniers, et les gardes du corps entouraient le carrosse du sacre. Le roi avait Monsieur à sa gauche. Le comte d’Artois et le duc de Chartres étaient aux portes. Les cris de « Vive le roi ! » On les entendait depuis la sortie du château jusqu’à l’entrée de l’église, ce qui ajoutait à la grandeur du spectacle. Cependant, Sa Majesté semblait insensible à ces démonstrations, dictées par l’appréciation, la tendresse et la joie. Nous en sûmes plus tard la véritable cause. Elle était attristée de ne pas entendre la reine applaudir aussi chaleureusement.

La procession religieuse du Saint Sacrement dans Lady Oscar de Jacques Demy
Le cortège commence par les députés de la Noblesse

Deux dais ont été installés à l’entrée du chœur, recouvert de riches tapis : celui du Roi est du côté de l’épître, celui de la Reine du côté de l’évangile. L’entourage des souverains, qui comprend les membres de leur famille, les hauts fonctionnaires de leur maison et les membres du gouvernement, est assis dans les stalles du chœur sur des bancs de velours. Dès que la reine prend place sous son dais, le clergé chante le Veni Creator, l’hymne au Saint-Esprit, qui accompagne la distribution des cierges pour la procession : 1 043 cierges sont remis aux députés, 286 aux courtisans. Avant de quitter l’église, tout le monde s’incline devant le roi puis devant la reine. Il est environ dix heures et demie.

Le deuxième ordre : le Clergé

Le clergé de Versailles ouvre le cortège : les Récollets, puis le clergé des deux paroisses et les membres de la Confrérie du Saint-Sacrement avec les porte-étendards. Alors que les Récollets franchissent la porte de l’église pour sortir, dix grenadiers de la garde française, alignés côte à côte, se placent devant eux pour leur ouvrir le passage. Après le clergé, le dais du Saint-Sacrement est porté par des chevaliers d’honneur issus des frères du Roi. Ces derniers et les fils du comte d’Artois tiennent les quatre cordes du dais. Le Saint-Sacrement est porté par l’archevêque de Paris, entouré des archevêques de Toulouse, François de Fontanges, et de Bourges, Jean-Auguste de Chastenet de Puységur. Devant le pallium, les prêtres des deux paroisses de Versailles portent étoles et capes. Les souverains et leurs nombreux cortèges ferment le cortège, le roi à droite, la traîne de la reine portée par sa dame d’honneur, la princesse de Chimay.

Depuis la rue Dauphine, depuis les balcons et les fenêtres, mais aussi depuis les toits des immeubles, la foule applaudit les députés du Tiers État dès leur sortie de l’église : c’est, en quelque sorte, leur première investiture comme représentants du peuple. Le silence tombe lorsque la noblesse passe. Le roi est également acclamé par « Longue vie au roi ! et – ce qui est un signe de popularité conditionnelle – de « Vive le troisième et le roi ». Pour rendre encore plus claire cette opposition intime à la cour, certains choisissent le moment où Marie-Antoinette s’approche et, au lieu de « Vive la Reine ! , ils acclament haut et fort le nom de leur ennemi : « Vive le duc d’Orléans ! » . Marie-Antoinette se sent offensée, s’énerve et pâlit ; Ce n’est qu’avec un effort de volonté qu’il parvient à contrôler sa surprise, sans modifier son apparence, et à continuer jusqu’au bout le chemin de l’humiliation la tête haute.

Cortège des députés du Tiers-Etat : on reconnaît la silhouette de Mirabeau
Les députés du Tiers-Etat dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Henri de La Fare, l’évêque de Nancy, prononce le sermon de la messe d’ouverture des états généraux tout en critiquant à la fois le luxe de la Cour et les prétentions des réformes. Mais l’opinion publique impressionnée par les assertions calomnieuses de Mirabeau évolue rapidement. Des mécontentements ont éclaté dès ce jour à propos du placement des différents ordres.

Le duc d’Orléans… s’est mêlé à la foule vêtue de noir sans épée, laissant son fils, le duc de Chartres, prendre sa place [avec la noblesse]…

Un portrait miniature de Louis XVI et Marie-Antoinette
Louis XVI et Marie-Antoinette, en route pour les États Généraux

 Lors du passage de la Reine, des femmes du peuple crient : «Vive le duc d’Orléans!» avec des accents si factieux que Marie-Antoinette pense s’évanouir. On La soutient et ceux qui L’environnent craignent un moment qu’on soit obligé d’arrêter la marche de la procession.

Pour Louis XVI, les acclamations pour son cousin et le manque d’applaudissements pour sa femme sont une double injure ;  sa colère est perceptible.

Image de Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être Roi (2012) de Thierry Binisti

 

Il faut dire que la Reine n’a de pensées que pour son petit Louis-Joseph qui agonise.

 

Louis XVI lors du défilé de 1989

Sur la Place d’Armes , on entend à nouveau le cri de « Vive le duc d’Orléans » . Ce dernier, qui est l’un des députés de la noblesse, insiste pour prendre place parmi eux, bien que logiquement, en tant que prince du sang, il aurait dû faire partie de la suite du souverain, tant en sortant de l’église qu’en y entrant. Selon Bombelles, le duc d’Orléans aurait même refusé l’invitation que lui avait faite le marquis de Dreux-Brézé de marcher derrière le Roi. Cette acclamation est entendue par la Reine, qui ne cache pas Son irritation. Contrairement à la croyance populaire, le Dauphin n’a pas vu passer le cortège depuis une fenêtre de la Grande Écurie : il est resté alité à Meudon.

Ce doit être madame de Polignac qui est ici représentée aux côtés du Dauphin regardant passer la procession des Etats Généraux.
Les mêmes, lors du défilé de 1989

 

A Marie-Antoinette qui déplore, les yeux gonflés de larmes : 

« Ces Français ! Ils sont indignes !»

Madame Adélaïde réplique de sa voix dure : 

« Dites plutôt indignés, Madame

Marina Tomé incarne Madame Adélaïde dans Louis XVI, l'Homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti, 2011
N'est-ce pas Madame Adélaïde représentée ici aux côtés de la Reine et du Roi lors de la procession des Etats Généraux?

Le comte d’Osmond, père de la comtesse de Boigne, fut l’un des rares gentilshommes de la Cour à ne pas assister à la cérémonie d’ouverture des états généraux.

« C’est que je n’aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui de la monarchie que les autres », expliqua-t-il à Madame Adélaïde, qui, vantant « le beau coup d’œil de la salle », s’étonne de son absence.
Eh moi, réplique la vieille princesse piquée au vif, je n’aime pas qu’à votre âge on se croie plus habile que tout le monde !

Or, entourée de Louis XVI, de Necker et des princes du sang, Marie-Antoinette se retrouve pour la première fois mêlée à des personnages qui feront partie bientôt de Son histoire.

Les députés de la noblesse dans Lady Oscar de Jacques Demy

Les députés nobles doivent porter une culotte noire, des bas blancs, une cravate de dentelle, une veste noire, un manteau de drap noir avec une doublure en drap doré et un chapeau à plumes blanches hissé à la manière d’Henri IV. Ce costume était assez cher : le baron de Gauville, député de Dourdan, y dépensa 1 300 livres. En cas de deuil, l’habit doit être en simple drap noir, les boucles des souliers et l’épée en argent, et la cravate en mousseline noire. En cas de grand deuil, il faut faire du batiste noir, le chapeau sans plumes.

Les députés de la Noblesse dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Dans les rangs du Clergé, on compte le cardinal Louis-René-Édouard de Rohan-Guéménée (1734-1803), que l’on connaît pour sa triste participation en tant que dupe à l’affaire du collier. Il s’opposera à la constitution civile du clergé promulguée par la révolution et l’abolition de la monarchie.

Seul le vice-cardinal se distingue par la grande cape rouge, les archevêques et évêques doivent porter la soutane violette et le bonnet carré – soutane et camail noirs en cas de deuil -, les autres députés du clergé la soutane noire, le long manteau, le bonnet carré et avec une ceinture de crêpe en cas de deuil.

Les députés du Clergé dans le défilé de 1989
Les députés du Tiers-Etat dans le défilé de 1989

Avec leurs chapeaux de velours noir, la tenue des députés du tiers état est jugée ridicule. Selon le comte de La Galissonnière, noble député du sénéchal d’Angers, « le chapeau de velours noir porté au théâtre dans les rôles de Gérontes et de Crépins semblait un affront à ce groupe d’avocats et de procureurs qui formaient la masse des députés de troisième ordre. » Pour d’autres, comme le marquis de Ferrières, membre de la noblesse, le costume du Tiers État évoque le personnage de Sganarelle dans Le Mariage forcé  de Molière . 

« Nous cherchions à ridiculiser le tiers état : cette arme de moquerie avait toujours été puissante en France. Nous l’avons essayée contre le nouveau pouvoir que nous voyions grandir de jour en jour, mais le ridicule a échoué aux yeux du public »,

 note Bailly.

Les députés du troisième ordre entrent avant ceux des deux autres ordres. Ils s’avancèrent vers l’autel temporaire installé devant la porte du chœur et prirent place dans les bancs latéraux. La noblesse occupait les trois premiers rangs qui lui avaient été réservés de chaque côté. Le clergé s’avance vers le chœur et l’autel. Les dames de la cour sont assises au centre de la nef, sur des tabourets de velours violet décorés de fleurs de lys dorées. Après une demi-heure d’attente sur la place, le Roi, la Reine et leur suite entrent dans l’église. Ils sont précédés du Saint Sacrement, porté à l’autel au son de l’hymne O salutaris Hostia . Les souverains sont assis à deux tables de prière placées devant l’autel, sous un dais de velours violet parsemé de fleurs de lys dorées.

Le trajet jusqu’à Saint-Louis dure plus d’une heure. Le cortège arrive sur place vers midi et demie. Le marquis de Bombelles prend place sur les marches de l’église :

« Je puis dire que je n’ai jamais vu de spectacle plus imposant que ce cortège aperçu du haut des marches du portail Saint-Louis. La place, gardée par les deux régiments des Gardes françaises et suisses, nous permettait de voir, sur un large espace, ces députés marchant en bon ordre sur deux files, suivis du Saint-Sacrement et du roi, accompagné de toute sa famille, venant immédiatement après eux. Voir le chef d’une nation illustre venir avec ses représentants implorer la bonté divine était une marche aussi imposante que superbe. Les ducs et pairs, en cette occasion, suivirent immédiatement le roi, malgré les prétentions de la Maison de Lorraine . »

En fait, les membres de la Maison de Lorraine ont l’habitude de revendiquer la préséance depuis que Marie-Antoinette, de la famille lorraine-habsbourgeoise, est sur le trône. Ces prétentions courtoises furent sans doute mises de côté pour éviter un nouveau prétexte à l’impopularité de la Reine.

Reconstitution en 3D de la salle des Menus Plaisirs
Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Ainsi parmi les 270 députés de la Noblesse, arborant des tenues colorées, des bas blancs, des chapeaux à plumes et une étole d’or, peut-on compter le terrible Prince rouge, le duc d’Orléans, le héros des Amériques, La Fayette, le baron de Batz, le duc de Lauzun …

A côté, 291 députés du Clergé : les cardinaux sont en rouge (parmi eux se trouve le cardinal de Rohan ), les archevêques en violet, et les autres membres du Clergé en noir.

Et enfin 578 députés du Tiers-Etat, dans leur habit tout noir et à peine égayé d’une cravate de mousseline (ils ont l’allure d’huissiers de justice pale ) parmi lesquels se trouvent Mirabeau (1749-1791), Robespierre et Barnave (1761-1793) …

Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Les représentants de la noblesse, somptueux dans leurs manteaux de soie à galons d’or, leurs chapeaux aux bords relevés et aux plumes blanches, sont connus, au moins, par les fêtes et les danses ; Il en est de même de la splendeur bigarrée des ecclésiastiques, du rouge flamboyant des cardinaux et des soutanes violettes des évêques ; Ces deux états, le premier et le second, entourent fidèlement le trône depuis des centaines d’années et sont l’ornement de chacune de ses solennités. Mais qui compose cette masse sombre, volontairement simple, avec leurs costumes noirs, sur lesquels ne brillent que les foulards blancs autour de leur cou ? Qui sont ces hommes inconnus, avec leurs vulgaires chapeaux à trois cornes ; Qui sont ces inconnus, encore aujourd’hui sans nom, chacun d’eux, qui, tels des roseaux, s’élèvent devant l’église, comme un bloc noir compact ? Quelles pensées se cachent derrière ces visages étranges, jamais vus auparavant, aux regards audacieux, clairs et même sévères ? Le Roi et la Reine examinent leurs adversaires, qui, forts de leur union, ne s’inclinent pas comme des esclaves ni n’éclatent en acclamations enthousiastes, mais attendent, virilement silencieux, d’aller, en égaux, avec ces seigneurs fiers et parés, avec les privilégiés et les célèbres, à l’œuvre de renouveau. Ne ressemblent-ils pas plus à des juges qu’à des conseillers dociles, avec leurs sombres costumes noirs et leur apparence grave et impénétrable ? Peut-être que dès cette première rencontre, le Roi et la Reine éprouvèrent un frisson d’appréhension quant à leur sort.

Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Bien que la somptueuse décoration intérieure de l’église annonce un respect suprême pour la couronne – de riches satins et des velours violets, richement brodés de fleurs de lys, ornaient le plafond, l’autel et les fauteuils spéciaux dans lesquels la famille royale est assise – le prêtre qui préside les offices du jour est loin de les partager. Henri La Fare, évêque de Nancy âgé de trente-sept ans, est un membre du Premier État qui, comme beaucoup de représentants plus jeunes et plus pauvres de l’Église, sympathise avec le Tiers État défavorisé.

Comme la plupart des prédicateurs de son temps, l’évêque critique les nouvelles idées philosophiques. À la grande satisfaction du peuple de la Cour, il met également en garde contre les dangers d’un pouvoir trop faible :

« Il n’y a pas de pire état que l’anarchie. Là où chacun peut faire ce qu’il veut, personne ne fait ce qu’il veut. Là où il n’y a pas de maître, tous sont maîtres. Là où tous sont maîtres, tous sont esclaves. »

Avec beaucoup de chaleur – certains diraient même avec emphase – le prélat dresse un tableau émouvant de la pauvreté des campagnes contrastant avec le luxe débridé de la Cour. Marie-Antoinette est la cible directe.

« Il fit un portrait très fidèle de la reine au point de dire que, las du luxe et de la grandeur, il fallait chercher le plaisir dans une imitation enfantine de la nature, ce qui signifie évidemment le Petit Trianon . »

Même les ennemis de Marie-Antoinette parmi l’aristocratie n’étaient pas préparés aux attaques de l’évêque ; Lorsque le sermon est terminé, tout le monde reste silencieux, ressentant une combinaison de reproche sévère et d’incrédulité totale. Les députés du tiers état, cependant, accueillent le sermon par des applaudissements. Cette réaction, strictement interdite à l’église, en présence du Roi et de la Reine, et devant le saint sacrement, annonce le refus catégorique des roturiers de continuer à plier le genou devant leurs supérieurs. Duquesnoy voit dans cette attaque un « véritable courage apostolique » :

« Nous l’avons applaudi avec enthousiasme, même à l’église […]. Pas une seule main à la cour n’a applaudi. Il y a eu d’autres passages notables : par exemple, il a annoncé que nos concitoyens, nos amis, remplaceraient les publicains. J’ai remarqué dans la bouche de la reine un léger signe de mauvaise humeur, à côté de la plus grande confiance, du plus intrépide sang-froid. Le roi dormait, ou du moins somnolait par intermittence. »

Il révèle également, bien sûr, son aversion totale pour l’épouse du souverain. Touchée – cible de la harangue de La Fare, à laquelle Elle répond par de vifs applaudissements – la Reine pince imperceptiblement Ses lèvres de Habsbourg. Remarquant le visage pâle et triste de Marie-Antoinette, l’aristocrate Mirabeau murmure à un voisin : « admirez la victime ».

L'ouverture de la réunion des Etats Généraux dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

A la fin de la messe, l’archevêque de Paris célèbre un salut au Saint-Sacrement. La cérémonie se termine vers quatre heures et tout le monde est impatient d’aller déjeuner. Les souverains quittent l’église, où leurs carrosses les attendent sur la place : selon Bombelles, « les cris de « Vive le roi ! »  sont assez fréquents et assez animés. La Reine reste au moins quatre minutes sans bouger Son carrosse, espérant recevoir également quelques ovations. Un effort gaspillé. Elle part sans entendre aucun applaudissement. Pas une seule lèvre ne bouge lorsque la Reine s’en va : un silence glacial et manifeste l’accueille comme un courant d’air vif. Un homme ordinaire a demandé à sa voisine pourquoi Elle ne portait pas de bougie dans la procession, et on lui a répondu : « Qu’en feriez-vous, si ce n’est pour arranger la situation ? » Les cris de « Vive la Reine », a noté Bombelles, ont été couverts. Il poursuivit : 

« Jamais reine de France n’a été aussi peu populaire ; et pourtant, aucun acte malfaisant ne peut lui être imputé. Nous sommes décidément injustes envers elle et trop sévères en la punissant, tout au plus, pour quelques inconstances. »

Jane Seymour est Marie-Antoinette dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Pendant trois heures, la Reine de France a dû rester assise, comme au banc des accusés, devant les représentants du peuple, sans être saluée ni recevoir la moindre attention. Mais de retour dans Son palais, Marie-Antoinette ne se fait plus d’illusion. Elle sent clairement la différence entre cet accueil hésitant et compatissant et les grands cris d’amour chaleureux et torrentiels des gens qui ont autrefois ému Son cœur d’enfant lorsqu’ils avaient retenti à Sa première arrivée à Paris. Elle sait déjà qu’Elle est exclue de la grande réconciliation et qu’un combat à mort commence.

Image des Années Lumière de Robert Enrico

Le 4 mai, le Roi note dans son journal :

« Départ à 9 heures, cortège des États, salut . »

L’organisation de cet événement a coûté à l’État environ 21 000 livres.

Le 5 mai 1789

Après ces préliminaires, le lendemain, mardi 5 mai à Versailles, a lieu l’ouverture de la séance royale dans une salle aménagée à l’hôtel des Menus Plaisirs et dénommée pour la circonstance «salle des trois ordres» , très vaste, peinte en tons clairs blanc et vert, qui a déjà servi à l’assemblée des notables. Cette date marque le début de la Révolution française.

À l’intérieur, le souverain est alors installé sous un baldaquin, situé devant l’escalier couvert qui assure actuellement la communication entre les deux cours. Les trois ordres sont assis séparément dans les gradins disposés en fer à cheval, tandis de hautes tribunes accueillent le public.

Jean-François Balmer et Jane Seymour sont Louis XVI et Marie-Antoinette dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)
La réunion des Etats généraux dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Le Roi et la Reine dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)

Voici toutes les parties du dais royal en bois richement sculpté et doré : le couronnement, deux parties de côté, quatre casques, quatre encoignures, quatre bouts de massues, une boule fond bleu ciel et la couronne. Le dais en velours violet semé de fleurs de lys en or fin provient du couronnement. Et n’oublions pas le siège du trône.

Le dais est celui qui a été livré dans les années 1750 pour le salon d’Apollon du château. Le décor est donc luxueux, mais pas (entièrement) conçu spécifiquement pour l’événement… 

Images de Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti
Image de la série Marie-Antoinette (2025, Canal +)
Garde du Corps lors de l'ouverture des Etats généraux
Le discours de monsieur Necker
Ouverture des États généraux à Versailles le 5 mai 1789

Conçue à l’origine avec une acoustique défectueuse, la salle a connu dans les deux mois précédant la réunion, un réaménagement intérieur qui permet aux orateurs de mieux se faire entendre et de gérer les débats avec plus d’efficacité. Les bâtiments ayant été occupés à l’époque par des bureaux et des salles de réunion, destinés aux travaux de l’assemblée. Contrairement à la gravure célèbre de Jean-Michel Moreau le Jeune, la salle est petite et plus de 1100 députés s’y massent. Le Roi, entouré de la Reine et des princes du sang, trône au fond, les députés siègent sur plusieurs rangs.

Images de Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être Roi de Thierry Binisti
Maquette de la Salle des Menus Plaisirs réalisée par Yann Kergrohen
Reconstitution en 3D de la salle des Menus Plaisirs
Maquette de la salle réalisée par Yann Kergrohen , sise dans la salle des fêtes du palais Bourbon
La disposition des pierres reprend l'exacte configuration qui existait au temps de Marie-Antoinette.
Le discours de Necker (Guy Tréjean) dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Ce long cortège et ces acclamations réjouissent madame de Staël, fille de Necker :

« Je fus placée à une fenêtre près de madame de Montmorin, femme du ministre des Affaires étrangères, et j’avoue que je m’abandonnai au plus vif espoir de voir pour la première fois en France des représentants de la nation. Madame de Montmorin, dont l’esprit n’était pas du tout distingué, me dit d’un ton décidé, qui pourtant me fit de l’effet : « Vous avez tort de vous réjouir, de grands désastres vont s’abattre sur la France et sur nous à cause de cela . »
Vision prémonitoire concernant la comtesse de Montmorin, future victime de la Révolution avec son mari et son fils.

Necker (Guy Tréjean) et sa fille, Germaine de Stael-Necker dans L’été de la Révolution de Lazare Iglésis
Miniature Marie-Antoinette XIXe

Il s’agit de l’entrée dans l’Histoire de Marie-Antoinette, qui pour la première fois n’est plus la Reine de Trianon, ou celle de Sa Cour mais bel et bien la Reine de France : Elle est là sous le dais royal tendu de violet et semé de fleurs de lys d’or, face à 1139 députés venus de toute la France et de tous les milieux sociaux.

Brigitte Fossey est Marie-Antoinette dans l’Été de la Révolution (1989) de Lazare Iglesis ...
... Bruno Crémer y est Louis XVI
Louis XVI de profil portrait réalisé d'après une gravure par l'I.A.

« Majestueuse en grand habit tissé d’or et d’argent ornementée des joyaux de la couronne, dont le De Guise et le Miroir du Portugal, des Mazarin en amandes aux oreilles, de hautes plumes blanches flottant sur Sa coiffure piquée du Sancy et mêlée d’une variété de Lys dite couronnes impériales ornant depuis le XVIe siècle les parterres des palais impériaux autrichiens.»

Sylvie Le Bras-Chauvot, Marie-Antoinette l’Affranchie (2020)

La Reine se tient d’autant plus droite qu’Elle veut éviter toute défaillance et, comme la veille, tout effet de saisissement.

Marie-Antoinette dans Sa dernière parure de souveraine par Benjamin Warlop
Louis XVI par Antoine Callet

Ainsi, lors de Sa dernière présentation royale, Marie-Antoinette est-Elle mise en présence de Ses ennemis anciens, actuels et futurs, et de Ses futurs alliés. Ce 5 mai 1789 est donc un virage dans la carrière de Reine de Marie-Antoinette .  C’est aussi une sorte de générique de la période qui naît : y sont réunis tous les protagonistes de la Révolution qui commence… 

Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Au troisième rang , mais au premier plan, on reconnaît Michel Gérard dit « le père Gérard » (1737-1815), un laboureur breton : il est le seul paysan élu aux Etats Généraux et le seul, également, à ne pas revêtir le costume protocolaire du troisième ordre : il porte même des sabots pour revendiquer sa condition.
Images de Louis XVI, L'Homme qui ne voulait pas être Roi (2011) de Thierry Binisti
Gabriel Dufay est Louis XVI

Le discours d’ouverture de Louis XVI, bref et cassant laisse les députés sans réponse sur ce point et surpris tout le monde par son ton. En effet, le Roi précise que les Etats Généraux sont réunis à sa demande et que lui seul sera juge de décider de ce dont ils devront débattre. Barentin (1738-1819), le garde des Sceaux, fait ensuite l’éloge du Roi.

Image de Louis XVI, L'Homme qui ne voulait pas être Roi (2011) de Thierry Binisti
Jean-François Balmer est Louis XVI dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Discours du Roi, prononcé le 5 mai 1789, jour de l'ouverture des Etats-Généraux
Image des Années Lum:ière (1989) de Robert Enrico
Les députés de la Noblesse dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Les députés du Clergé dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Les députés du Tiers Etat dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Barnave est interprété par Bruno Devoldère dans L'Eté de la Révolution (1989) de Lazare Iglésis

 

 

Antoine Barnave
Honoré Gabriel de Mirabeau aux Etats Généraux par Benjamin Warlop
Mirabeau est interprété par Bernard Fresson dans L'Eté de la Révolution de Lazare Iglésis

Necker (1732-1804) prononce enfin un très long discours qui fait prendre conscience aux députés de la situation financière désastreuse du royaume.

Il fait apparaître que la situation générale en France est beaucoup plus confuse qu’on ne le pensait ; le gouvernement est totalement désorienté.

Jacques Necker par Duplessis

 

 

Raymond Gérome est Necker dans Les Années Lumière
Guy Tréjean est Jacques Necker dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Raymond Jérôme dans Les Années Lumière
Jean-François Balmer en Roi endormi
Jane Seymour en Reine endormie

Seul le contrôleur des finances aborde les raisons pour lesquelles les états généraux sont réunis : le déficit du budget. Mais il affirme qu’il sera aisé d’y remédier. Il ne parle pas du problème qui préoccupe le plus les députés : le vote par ordre, ou par tête, à l’issue de la séance solennelle, qui conditionne toute réforme.

 

Cette première séance se clôture de manière décevante pour les députés. Aucun mot sur une possible constitution, aucune allusion aux milliers de revendications exposées dans le cahier remis au Roi, aucune certitude sur le type de vote; Les députés sortent très déçus. Le Roi, quant à lui, vient de perdre une bonne occasion de mobiliser l’ensemble des députés derrière lui. Avec un discours comme celui de son ancêtre Henri IV aux précédents Etats Généraux, il aurait pu à la fois conserver au trône un pouvoir exécutif fort et doter la nation d’une constitution garante des libertés.

 

Malheureusement Louis XVI n’a su être ce 5 mai ni un Louis XIV qui tranche ni un Henri IV qui concilie.

Sam Neil est La Fayette dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Jean-Sylvain Bailly (1736-1793), député de Paris, puis maire de la capitale de 1789 à 1791
Michel Duchaussoy interprète Bailly dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 6 mai 1789

L’ensemble des députés du Tiers Etat se réunit dans cette même salle des menus plaisirs tandis que les deux ordres privilégiés se sont vus attribuer des salles de délibération pour vérifier les pouvoirs respectifs de leurs députés et donc se constituer. Du côté de la noblesse, seule une minorité de 47 députés souhaitent une vérification des pouvoirs commune aux trois ordres. Côté clergé, les avis sont plus partagés puisqu’ils sont 114 pour et 133 contre. Face à cette situation, le Tiers Etat ne doit surtout pas, comme certains voudraient le faire, effectuer la vérification des pouvoirs de ses députés et donc se constituer, ce qui reviendrait à accepter l’ancienne forme de consultation par ordre.

Mirabeau, noble élu dans le Tiers-Etat, l’a bien compris et surgit à la tribune en criant :

« Rien de tout cela, Tant que les pouvoirs n’auront pas été vérifiés en commun nous ne sommes, nous Tiers-Etat, qu’une agrégation d’individus». 

Le comte de Mirabeau
Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière
Jean Mounier

Des émissaires, sous la conduite de Jean Mounier (1758-1806), sont tout de même envoyés aux deux autres ordres pour les convaincre de rejoindre le Tiers mais rien n’y fait et les jours passent sans que, ni le Roi ni Necker, n’interviennent pour essayer de lever ce blocage qui s’éternise. Cependant la désunion s’accentue chez les privilégiés, les quarante-sept nobles font des émules et les curés, menés par Grégoire (1750-1831), combattent à la tribune les hauts prélats. Le Tiers avait connaissance de ces divisions et s’en réjouissait.

Le  15 mai 1789 

Quatre-vingts députés du Tiers Etat assistent à la représentation de la tragédie « Gaston et Bayard » de M. Dormont de Belloy. Louis XVI n’est pas présent.

L'opéra royal, vu de la scène

Le 4 juin 1789

Mort du Dauphin, Louis-Joseph-Xavier-François (1781-1789), à Meudon.

Mort du Dauphin dans Les Années Lumière de Robert Enrico (1989)

Le 12 juin 1789

L’abbé Sieyès, député du Tiers dissident de son ordre, prend la parole à la tribune et propose «de sommer les membres des deux chambres privilégiées de se rendre dans la salle des Etats pour assister, concourir et se soumettre à la vérification commune des pouvoirs». La proposition est acceptée par tout le Tiers. Chez les nobles, la proposition est acceptée par 79 voix contre 192. Le clergé ajourne sa réponse.

Le 13 juin 1789

Au matin, seuls trois curés ont rallié les députés du Tiers.

Le 15 juin 1789

Ils sont douze et l’appel des députés étant terminé, l’assemblée se considéra dès lors comme représentant seul la Nation. Il fallait l’affirmer solennellement. 

Le 17 juin 1789

Un député propose tout simplement après diverses propositions plus compliquées et alambiquées les unes que les autres (Assemblée des représentants connus et vérifiés de la Nation pour Sieyès, Assemblée légitime des représentants de la majeure partie de la nation agissant en l’absence de la mineure partie (sic) pour Mounier, représentant du peuple Français pour Mirabeau), le nom d’Assemblée Nationale.

Ce même jour, l’Assemblée Nationale proclame que «les impôts quoique illégalement établis et perçus, continueraient d’être levés de la même manière que devant, jusqu’au jour où l’assemblée se séparerait » mais que «passé lequel jour, l’Assemblée entendait et décrétait que toute levée d’impôt qui n’avait pas été nommément, formellement et librement accordée par l’Assemblée, cesserait entièrement dans les provinces du Royaume.»

Ce même jour quatre comités sont formés: subsistance, vérification, rédaction et règlement.

Jean-François Balmer est Louis XVI dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Cette déclaration stupéfie le Roi, son entourage et une partie de la noblesse. Une délégation de celle-ci est envoyée au Roi pour lui demander de réagir à une telle déclaration. Le clergé est profondément remué par cette déclaration faite par l’Assemblée Nationale.

Louis XVI est sonné. Affaibli. Il ne réagit pas immédiatement au décret du 17 juin par lequel le tiers état se constitue en Assemblée nationale. Et ses ministres sont profondément divisés sur la réaction qu’il convient d’apporter. Deux ans avant, Louis XVI était encore un souverain puissant, un roi législateur et un roi de guerre, qui avait damé le pion aux Anglais en venant au secours des insurgés américains. Mais il a horreur de la division et de la discussion, il est jaloux de son pouvoir et accorde difficilement sa confiance. Or à partir de 1787, il n’a plus de ministre auquel il puisse la donner. Les oppositions parlementaires, la banqueroute, les déficits qu’on ne parvient pas à résoudre, la mort de son fils, contribuent à son effondrement psychologique. En 1789, il a trente-cinq ans. Pour la première fois de sa vie, ce prince chrétien élevé dans la tradition du roi de droit divin se rend compte qu’il n’a plus l’approbation de ses sujets. Il voit l’amour de son peuple se briser.

Emmanuel de Waresquiel dans Télérama à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, éd. Tallandier

 

Le 19 juin 1789

Ils sont 149 (dont six prélats) sur 200 à accepter de vérifier leur pouvoir au sein de l’Assemblée Nationale.

 

Sur les conseils de ceux qui refusent cette réunion des trois ordres, Louis XVI se résout à la rigueur et décide qu’une séance royale aura lieu le 23 juin où chacun des trois ordres reprendra sa place. D’ici là pour qu’aucune autre réunion de l’Assemblée Nationale n’ait lieu Louis XVI fait fermer la salle des menus plaisirs.

Le Roi et la Reine en deuil devant l'Assemblée dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 20 juin 1789

La salle de l’hôtel des Menus Plaisirs est fermée par ordre du Roi. Les députés du Tiers-Etat font le serment d’écrire une Constitution dans la Salle du Jeu de Paume.

Image des Années Lumière de Robert Enrico
La salle du Jeu de Paume de Versailles
La salle du jeu de paume Le jeu de paume est un sport, pratiqué depuis plusieurs millénaires. Initialement joué à main nue ou gantée de cuir, il est ensuite devenu un sport de raquettes. Il est l'ancêtre direct de la pelote basque, de la pelote valencienne, de la balle pelote, du jeu du tambourin et du tennis. Un joueur de paume est un paumier ou paumiste. Dans les jeux de paume, on trouve deux disciplines : la courte paume qui se joue en salle avec une galerie et la longue paume qui se joue en extérieur

Sous la proposition de Mounier tous les députés moins une voix, prêtent serment de ne jamais se séparer avant qu’une Constitution soit rédigée et approuvée, en répétant chacun à leur tour 

«Je le jure !» .

Dom Cercle dont on contemple la silhouette sur le tableau de David
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le serment est signé par tous les représentants à l’exception de Joseph Martin-Dauch, dont on respecte la liberté d’opinion. Il est représenté en bas à droite du tableau assis les bras croisés en signe d’opposition.

On reconnaît Robespierre, les mains sur la poitrine et Mirabeau vêtu de noir…

Le Serment du Jeu de Paume (1791) par Jacques-Louis David
Le Serment du jeu de paume dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico
Statue de Bailly dans la salle du serment du jeu de paume

Le texte est le suivant :

« L’Assemblée Nationale, considérant qu’appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l’ordre public et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu’elle continue ses délibérations dans quelque lieu qu’elle soit forcée de s’établir, et qu’enfin, partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée Nationale. Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront, à l’instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides, et que ledit serment étant prêté, tous les membres et chacun d’eux en particulier confirmeront, par leur signature, cette résolution inébranlable.»

Le Serment du Jeu de Paume
La salle du Jeu de Paume de Versailles
Dans cette étude de David pour Le Serment du jeu de paume, on reconnaît au centre Michel Gérard représenté joignant les mains.

Cette résolution étant prise les députés se séparent en se donnant rendez-vous pour le lendemain matin.

Quant aux serments, celui du 17 juin et celui du 20 juin, au Jeu de paume, ils sont le signe, en partie réinventé et sublimé par la suite, de l’unanimité de la nation. Celui aussi d’une sacralité nouvelle qui sera bientôt celle de la république. La Révolution s’est faite sur un fantasme : celui du pouvoir absolu du roi, qu’elle a accaparé, au nom de la souveraineté du peuple. Avec la Constitution de la Ve république, nous avons fini par créer un roi républicain. De même, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à la loi de séparation des Églises et de l’État de décembre 1905 qui codifie la laïcité, la république s’est battue contre l’ancienne alliance monarchique du « trône et de l’autel ». Avec la montée en puissance de l’islamisme radical qui fait de Dieu la source unique du gouvernement des hommes, elle est aujourd’hui confrontée à un nouveau défi théocratique.

Emmanuel de Waresquiel dans Télérama à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, éd. Tallandier

La salle du jeu de paume
Jean-Sylvain Bailly
Image des Années Lumière (1989) de Robert Enrico

Le 21 juin 1789 au matin

La salle du jeu de paume est fermé, réservée par le comte d’Artois frère du Roi pour une partie avec ses courtisans. Les députés parent le coup en se réunissant dans l’église St-Louis que le clergé a mise à la disposition de l’Assemblée. Les 149 membres du clergé rattachés à l’Assemblée sont, ce jour là, longuement acclamés par la foule.

Antoine Barnave
François-Denis Tronchet (1726-1806)

Le 23 juin 1789

Tout est prêt aux yeux de Louis XVI pour une reprise en main vigoureuse de cette assemblée récalcitrante. Des forces armées sont rassemblées autour et dans Versailles et des textes destinés aux députés ont été préparés pour leur faire savoir qu’en cas de non-obéissance aux ordres royaux ils auraient à faire aux hommes d’armes.
Comme lors de la séance d’ouverture, les ordres sont introduits les uns après les autres en prenant soin de laisser le Tiers attendre plus d’une heure dehors, ce qui hérisse la fraction de la noblesse qui, depuis la formation de l’Assemblée, songe à faire cause commune avec celle-ci. Par cette maladresse, le Roi braque encore contre lui une partie de la noblesse, le seul ordre encore unanimement rallié à lui.
Necker est absent, Louis XVI paraît, entouré de toute la Cour, et commence un discours très dur contre l’Assemblée Nationale devant des députés consternés.

Louis XVI lui reproche tout d’abord son inaction depuis bientôt deux mois, puis il proclame que «l’ancienne distinction des trois ordres doit être conservée« , que les députés élus par chacun des trois ordres doivent former trois chambres séparées ne pouvant délibérer en commun qu’avec l’accord du Roi que «toutes les décisions prises depuis le 17 juin par les députés sont nulles, illégales et inconstitutionnelles».

Les Etats pourraient délibérer des impôts, mais il sera interdit de traiter en commun «des affaires qui regardent les droits antiques et constitutionnels des trois ordres, la forme de constitution à donner aux prochains Etats, les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les prérogatives des deux premiers ordres« . Suite à ce discours, il fait distribuer à tous les députés le texte qu’il vient de prononcer ainsi qu’un mémorandum intitulé «Les intentions du Roi » dans lequel il s’efforce de satisfaire certaines demandes du Tiers. Il y presse le clergé et la noblesse de renoncer à leurs privilèges pécuniaires, se prononce pour l’abolition de la taille, l’adoucissement de la gabelle, mais ne recule pas sur les droits seigneuriaux et féodaux. Il promet l’abolition des lettres de cachet, recherche un moyen de concilier la liberté de la presse et le respect de la religion, annonce la création d’états provinciaux (2/10 de clergé, 3/10 de noblesse et 5/10 de Tiers) pouvant délibérer en commun et dont la compétence et les attributions seraient élargies. Il exprime également le souhait que les douanes soient portées aux frontières du royaume, que l’administration de la justice soit améliorée, et que l’on en finisse avec l’usage des corvées pour la confection et l’entretien des chemins.

Il y a un tel écart entre son discours et ses intentions qu’on reste interloqué devant cet homme. Louis XVI cache-t-il derrière une fermeté maladroite et une volonté de s’imposer monarque, un réel souhait de conciliation ou bien est-ce par peur, couardise et faiblesse qu’après avoir manié le bâton il fait marche arrière ayant trop présumé de ses forces ?

Le Roi termine la séance par cette dernière phrase «je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite et de vous rendre demain matin chacun dans les chambres affectées à votre ordre pour y reprendre vos séances. J’ordonne en conséquence au grand maître des cérémonies de faire préparer les salles.»

Le marquis de Dreux Brézé dans Les Années Lumière (1989) de Robert Enrico

 

Louis XVI dit qu’on devait se séparer, lui-même se lève et sort. La noblesse et le clergé sortent, mais au centre de la salle immobile le Tiers demeure dans le silence.

Le grand maître des cérémonies Dreux Brézé s’avance pour faire évacuer la salle. Derrière lui, un piquet de Gardes Françaises et un piquet de Gardes Suisses se sont arrêtés à la porte.

 

Alors Mirabeau se dresse et lui dit terrible :

«Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !»

puis Bailly, président de l’Assemblée, lui dit que les débats de l’Assemblée ne peuvent être clos avant que celle-ci «n’en ait délibéré tranquillement. et que la Nation assemblée n’a pas à recevoir d’ordre». 

Peter Ustinov est Mirabeau dans Les Années Lumière de Robert Enrico
Mirabeau apostrophant le marquis de Dreux Brézé

Dreux Brézé transmet la réponse au Roi, qui d’un geste las avoue son impuissance : «Ils ne veulent pas partir ? Eh bien ! Foutre ! Qu’on les laisse !».

Louis XVI s’indigne : « N’y a-t-il aucun père parmi eux? »

Bernard Fresson est Mirabeau dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis
Le Roi endeuillé dans L'Eté de la Révolution (1989)
Le Roi et la Reine en deuil dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Les temps étaient révolus où l’on disait encore « Cy veult le roy, cy veult la loy« .

Laissés seuls, les députés délibèrent, les précédents arrêtés sont maintenus et la personne des députés sera déclarée inviolable. Au cours de cette délibération, les débats sont menés par Sieyès, Barnave, Pétion et Mirabeau. Le Roi recule, Necker ayant menacé de se retirer cela lui sert de prétexte, et le banquier suisse reste ministre.

Louis XVI est un roi nu : son administration lui fait défaut et son armée, soumise depuis deux ans à des réformes drastiques et à des coupes budgétaires, traîne des pieds. Le temps de la Révolution française n’est pas le sien. Louis XVI a l’intelligence de la réforme mais il n’en a pas le tempérament. Lors de la séance du 23 juin 1789 au Jeu de paume, il propose un programme audacieux en matière fiscale et juridique, tout en refusant d’abandonner le principe des ordres et d’une société inégalitaire en droit. Sa tragédie est là. Et puis le 23 juin, déjà, personne n’écoute plus personne. Dans son dernier discours, Louis XVI dit espérer que le peuple n’a pas changé. Mais si. Il a changé.

Emmanuel de Waresquiel dans Télérama à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, éd. Tallandier

Le 24 juin 1789

Le Tiers reprend ses séances et le clergé en majorité le rejoint.

Le 25 juin 1789

Quarante-sept gentilshommes avec à leur tête le duc d’Orléans les rejoignent, à partir de là c’est la débandade.

Louis XVI pour masquer l’ampleur de cette défaite ou peut être par souhait réel convie le 27 juin le Clergé et la Noblesse à se joindre au Tiers. C’est un soulagement général chez tous les députés de l’Assemblée, qui accueillent ces derniers arrivants avec beaucoup de prévenance. «La révolution est finie» écrit-on ce jour là, «Elle n’aura pas coûté une goutte de sang». Les députés du Tiers quant à eux, ne voient dans ce revirement du Roi que « le retour de Louis XVI à de vrais sentiments».

Jérôme Pétion
Joseph-Ignace Guillotin
L'abbé Grégoire

Sur sa lancée l’Assemblée Nationale désigne un comité constitutionnel où Mounier va jouer un rôle de premier plan et où La Fayette ne tardera pas à poser son projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Cependant le Roi et son entourage, certainement poussé par Marie-Antoinette, désirent une revanche, Louis XVI ne peut accepter une monarchie constitutionnelle. Ils décident donc un nouveau coup de force contre l’Assemblée en regroupant à proximité de Paris et de Versailles d’importantes troupes dans le but de les faire marcher contre le peuple parisien. Necker tente en vain de convaincre Louis XVI que ce n’est pas la bonne solution mais le Roi ne cède pas.

Le 8 juillet 1789

L’Assemblée inquiète de ces concentrations de troupe en demande le retrait au Roi, par l’intermédiaire de Mirabeau.

Le 9 juillet 1789

 L’Assemblée Nationale devient Constituante, posant ainsi la première pierre d’une monarchie constitutionnelle. En un geste symbolique et politique, ils affirment la souveraineté populaire. Les nobles désertent les séances, inquiets de perdre leurs privilèges, tandis que le Tiers État forge dans le silence une puissance nouvelle. Le Roi, replié dans ses appartements, paraît paralysé, incapable de répondre aux appels à l’unité nationale. Selon le témoignage ultérieur d’un député, « la nation assemblée n’a d’ordre à recevoir de personne » — une formule célèbre prononcée par l’abbé Sieyès. Cette proclamation est le fruit d’intenses tractations entre les différentes tendances du Tiers, qui cherchent un front commun face à l’autorité. L’annonce est sobre, sans faste, mais le poids politique est immense : le droit d’écrire la loi leur revient désormais. Les députés savent le risque de leur déclaration, certains parlent à mots couverts de haute trahison contre le Roi. Dans les tribunes, les observateurs saisissent qu’un tournant vient d’être franchi : c’est l’aube d’un nouveau régime. Ce moment constitue la formalisation d’un pouvoir constituant, jusqu’ici informel, qui avait émergé depuis le Serment du Jeu de Paume. Les députés prennent conscience de l’irréversibilité de leur geste : ils se placent désormais en opposition frontale avec l’autorité royale.

À Versailles, le 9 juillet 1789, les députés se proclament Assemblée constituante : le point de bascule entre monarchie absolue et Révolution française.

Le 10 juillet 1789

La presse révèle la démission de Jacques Necker, figure modératrice et populaire, ce qui déstabilise davantage la monarchie. Le départ de Necker, pourtant jusque-là allié du peuple, provoque une onde de stupeur. La royauté n’a plus d’appui symbolique ou diplomatique. Alors que la Garde nationale se dessine en coulisse, le Roi reste sur la défensive. Il n’ose plus recourir aux armes, et la rue, la milice, les députés gagnent du terrain.
La révocation de Necker est annoncée sans discours, sans explication : un silence qui nourrit toutes les interprétations. Dans les salons parisiens, on parle déjà de conspiration aristocratique, et certains osent le mot de régicide. Le Roi s’en remet à Dieu, selon ses mots, mais sa solitude politique est désormais manifeste. L’effet est immédiat : les foules descendent dans les rues, Necker devient un héros involontaire, un martyr républicain avant l’heure. Pour les Parisiens, cette décision est perçue comme une trahison directe : Necker était l’ultime lien fragile entre le trône et la rue. Les clubs politiques, comme celui des Jacobins, encore embryonnaires, commencent à accueillir les premières discussions sur la chute prochaine du Roi.

Le rôle du 9 juillet est crucial : il inaugure l’aspiration à limiter l’absolutisme. Le comité de constitution s’appuie sur les idées juridiques et philosophiques du Siècle des Lumières. On pressent déjà l’ébauche d’une Déclaration des droits, proclamée deux mois plus tard, le 26 août 1789. La souveraineté nationale, la séparation des pouvoirs et la propriété sont désormais au cœur du chantier.

Le 14 juillet 1789

La prise de la Bastille vient cristalliser cette chute symbolique — et marque l’acte fondateur de la Révolution, quelques jours à peine après. Dans l’esprit du peuple, le Roi n’est plus qu’un arbitre, non un maître absolu : une révolution mentale s’opère.

Dans la nuit du 4 août 1789

C’est dans cette salle qu’on votera l’abolition des privilèges.

L'abbé Sieyès dans L'été de la Révolution de Lazare Iglésis

Mgr de Juigné, archevêque de Paris et député, participe à l’enthousiasme de la nuit du 4 août 1789, et propose la conclusion par un Te Deum dans la chapelle du château.

Le 23 août 1789

C’est encore dans cette salle qu’on votera la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Le 12 octobre 1789
 
L’Assemblée nationale décide de suivre le Roi à Paris. On choisit de lieu des séances la salle du manège aux Tuileries. Mais dans l’attente que la salle soit prête, l’Assemblée nationale ira provisoirement au palais de l’Archevêché de Paris, l’un des endroits qui peut accueillir l’Assemblée nationale. Pour Mgr de Juigné, archevêque de Paris et député, c’était une perspective peu agréable de voir sa résidence devenir le centre de la vie politique avec tout ce que cela entraîne ; néanmoins, il donne les ordres nécessaires pour que les préparatifs se fassent rapidement.
La salle du manège aux Tuileries
Mgr de Juigné, archevêque de Paris
Médaille de la fin du XVIIIe siècle représentant Louis XVI, Marie-Antoinette et leur fils Louis-Charles. En dessous sont figurés une fleur de lys et un sceptre brisé.

L’année suivante

Les lieux servent aux réunions des assemblées électorales destinées à la désignation des nouvelles administrations. L’assemblée départementale de la Seine-et-Oise y tient notamment quelques séances. L’hôtel des Menus Plaisirs voit notamment l’élection de Maximilien Robespierre comme président du tribunal du district.

En 1792

Les juges du tribunal criminel s’y installent, en attendant que l’ancien bailliage soit transformé en maison de justice.

Le 25 avril 1792

Le capitaine Rouget de l’Isle compose à Strasbourg un chant patriotique pour l’armée du Rhin.
Repris par les soldats marseillais, la chanson prend rapidement le nom de « Marseillaise ». Elle devient l’hymne français en 1795 et remplace le Te Deum qui était généralement le chant joué au nom de la France au cours des cérémonies officielles.
Conscient de la nécessité d’inscrire la France dans le temps long, de Gaulle fera jouer un Te Deum à Notre-Dame lors de la Libération de Paris. Au cours des guerres de la Révolution, les Vendéens ont également repris l’air de la Marseillaise en y apportant une touche plus personnelle s’agissant des paroles …

Le capitaine Rouget de l'Isle compose à Strasbourg un chant patriotique pour l'armée du Rhin.

Par la suite

L’hôtel sert de magasin de vivres pour l’armée, bien que de nombreux accessoires de théâtre soient encore conservés dans les réserves, ce qui attise d’ailleurs la convoitise de directeurs de salles parisiennes qui y viennent régulièrement se servir…

En 1800

Transformé en caserne pour les volontaires des corps de gendarmerie, il devient un centre de distribution de pain pour les troupes avant d’être finalement vendu à un certain sieur Dubusc.

Un an plus tard

Cependant, le préfet obtient l’annulation de la vente, mais déjà le mal est fait : entre temps, l’acheteur a malheureusement déjà fait démolir une grande partie des locaux historiques dont la fameuse salle des États Généraux…

Sources :

  • Antoinetthologie
  • BERTIERE, Simone, Les Reines de France au temps des Bourbons, tome 4 : Marie-Antoinette L’insoumise, éditions de Fallois, Paris, 2002, 735 p. + 32 p. de planches illustrées
  • DAVIS, Deborah, série Marie-Antoinette (Canal +) , saison 2 : L’Affaire du collier (2025)
  • DEMY, Jacques, film Lady Oscar (19776)
  • DUARTE, Christophe ; Versailles – passion groupe Facebook
  • ENRICO Robert, film Les Années Lumière (1989)
  • FAVIER, Jean, Chronique de la Révolution, 1788-1799, Larousse, Paris, 1988, 704 p.
  • GIRAULT DE COURSAC, Paul et Pierrette, Enquête sur le procès du Roi Louis XVI, O.E.I.L F.X. de Guibert, Paris, 1992, 717 p.
  • GOUBERT, Pierre, DENIS, Michel, 1789 : les Français ont la parole. Cahiers de doléances des états généraux, Gallimard, coll. « Archives », Paris, 1973
  • https://flipbook.cantook.net/?d=%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F5145.js&oid=42&c=&m=&l=&r=&f=pdf
  • IGLESIS Lazare, L’Eté de la Révolution (1989), téléfilm en deux parties
  • LEVER, Evelyne, Marie-Antoinette, Fayard, Paris, 1991, 746 p.
  • LORMIER Maximilien, 9 juillet 1789 : comment l’Assemblée constituante a fait basculer la Révolution française (9 juillet 2025)
  • WARESQUIEL Emmanuel (de) dans le Télérama du 9 novembre 2020 à propos de Sept Jours : 17-23 juin 1789.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!
Retour en haut